Joséphine ne lâchait plus le carnet noir de Petit Jeune Homme.
Elle continuait de décoller délicatement les pages une à une avec la vapeur de la bouilloire et une fine lame de couteau, en faisant attention à ce que l’encre ne s’efface pas sous l’effet de la buée. Elle isolait chaque page avec soin, la lissait entre deux buvards. Attendait qu’elle fût sèche avant de passer à la suivante…
C’était un travail d’archéologue.
Ensuite elle la déchiffrait lentement. Savourait chaque phrase. Contemplait les ratures, les taches d’encre, essayait de lire sous les mots rayés. Quand Petit Jeune Homme biffait des mots, c’était difficile de déchiffrer ce qu’il avait voulu cacher. Elle comptait le peu de pages qu’il restait en se disant que ça allait bientôt finir. Cary Grant allait reprendre l’avion pour Los Angeles.
Elle resterait toute seule comme Petit Jeune Homme…
Lui aussi sentait venir la fin. Son ton devenait mélancolique. Tout se recroquevillait en lui. Il comptait les jours, il comptait les heures, il n’allait plus à ses cours, il attendait, le matin, que Cary Grant sorte de l’hôtel, le suivait, remarquait son col d’imperméable blanc relevé, ses chaussures bien cirées, lui tendait un sandwich, un café, se tenait éloigné sans le perdre des yeux.
Il y eut une seconde soirée à l’hôtel.
Cette fois, il prévint Geneviève ; elle lui servirait une nouvelle fois d’alibi. Il dirait qu’ils étaient au cinéma ensemble. Elle fit la moue, tu ne m’emmènes jamais au cinéma, je te promets que je t’emmènerai quand il sera parti, il part quand ?
« J’ai fermé les yeux pour ne pas entendre cette question. »
Cette phrase occupait toute une page. Il avait dessiné, en dessous, le visage d’un homme avec un bandeau sur les yeux. Il ressemblait à un condamné.
« Il m’a encore invité à venir dans sa suite à l’hôtel. J’ai été si surpris que je lui ai dit :
— Mais pourquoi vous passez tout ce temps avec moi ? Vous êtes une grande vedette et moi, je ne suis rien…
— Mais bien sûr que tu es quelqu’un. Tu es mon ami.
Et il a posé sa main sur ma main.
Il suffit qu’il me sourie pour que mon trac se transforme en confiance, que ma réserve disparaisse, que j’aie le courage de lui poser toutes les questions que je me pose quand il n’est pas là.
Il aimerait bien rencontrer Geneviève. Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. Je les ai imaginés l’un en face de l’autre. Elle, avec son air de vierge sage, sa petite moustache, ses cheveux roux, frisottés, secs comme des baguettes de foin. Et lui, si élégant, si décontracté ! Alors j’ai ri et j’ai dit oh non ! et il a dit et pourquoi pas, my boy ? Fais-moi confiance. Je la regarderai attentivement et je te dirai si tu peux être heureux avec elle… Je me suis rembruni, j’ai plus rien dit. Moi, je veux être heureux avec lui…
— Je m’y connais en mariage, tu sais ! J’ai été marié trois fois. Mais ce sont toujours mes femmes qui me quittent. Je me suis souvent demandé pourquoi… Peut-être que mes mariages ont échoué à cause de ce qu’il s’est passé avec ma mère… C’est tout à fait possible. Peut-être aussi que je suis terriblement ennuyeux ! Le truc, c’est que quand je suis marié, je rêve d’être célibataire et quand je suis célibataire, je rêve d’être marié…
Il s’est levé, il est allé mettre un disque de Cole Porter. Une chanson qui s’appelle Night and Day et il nous a versé un verre de champagne à chacun.
— J’ai joué le personnage de Cole Porter dans un film. Je crois que j’étais très mauvais, mais j’aime tellement sa musique !
Alors je me suis lancé, je lui ai dit que tout le monde trouvait ça bizarre qu’on soit amis. Que sur le tournage, ils se moquaient de moi et de mon attachement pour lui. J’ai parlé à toute allure, j’étais embarrassé…
— Et alors ? Tu fais attention à ce que les autres disent ? Il ne faut pas. Si tu savais ce que j’ai entendu sur moi !
