Un éclair de terreur la paralysa. Elle était entièrement à sa merci. Il tenait tout entre ses mains : son avenir, sa vie entière. Mais tout à coup, sa peur fut balayée par un désir immense, explosif, dévastateur. Elle ne voulait plus qu’une chose : le sentir en elle. Qu’il la prenne, la possède, la brise et l’emplisse de sa virilité, annihilant ses dernières défenses.
Elle s’ouvrit et il s’abattit sur elle en capturant sa bouche dans un baiser chaud, humide et vorace. Elle enroula alors les jambes autour de ses reins pour l’obliger à s’enfoncer au plus profond afin de déchaîner le plaisir qu’elle appelait de tout son être.
Mais il refusa de lui accorder un assouvissement si rapide et se complut à la tourmenter, dans un lent mouvement de va-et-vient, selon un rythme que lui seul imposait. Chacune de ses poussées déclenchait une nouvelle sensation plus délicieuse encore que la précédente et l’emportait un peu plus haut. Il la contraignit à l’implorer, à gémir, à pleurer, et c’est seulement lorsqu’elle se rendit totalement à sa loi qu’il consentit à la combler de profonds coups de boutoir qui la catapultèrent dans une extase indescriptible tandis qu’il sombrait lui aussi en écoutant, fasciné, le chant sauvage et joyeux qu’il avait fait naître.
Denise Trompet posa le livre sur ses genoux. Arrangements privés de Sherry Thomas. Les trépidations du métro accompagnaient les mouvements des corps des deux héros. Philippa Rowland et lord Tremain s’étaient retrouvés. Ils avaient enfin compris qu’ils s’aimaient, qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Il leur en avait fallu du temps ! Mais il n’y avait plus de doute. Ils allaient désormais vivre ensemble et auraient de beaux enfants. Philippa la rebelle ne ferait plus la fière et lord Tremain, vaincu par l’amour, renoncerait à sa vengeance.
Elle relut la scène en savourant chaque mot et lorsque ses yeux tombèrent sur les « profonds coups de boutoir qui la catapultèrent dans une extase indescriptible », elle ne put s’empêcher de penser à Bruno Chaval. Il venait dans son bureau, s’asseyait en face d’elle, déposait une fleur, un chocolat de chez Hédiard, un rameau arraché à un bosquet du parc Monceau et la contemplait d’un regard puissant, attentif. Il lui demandait comment elle allait, si elle avait bien dormi, ce qu’elle avait regardé la veille à la télé, n’y avait-il pas trop de monde dans le métropolitain, ce matin ? Cette cohue des corps doit vous être pénible à vous qui êtes si gracile…
Il parlait comme dans son livre.
Elle buvait chacun de ses mots afin de n’en oublier aucun et de pouvoir se les répéter lorsqu’il se serait éloigné.
Il ne restait pas longtemps, il disait que M. Grobz l’attendait dans son bureau et se levait en lui jetant un dernier regard brûlant. Son cœur s’emballait. Elle avait du mal à dissimuler le tremblement de ses bras. Elle attrapait un Bic ou un trombone, baissait la tête pour cacher ses joues en feu et bredouillait une imbécillité. C’était exactement comme dans les livres qu’elle lisait : « Elle avait chaud partout puis tout aussi soudainement une sueur froide l’envahissait. Respirer devenait laborieux. Il se tenait droit, ses longues jambes croisées nonchalamment. Il ressemblait dans toute sa splendeur à l’Adam de Michel-Ange, qui aurait jailli du plafond de la chapelle Sixtine et filé chez un tailleur de Savile Row le temps d’endosser une veste à la coupe parfaite. Un sourire carnassier. Des yeux vert foncé semblables à la malachite des montagnes d’Oural. Son regard s’attardait sur la peau bronzée qu’on apercevait dans l’échancrure de sa chemise blanche. Il avait des épaules carrées, des bras longs et musclés. Et quand il se penchait pour lui parler, elle sentait son souffle chaud sur ses cheveux… »
Elle chancelait chaque fois qu’il entrait dans son bureau. Attendait la douce brise qui allait réchauffer son corps.
Elle l’aimait. Cette découverte s’était imposée à elle non pas avec la soudaineté d’un orage d’été, mais plutôt avec la lente insistance d’une pluie de printemps. Et elle souffrait le martyr quand il la quittait. Tout son corps le désirait…
Tout le monde l’appelait Chaval au bureau, mais elle avait appris son prénom. Ce fut comme un doux secret qu’elle enferma dans son cœur. Bruno. Bruno Chaval. Bruno, Bruno, murmurait-elle le soir dans son lit en cherchant le sommeil dans sa petite chambre sous les toits. Elle rêvait qu’il la soulevait dans ses bras et la déposait sur une couche molle et douce, recouverte d’un épais couvre-lit en velours bleu roi orné de passementeries dorées. Elle devinait : « la bosse dure qui déformait son pantalon et tendait sa féminité vers le corps de l’homme, lui offrant ce qu’elle avait de plus cher, de plus précieux, tout entière soumise à son désir ».