Il a dû lire mon ignorance sur mon visage parce qu’il m’a expliqué :
— Écoute-moi bien… J’ai toujours essayé d’être élégant, de bien m’habiller, j’ai eu du succès, j’ai aimé des femmes. Des femmes formidables… Je sais pourtant que beaucoup de gens pensent que j’aime les hommes. Que veux-tu que j’y fasse ?
Il s’est arrêté, a ouvert les bras.
— Je pense que c’est le sort de tous ceux qui ont du succès. On raconte n’importe quoi sur eux. Je refuse de me laisser assombrir par ce genre de choses. Et je refuse aussi que ces gens débiles me dictent ma manière de vivre. Qu’ils pensent ce qu’ils veulent, qu’ils écrivent ce qu’ils désirent ! Ce qui m’importe, c’est que moi, je sache qui je suis… Ce que les autres pensent, je m’en fiche complètement et tu devrais en faire autant…
Il a remis la chanson, a chantonné night and day, you are the one, only you beneath the moon or under the sun… a esquissé des pas de danse, s’est laissé tomber dans un canapé.
Il a continué à me parler. Il était en verve… Il avait l’air heureux.
Peut-être est-ce la fin prochaine du tournage et l’idée qu’il va bientôt revoir Dyan Cannon ? Je l’aime pas, elle. Elle a trop de cheveux, trop de dents, trop de maquillage. Pendant la semaine qu’elle a passée à Paris, je l’ai bien observée et je ne l’aime pas du tout. En plus, elle a un air de propriétaire avec lui… Pour qui se prend-elle ? Elle croit qu’elle est la seule à l’aimer ? Je trouve cela arrogant et prétentieux de sa part.
Il m’a expliqué qu’il n’avait jamais rien fait pour plaire aux autres. Il n’avait jamais ressenti le besoin de se justifier, de s’expliquer. Son héroïne, c’est Ingrid Bergman.
Dans la marge, il avait dessiné le visage d’Ingrid Bergman avec ses cheveux courts. On ne la reconnaissait pas du tout. Et il avait marqué en face : pas terrible ! Dois faire des progrès. Et si je faisais les Beaux-Arts au lieu de Polytechnique ? Est-ce qu’il me trouverait plus intéressant si je devenais artiste ?
— C’est une femme fascinante, obstinée, douce, qui a toujours eu le courage de vivre en accord avec elle-même, et qui a dû affronter une société inhibée, imbécile et tremblante de peur ! Je l’ai toujours soutenue, envers et contre tous. Je ne supporte pas l’hypocrisie…
Je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre eux, mais il l’a défendue bec et ongles.
J’ai encore pris mon courage à deux mains et j’ai posé une question sur sa mère. Je me suis dit que je pouvais le faire, il m’avait tendu une perche en me parlant d’elle le premier…
Je ne savais pas trop comment tourner ma question.
— Elle était comment votre maman ? j’ai dit d’une manière un peu maladroite.
— C’était une adorable maman… et j’étais un adorable bébé !
Il a éclaté de rire. A mimé un “adorable bébé” en faisant une adorable grimace.
— Elle m’habillait avec des robes de fille, de beaux cols blancs, me faisait de belles boucles longues, qu’elle lissait avec un fer, ça me brûlait les oreilles ! Je crois bien que j’étais sa poupée… Elle m’a appris à me tenir convenablement, à parler bien, à lever ma casquette quand je croisais quelqu’un, à me laver les mains avant de passer à table, à jouer du piano, à dire bonjour, bonsoir, merci beaucoup, comment allez-vous…
Et puis il s’est arrêté, il a changé brusquement de ton et il a dit :
— On a tous nos cicatrices, my boy, certaines sont à l’extérieur et se voient, d’autres sont à l’intérieur et invisibles et c’est mon cas…
Elle est incroyable, l’histoire avec sa mère ! J’avais les larmes aux yeux en l’écoutant. Je me suis dit que je n’avais vraiment rien vécu, que j’étais minuscule comparé à lui. Il me l’a racontée par petits bouts, en se levant, en se versant du champagne, en remettant le disque, en se rasseyant, il bougeait tout le temps.
Alors voilà, il faut que je me souvienne de tout parce que j’ai jamais entendu une histoire comme ça…
Il avait neuf ans quand c’est arrivé, il vivait avec son père et sa mère à Bristol.