Le métro s’arrêta à la station Courcelles. Denise Trompet descendit après avoir rangé son livre dans son sac qu’elle tenait serré sous son bras de peur qu’un chenapan ne l’arrache.
Elle franchit les portes de la rame, heureuse et triste à la fois. Heureuse de s’être projetée quelques secondes dans cette union charnelle, fougueuse, passionnée, triste de ne jamais avoir connu cette fusion des sens et du sentiment. Elle n’aurait jamais de beaux enfants et jamais lord Tremain ne jetterait les yeux sur elle. La vie ne l’avait pas voulu…
Tu as cinquante-deux ans, Denise, se répétait-elle en montant les marches de l’escalier du métro et en rangeant sa carte Navigo dans sa pochette en plastique. Ouvre les yeux, ta chair est molle, ton visage fripé, tu n’as rien pour inspirer un sentiment amoureux, le temps où tu pouvais plaire à un homme est révolu. Oublie ces émois. Ils ne sont pas pour toi.
C’est ce qu’elle se répétait chaque soir en se déshabillant dans la petite salle de bains de l’appartement qu’elle occupait rue de Pali-Kao, dans le vingtième arrondissement de Paris.
Et pourtant, il venait la voir régulièrement.
Il avait surgi, un beau jour.
Il avait illuminé de sa belle prestance un matin d’hiver, froid et lugubre et une bouffée de désir lui avait ôté toute raison. Une brusque chaleur avait gagné ses joues. Son cerveau paraissait avoir cessé de fonctionner et son cœur s’était mis à battre la chamade. Autour d’elle, l’air s’était épaissi et respirer devenait laborieux. Il avait eu sur elle, au premier regard, un pouvoir infini qui dépassait de loin ce que la décence eût permis.
Il avait rendez-vous avec M. Grobz et s’était trompé de porte. Il s’était arrêté sur le seuil en se rendant compte de son erreur, s’était excusé en vrai gentleman. S’était incliné.
Elle avait humé discrètement son parfum bois de santal et citronnelle, des senteurs qu’elle avait toujours associées au bonheur.
Elle lui avait indiqué l’emplacement du bureau de M. Grobz, il était sorti comme à regret.
Et depuis il revenait, déposait un cadeau sur son bureau, tournait autour d’elle, l’enivrant de son odeur subtile de santal et de citronnelle. Comme dans les livres ! soupirait-elle, comme dans les livres ! Les mêmes attitudes, le même parfum doux et entêtant, la même chemise blanche entrouverte sur une peau bronzée, la même retenue subtile et cruelle. Et sa vie devenait un roman.
— Dis-moi à qui tu appartiens, Denise ?
— À toi, Bruno, à toi…
— Ta peau est si douce… Pourquoi ne t’es-tu jamais mariée ?
— Je t’attendais, Bruno…
— Tu m’attendais, ma chère petite pêche ?
— Oui, soupira-t-elle en baissant les yeux et en sentant au niveau de son entrejambe, à travers son pantalon de chintz gris, une protubérance qui la fit se figer de désir.
Et leurs lèvres se rejoignirent dans l’extase…
Il était, comme il disait pudiquement, en recherche d’emploi et espérait revenir dans l’entreprise. Il y avait travaillé autrefois, mais alors il ne la regardait pas. Il avait mille projets, voyageait, présidait des réunions, conduisait une belle voiture décapotable. Il était pressé, presque brutal dans sa façon de s’adresser à elle, réclamant un papier, une photocopie, une facture oubliée sur un ton sec de contremaître ; elle tremblait devant tant de virilité, mais n’avait aucune raison d’être troublée.
Il l’ignorait.
Mais le temps et la douleur d’être sans emploi avaient creusé en lui « une vallée de larmes ». Il n’était plus le jeune commercial fringant qui tourbillonnait dans les couloirs, mais une « pâle ombre tremblante qui cherchait une raison d’exister ». Il s’était adouci et ses yeux vert foncé semblables à la malachite des montagnes d’Oural s’étaient posés sur elle… Parfois, il laissait tomber, comme pour s’excuser, je suis un autre homme, Denise, j’ai beaucoup changé, vous savez, la vie m’a remis à mon humble place, et elle se retenait de le réconforter. Qui était-elle pour imaginer qu’elle pouvait plaire à un homme si beau ?
Et la souffrance explosait en elle, corrosive, destructrice. Le genre de souffrance qu’elle avait cru ne jamais éprouver. Elle chancelait. L’amour de Bruno n’était pas pour elle. Il relevait d’un miracle. Et pourtant elle s’imaginait qu’il se tenait à ses côtés, loyal, fiable, et qu’il l’aimerait assez pour accepter d’être éclaboussé par l’ignoble scandale. Le scandale qui, autrefois, avait détruit sa famille et fait la une des gazettes…
L’aimerait-il assez ? Ah ! Si seulement elle pouvait être sûre de sa réponse…
Et son cœur se tordait dans ce questionnement douloureux.
Pourtant, elle avait bien commencé sa vie, il y a cinquante-deux ans…
Elle était née, fille unique de M. et Mme Trompet, charcutiers à Saint-Germain-en-Laye. Une banlieue verte, aisée, riante où les habitants s’habillaient de propre et parlaient un excellent français. Où on disait en entrant dans la boutique, bonjour madame Trompet, comment allez-vous ? Qu’avez-vous de succulent ce matin ? J’ai mon gendre banquier et ses parents qui viennent dîner et si vous aviez encore de ce délicieux confit de porc cul noir, j’en prendrais bien un bon morceau !
Son père et sa mère, auvergnats d’origine, possédaient un établissement renommé, « Au cochon d’or », qui confectionnait des plats cuisinés, des farcis, des tripoux, des rillettes d’oie et de canard, des terrines, des mousses de foies de volailles, des saucisses de Morteau et de Montbéliard, du jambon cru, du jambon blanc au torchon, du jambon monté en gelée, du jambon persillé, des crépinettes, des rillettes, de la hure et de la galantine, du boudin blanc, du boudin noir, du salami, de la mortadelle, de beaux foies gras pour Noël et toutes sortes de merveilles que son père cuisinait, vêtu d’un tablier blanc immaculé pendant que sa mère, en boutique, vendait les articles, toute souriante dans une blouse rose qui mettait en valeur ses grands yeux vert émeraude, ses dents nacrées, sa peau dorée, ses cheveux châtain cuivré qui tombaient en boucles souples sur ses belles épaules rondes. Les hommes la dévoraient des yeux, les femmes l’appréciaient car elle ne faisait pas sa Brigitte Bardot.
On venait de partout acheter chez Trompet. Gustave Trompet, après avoir longtemps espéré un héritier mâle, avait reporté ses espoirs sur sa fille, la petite Denise, qui faisait des étincelles à l’école. Il montrait du doigt le blason de sa région, affiché à l’entrée de la boutique, le blason de l’Auvergne, d’or au gonfanon de gueules bordé de sinople, et déclarait, fier comme son ancêtre Vercingétorix, ma petite Denise prendra la suite, on lui trouvera un bon mari, dur à la tâche, qu’on ira lui chercher à Clermont-Ferrand et tous les deux, ils mèneront notre affaire.
Il se frottait les mains en rêvant à la génération de petits charcutiers qu’il allait former. Mme Trompet l’écoutait en lissant les plis de sa blouse rose, Denise contemplait ce couple bienveillant qui lui préparait un avenir radieux, fait de belles valeurs et d’argent à foison.
Elle avait le droit en revenant de l’école, les soirs où elle n’avait pas de devoirs, de s’asseoir derrière la caisse et de rendre la monnaie. Elle appuyait sur les touches de la caisse enregistreuse, entendait le cliquetis du tiroir qui s’ouvrait, énonçait d’une voix ferme la somme due et tendait sa petite main pour s’emparer des billets et des pièces qu’elle rangeait soigneusement dans le tiroir. Quand elle eut treize ans, elle reçut en cadeau d’anniversaire un pendentif qui représentait une clé au bout d’une chaîne en or…
Denise n’avait pas hérité de la beauté maternelle, mais plutôt du physique ingrat de son père, de ses cheveux rares, de ses yeux rapprochés, de sa petite taille potelée. Ce n’est pas grave, mon ami, disait la mère, elle n’en aura que moins de tentations, son mari pourra dormir tranquille… et nous aussi !
L’avenir s’annonçait prospère et heureux jusqu’à ce jour fatal où le scandale éclata. M. Trompet fut dénoncé pour achat de viandes sans factures par un concurrent, jaloux de son succès. Emmené par la brigade financière, un petit matin de février 1969. À peine assis en face des policiers, il avoua tout. Oui, il avait triché, oui, ce n’était pas bien, oui, il savait que c’était interdit par la loi. Il n’avait pas l’âme d’un escroc, il voulait juste mettre quelques sous de côté pour agrandir sa boutique et l’offrir encore plus belle à son gendre et à sa fille.