Sa mère, Elsie, avait perdu un enfant juste avant lui. Un garçon, mort à un an. Elle pensait qu’il était mort par sa faute. Elle avait été négligente. Alors, quand le petit Archibald Alexander est né, elle a eu si peur de le perdre qu’elle a veillé sur lui comme sur la prunelle de ses yeux. Elle craignait toujours qu’il lui arrive quelque chose. Elle l’adorait et il l’adorait. Son père disait qu’elle en faisait trop, qu’il fallait qu’elle le lâche et ils se disputaient à cause de lui. Sans arrêt. En plus, ils manquaient d’argent et Elsie se plaignait. Son père travaillait dans une blanchisserie, elle, elle restait à la maison avec le petit Archie. Elias filait au pub pour ne plus l’entendre…
Sa mère l’emmenait au cinéma voir de beaux films.
Son père courait les filles.
Et puis, un jour, il avait neuf ans, en rentrant de l’école vers cinq heures, il ouvre la porte de la maison et appelle sa mère, comme il le fait tous les jours. Il l’appelle et sa mère ne répond pas. Ça ne lui ressemble pas. Elle est toujours là quand il rentre de l’école. Il la cherche partout dans la maison, il ne la trouve pas. Elle a disparu. Pourtant, le matin quand il est parti, elle ne lui a rien dit. Ni la veille, non plus. C’est vrai qu’elle est devenue un peu bizarre… Elle se lave les mains tout le temps, ferme les portes à clé, cache de la nourriture derrière les rideaux, demande mais où sont passés mes chaussons de danse ? alors qu’il ne l’a jamais vue danser. Elle reste de longues heures, assise devant le poêle à charbon, et fixe les morceaux incandescents sans bouger. Mais ce matin, quand il est parti, elle l’a embrassé et lui a dit à ce soir…
Deux de ses cousins, qui habitent avec eux, dévalent les escaliers. Il leur demande s’ils savent où est sa mère et les cousins répondent qu’elle est morte. Qu’elle a eu une crise cardiaque et qu’on l’a enterrée tout de suite. Et puis son père arrive et lui dit que sa mère est partie se reposer au bord de la mer. Elle était fatiguée. Elle reviendra bientôt…
Et il reste là, en bas de l’escalier. Il essaie de comprendre ce qu’on lui dit. Il n’arrive pas à savoir si c’est vrai ou pas. Il sait juste qu’elle n’est plus là.
Et la vie continue et on n’en parle plus.
— Soudain, il y a eu un vide en moi. Un vide terrible… à partir de ce moment-là, j’ai été triste tout le temps. On ne m’en a plus jamais parlé. Et j’ai pas demandé d’explications. C’était comme ça. Elle était partie… Je me suis habitué à ce qu’elle ne soit plus là. Je me suis dit que c’était de ma faute et j’ai développé un sentiment de culpabilité. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis senti coupable. Coupable et abandonné…
Son père aussi avait disparu. Il s’en était allé vivre avec une autre femme dans une autre ville. Il l’avait confié à sa grand-mère. Elle buvait, le frappait, l’attachait à un radiateur quand elle sortait et allait boire au pub. Il n’est plus jamais retourné à l’école. Il traînait dans les rues, il chapardait, il faisait les quatre cents coups. C’est comme ça qu’à quatorze ans, il est entré dans la troupe d’acrobates de M. Pender. Il s’est trouvé une autre famille. Il a appris à faire des sauts, des cabrioles, des contorsions, des grimaces, à marcher sur les mains, à tendre son chapeau pour gagner quelques pennies. Il est parti avec la troupe en Amérique, il a fait la tournée, quand la troupe est repartie en Angleterre, il est resté à New York…
Et puis, un jour, près de vingt ans plus tard, il était devenu une vedette, une grande vedette, il a reçu une lettre d’un avocat qui lui annonçait que son père était mort et que sa mère vivait dans un asile de fous, tout près de Bristol…
Il a été K-O debout, il m’a dit. Le monde s’était écroulé.
Il avait trente ans. Dès qu’il se déplaçait, il y avait cent photographes et cent journalistes qui le suivaient. Il portait des complets élégants, des chemises avec ses initiales brodées sur la pochette et jouait dans des films à succès.
— Le monde entier me connaissait, sauf ma mère…
Sa mère avait été enfermée dans un asile par son père. Elias avait rencontré une autre femme, il voulait vivre avec elle, mais ne voulait pas payer un divorce, ça coûtait trop cher. Il avait fait disparaître sa femme. Un tour de passe-passe. Et personne ne s’en était jamais soucié !
Il m’a raconté ses retrouvailles avec sa mère. Dans la petite chambre pauvre et vide de l’asile. Il ne racontait pas seulement, il jouait la scène, il la revivait. Il faisait toutes les voix, celle de sa mère et la sienne.
— Je me suis précipité vers elle, je voulais la prendre dans mes bras et elle a dressé son coude entre elle et moi… “Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ?” elle a crié. “Maman, c’est moi ! Archie !” “Vous n’êtes pas mon fils, vous ne lui ressemblez pas, vous n’avez pas sa voix !” “Mais c’est moi, maman, c’est moi ! J’ai juste grandi !”
Il touchait sa poitrine et disait “c’est moi ! c’est moi !” me prenant à témoin.
— Elle ne voulait pas que je la serre dans mes bras. Il a fallu plusieurs visites pour qu’elle accepte que je l’approche, plusieurs visites pour qu’elle quitte l’asile et s’installe dans une petite maison que je lui avais achetée… Elle ne me reconnaissait pas. Elle ne reconnaissait pas le petit Archie dans l’homme que j’étais devenu…
Il s’agitait, s’asseyait, se relevait. Il avait l’air dévasté.
— Tu te rends compte, my boy ?
Au fil des ans, ça s’est arrangé, mais elle est toujours restée un peu distante, comme si elle n’avait rien à voir avec cet homme qui s’appelait Cary Grant. Ça le rendait fou.
— J’ai passé la plus grande partie de ma vie à hésiter entre Archibald Leach et Cary Grant, pas sûr d’être l’un ou l’autre et me méfiant des deux…
Il parlait, les yeux perdus dans le vague, avec une petite lueur trouble dans le regard. Il parlait à voix basse comme s’il se confessait à quelqu’un que je ne voyais pas. Je dois dire que j’ai eu la chair de poule à ce moment-là. Je me suis demandé avec qui j’étais exactement, je n’étais pas sûr que ce soit avec Cary Grant. J’ai repensé à la phrase que m’avait dite son habilleuse to see him is to love him, to love him is never to know him.
— Et moi, je voulais tellement avoir une vraie relation avec elle… J’aurais aimé qu’on se parle, qu’on se livre nos petits secrets, qu’elle me dise qu’elle m’aimait, qu’elle était heureuse de m’avoir retrouvé… J’aurais voulu qu’elle soit fière de moi. Oh oui ! Qu’elle soit fière de moi !
Il a soupiré. Levé et baissé les bras.
— Mais on n’y est jamais arrivés et Dieu sait que j’ai essayé ! Je voulais qu’elle vienne vivre avec moi en Amérique, elle n’a jamais voulu quitter Bristol. Je lui faisais des cadeaux, elle les refusait. Elle n’aimait pas l’idée que je l’entretienne. Un jour, je lui ai offert un manteau de fourrure, elle l’a regardé et elle a dit “Qu’est-ce que tu veux de moi ?” et j’ai dit “mais rien, rien du tout… C’est juste parce que je t’aime…”, et elle a dit un truc comme “oh, toi alors !” avec un geste de la main qui m’envoyait promener… Elle n’a pas voulu garder le manteau. Une autre fois, je lui ai apporté un chat, un tout petit chat. On en avait un à la maison avant qu’elle ne parte à l’asile. Il s’appelait Buttercup. Elle l’adorait. Quand je suis arrivé avec le chat dans une cage, elle m’a regardé comme si j’étais fou.
— C’est quoi, ça ?
— Tu te souviens de Buttercup ? Il lui ressemble beaucoup… J’ai pensé que tu l’aimerais, qu’il te tiendrait compagnie… Il est mignon, non ?
Elle m’a foudroyé du regard.
— C’est quoi ce truc de chochotte ?
Elle a attrapé le chat par le cou et l’a balancé à l’autre bout de la chambre.
— Tu dois vraiment être fou pour penser que je voulais un chat !
J’ai repris le chat, l’ai remis dans la cage. Elle me regardait, l’air méchant.
— Comment as-tu pu me faire ça ? Comment as-tu pu m’enfermer dans cette maison de fous ? Comment as-tu pu m’oublier ?
— Mais je ne t’ai jamais oubliée ! Je t’ai cherchée partout ! Personne n’a été plus désespéré que moi quand tu es partie, maman…
— Arrête de m’appeler maman ! Appelle-moi Elsie comme tout le monde !
J’ai fini par être mal à l’aise avec elle. Je ne savais plus quoi faire. Je l’appelais tous les dimanches et chaque fois, juste avant de l’appeler, j’avais la gorge sèche, serrée, je ne pouvais plus parler… Je me raclais la gorge comme un fou. Dès que j’avais raccroché, j’avais à nouveau la voix claire et normale… Ça en dit long, hein, my boy ?
Je l’écoutais et je ne savais toujours pas quoi dire. Je jouais avec le verre de champagne, je le faisais tourner entre mes mains. Il était tout poisseux tellement je transpirais. Le disque s’était arrêté, il ne l’avait pas remis. Le vent s’engouffrait par la fenêtre et faisait gonfler les rideaux. Je me suis dit qu’il y allait avoir un orage et que je n’avais pas pris de parapluie.
— Plus tard, my boy, j’ai compris beaucoup de choses… J’ai compris que mes parents n’étaient pas responsables, qu’ils étaient le résultat de leur éducation, des erreurs de leurs parents, et j’ai décidé de ne garder d’eux que le meilleur. D’oublier le reste… Tu sais, my boy, ton père et ta mère finissent toujours par te présenter l’addition et te la faire payer. Et il vaut mieux que tu paies et que tu leur pardonnes. Les gens pensent toujours que pardonner, c’est être faible, moi, je pense exactement le contraire. C’est quand tu pardonnes à tes parents que tu deviens fort…
J’ai pensé à mes parents. Je ne leur avais jamais dit que je les aimais ou que je les détestais. Ils étaient mes parents, point final. Je ne me posais pas de questions à leur sujet. D’ailleurs, on ne se parle pas beaucoup. On fait comme si… Papa me fixe des caps et je les suis. Je ne me rebelle pas. J’obéis. C’est comme si je n’avais jamais grandi, que j’étais toujours un petit garçon en culottes courtes…
— Toute cette période a été une période horrible. J’avais l’impression d’errer dans un brouillard. J’avais faim, j’avais froid, j’étais seul. Je faisais n’importe quoi. Je ne comprenais pas qu’elle m’ait abandonné… Je me suis dit que c’était dangereux d’aimer quelqu’un parce que cette personne allait se retourner contre moi et me donner une grande gifle dans la figure. Ça ne m’a certainement pas aidé dans mes relations avec les femmes. J’ai commis l’erreur de penser que chaque femme que j’aimais allait se comporter comme ma mère. J’avais toujours peur qu’elle me quitte…
Il a levé les yeux vers moi, il a eu l’air étonné de me trouver là. Il y a eu comme une seconde de surprise dans son regard. Cela m’a embarrassé. Je me suis gratté la gorge, j’ai fait hum ! hum ! Il a souri, il a fait hum ! hum ! et on est restés tous les deux en face l’un de l’autre, sans parler.
Au bout d’un moment, je me suis levé, j’ai murmuré que ce serait peut-être mieux que je parte, qu’il était tard. Il ne m’a pas retenu.
J’étais un peu sonné. Je me suis dit qu’il m’avait peut-être trop parlé, que je ne valais pas toute cette confiance. Que le lendemain, il regretterait de s’être confié…
Je suis sorti de l’hôtel. Il faisait nuit, le vent soufflait, le ciel était noir, menaçant. Le portier m’a tendu un parapluie, j’ai dit non. J’ai relevé mon col et je me suis enfoncé dans la nuit de Paris. J’étais trop triste pour prendre le métro. Il fallait que je marche. Que je repense à tout ce qu’il m’avait dit.
Et là-dessus l’orage a éclaté…
Je n’avais pas de parapluie, je suis arrivée chez moi, j’étais trempé. »
Joséphine reposait le carnet noir et pensait à sa mère.
Elle aussi, elle aurait aimé que sa mère la regarde, qu’elle soit fière d’elle, qu’elles partagent des petits secrets.
Ça n’était jamais arrivé.
Elle aussi, elle se disait qu’aimer quelqu’un, c’était prendre le risque de recevoir une grande gifle dans le visage. Elle avait pris de grandes gifles dans le visage. Antoine était parti vivre avec Mylène, Luca était en maison de repos, Philippe coulait des jours heureux avec Dottie à Londres.
Elle ne luttait pas. Elle se laissait dépouiller. Elle se disait c’est la vie, c’est comme ça…
Elle revenait en arrière dans les pages du carnet :
« J’ai commis l’erreur de penser que chaque femme que j’aimais allait se comporter comme ma mère, qu’elle allait m’abandonner… »
Henriette l’avait abandonnée dans les tourbillons de la mer quand elle était enfant. Prise dans le tumulte des vagues, elle avait choisi entre sa sœur et elle. Choisi de la laisser mourir et de sauver Iris. Elle avait trouvé cela normal. Elle s’était recroquevillée sur ce qui lui paraissait être une évidence.
Tout le succès de Cary Grant n’avait jamais effacé la peine du petit Archibald Leach.
Tout le succès d’Une si humble reine, la réussite à son HDR, ses brillantes études universitaires, ses conférences dans le monde entier n’effaçaient pas la douleur de savoir que sa mère ne l’aimait pas, qu’elle ne l’aimerait jamais.
Cary Grant était resté le petit garçon de neuf ans qui cherche sa mère partout dans la maison.
Elle était restée la petite fille de sept ans qui grelotte sur une plage des Landes.
Elle fermait les yeux. Elle posait son front sur les pages du carnet noir et pleurait.
Elle avait pardonné à sa mère. C’est sa mère qui ne lui pardonnait pas.
Peu de temps après la mort d’Iris, elle avait appelé Henriette.
— Joséphine, il est préférable que tu ne m’appelles plus. J’avais une fille et je l’ai perdue…
Et le rouleau de vagues l’avait écrasée à nouveau.
On ne guérit pas d’avoir une mère qui ne vous aime pas, on se dit qu’on n’est pas aimable, qu’on ne vaut pas tripette.
On ne court pas à Londres se jeter dans les bras de l’homme qui vous aime.
Philippe l’aimait. Elle le savait. Elle le savait dans sa tête, elle le savait dans son cœur, mais son corps refusait d’avancer. Elle ne pouvait pas s’élancer, prendre ses jambes à son cou, courir vers lui.
Elle restait à grelotter sur la plage.
Iphigénie passait l’aspirateur dans l’appartement, cognait à la porte de son bureau, demandait, je peux entrer, je dérange pas ? Joséphine se redressait, essuyait ses yeux, faisait semblant de se pencher sur un livre.
— Mais madame Cortès ! Vous pleurez ?
— Non ! Non ! Ce n’est rien, Iphigénie, c’est juste une allergie…
— Vous pleurez, madame Cortès ! Faut pas pleurer ! Qu’est-ce qui vous arrive ?
Iphigénie posait le manche de l’aspirateur, prenait Joséphine dans ses bras. La serrait contre son tablier.
— Vous travaillez trop ! Toujours enfermée dans votre bureau avec vos livres et vos cahiers ! C’est pas une vie, ça !
Elle la berçait, répétait, c’est pas une vie, c’est pas une vie, mais pourquoi vous pleurez, madame Cortès ?
Joséphine reniflait, se mouchait dans la manche de son pull, disait c’est rien, ça va passer, ne vous en faites pas, Iphigénie, c’est parce que j’ai lu un truc trop triste…
— Moi, je vois bien quand vous allez pas et là, je peux vous dire que vous allez pas bien du tout ! Je vous ai jamais vue comme ça !
— Je suis désolée, Iphigénie.
— Ne vous excusez pas, en plus ! Ça arrive à tout le monde d’avoir du chagrin. Vous êtes trop seule, c’est tout ! Vous êtes trop seule… Je vais aller vous faire un café, vous voulez un café ?
Joséphine disait oui, oui.
Iphigénie la contemplait sur le pas de la porte, soupirait et partait lui faire un café en faisant son bruit de trompette contrariée. Elle revenait avec une grande tasse, trois sucres dans la paume de sa main, elle demandait vous voulez combien de sucres dans votre café ?
Joséphine souriait et disait tout ce que vous voulez…
Iphigénie hochait la tête et mettait les trois morceaux de sucre dans la tasse.
— Le sucre, ça console…
Elle remuait la cuillère en secouant la tête.
— J’en reviens pas ! Une femme comme vous qui pleure comme une gamine !
— Ben oui…, disait Joséphine. Iphigénie, si on parlait de quelque chose de plus gai ? Sinon je vais me remettre à pleurer et ce serait dommage avec un si bon café !
Iphigénie bombait le torse, satisfaite d’avoir réussi son café.
— L’eau, faut la verser sur la poudre quand elle n’est pas encore bouillante… C’est ça, le secret.
Joséphine buvait sous l’œil vigilant d’Iphigénie. Elle venait deux fois par semaine faire le ménage chez elle. Quant elle partait, la maison éclatait de propreté. Je me sens bien chez vous, je fais comme chez moi, vous savez… Je ferais pas ça chez tout le monde !
— Dites, madame Cortès, puisqu’on fait une pause dans le travail, vous et moi, y a un truc auquel j’ai réfléchi… Vous vous souvenez de notre conversation, l’autre jour, sur le fait que nous, les femmes, on doutait toujours de nous, qu’on pensait qu’on était nulles, capables de rien…
— Oui, répondait Joséphine en buvant son café trop sucré.
— Eh bien, je me disais que si nous, on doute, si on pense toujours qu’on ne va jamais y arriver, comment les autres peuvent-ils nous faire confiance ?
— Je n’en sais rien du tout, Iphigénie.
— Écoutez-moi bien… Si, moi, je ne crois pas en moi, qui le fera ? Si moi, je ne suis pas à cent pour cent pour moi, qui le sera ? Faut donner l’idée aux gens qu’on est formidables sinon ils ne le savent pas…
— Ce n’est pas faux ce que vous dites, Iphigénie, pas faux du tout !
— Ah ! Vous voyez !
— Et vous avez trouvé ça toute seule ? demandait Joséphine en trempant les lèvres dans son café décidément trop sucré.
— Oui. Et pourtant, j’ai pas fait Polytechnique comme le monsieur du deuxième étage !
Joséphine sursauta.
— Polytechnique ? Qui a fait Polytechnique ?
— Ben… M. Boisson. Quand je trie le courrier, je fais bien attention à ne pas me tromper, je lis attentivement ce qu’il y a écrit sur l’enveloppe et j’ai vu qu’il recevait des convocations à des réunions d’anciens ou des trucs comme ça. Sur l’enveloppe, y a le nom de l’école et de l’Association des anciens…
— M. Boisson a fait Polytechnique ?
— Oui et pas moi. Mais ça m’empêche pas de penser. De penser à des choses de la vie de tous les jours… Et pour ça, faut juste s’asseoir sur une chaise quand les enfants sont couchés et se demander pourquoi une femme comme vous, une femme intelligente, savante, pense qu’elle ne vaut pas grand-chose et que tout le monde peut lui marcher dessus…
— M. Boisson ? Il a fait Polytechnique, répétait Joséphine. Et sa femme, elle s’appelle comment, Iphigénie ?
— Ça, j’en sais rien. J’ouvre pas les lettres tout de même ! Faut pas croire ! Je lis que le dessus. Mais c’est pas ça qu’il faut retenir, madame Cortès, c’est ce que je vous ai dit juste avant. Si vous n’êtes pas pour vous à cent pour cent, qui le sera ? Pensez-y…
— Vous avez raison, Iphigénie. Je vais y réfléchir…
— Parce que vous êtes quelqu’un de formidable, madame Cortès. Y a que vous qui le savez pas… Alors mettez-vous bien ça dans le crâne et répétez-vous chaque soir en vous endormant je suis une femme formidable, je suis une femme formidable…
— Vous croyez que ça marche comme ça ?
— Vous avez rien à perdre à essayer et moi, je trouve que c’est pas si bête comme idée. Mais c’est sûr que j’ai pas fait Polytechnique !
— Heureusement, Iphigénie ! Vous ne seriez pas là à veiller sur moi…
— Allez ! Je ne veux plus jamais vous voir pleurer… Promis ?
— Promis…, soupira Joséphine.
Il fallait absolument qu’elle parle à Garibaldi.