Ce fut un beau scandale. On en parla dans les journaux, les gazettes locales.
Les bruits les plus insensés coururent sur leur compte. Trafic de fausses factures, argent détourné, c’est ce que disent les journaux, prétendaient les mauvaises langues, mais c’est bien pire ! Alors les voix baissaient et se murmuraient d’ignobles ragots. On écrit trafic de viande, mais vous ne savez pas de quelle viande il s’agit ! M. Trompet aimait les petites filles et c’est pour assouvir son vice qu’il avait besoin d’argent, toujours plus d’argent ! Ça coûte cher, la vie d’innocentes à peine pubères ! Ballets roses, ballets roses, allez savoir s’ils ne sont pas bleus, parfois ! Des gens qui avaient l’air si corrects ! Comme quoi l’habit ne fait pas le moine et le tablier blanc, le charcutier honnête. Mme Trompet fermait les yeux pour garder la belle boutique, mais on sait maintenant d’où provenaient ces cernes mauves sous les yeux. La pauvre femme pleurait chaque soir toutes les larmes de son corps. Et même, paraît-il, qu’il aurait essayé de vendre sa propre fille, la petite Denise ! Le vice n’a pas de limites.
Ils furent montrés du doigt, calomniés, pris dans un torrent d’insanités ; il leur fallut vendre la belle boutique pour payer l’amende et déménager.
Du jour au lendemain, les Trompet furent ruinés.
Ils s’installèrent dans le vingtième arrondissement de Paris. Achetèrent une épicerie arabe. Une épicerie arabe ! À ces mots, Mme Trompet éclatait en sanglots. Eux qui avaient connu la prospérité, les clients élégants, les belles voitures garées en double file, les vitrines débordantes de victuailles. Si c’était pas une calamité ! Obligés d’habiter un quartier rempli de femmes en babouches, de gamins la morve au nez, d’hommes en djellaba, dans une rue qui portait le nom d’un village algérien, Pali-Kao, donnant sur le boulevard de Belleville. Métro Couronnes.
Denise Trompet avait quatorze ans quand le drame arriva. Un soir, en rentrant de l’école, elle jeta dans le caniveau la clé et la chaîne en or.
Ses parents lui interdirent d’avoir des amis dans le quartier, d’adresser la parole aux voisins. On ne traîne pas avec ces gens-là. Restons dignes ! Elle n’était guère tentée de se lier. Elle se sentait étrangère en cette terre de Bab-el-Oued. Isolée, ostracisée, dépouillée de ses projets d’avenir, elle se précipita dans les romans à l’eau de rose et s’inventa un monde de princes, de princesses et d’amours contrariées. Elle lisait à perdre haleine, à perdre le sommeil, le soir sous ses draps, à l’aide d’une lampe de poche. Cela l’aidait à supporter son sort et la déchéance familiale.
Car le scandale avait atteint Clermont-Ferrand. Les familles de son père et de sa mère coupèrent tout lien avec eux. Elle n’avait plus ni grand-père ni grand-mère, ni tante ni oncle, ni cousin ni cousine. Seule à Noël, seule pendant les grandes vacances. Bien à l’abri sous ses draps pendant que ses parents barricadaient les portes de leur logis au cas où les « étrangers » les attaqueraient…
Elle passa son bac, entreprit des études de comptable. Sortit première de son école. Le nez toujours plongé soit dans les chiffres, soit dans les aventures extraordinaires de ses héros préférés.
Sa première place fut dans un bureau, avenue de l’Opéra. Son père reprit espoir. Avenue de l’Opéra, c’est un beau quartier, ça. Le quartier des affaires. Il imaginait un jeune cadre fringant qui tomberait amoureux de sa fille. Sa mère répétait « beau quartier » en hochant la tête. Ils vendraient leur commerce de la rue de Pali-Kao et se rapprocheraient du centre de Paris, retrouvant un peu de leur lustre d’antan.
Le dimanche après-midi, ils allaient tous les trois se promener au cimetière du Père-Lachaise et lisaient sur les pierres tombales la vie de ces illustres malheureux enterrés six pieds sous terre. Tu vois, nous ne sommes pas les seuls à avoir souffert injustement, disait son père, nous aussi, un jour, nous aurons notre revanche. J’espère que ce sera avant la tombe, disait timidement Mme Trompet.
La tombe précéda la réhabilitation.
Nul homme ne posa les yeux sur Denise ni ne demanda sa main. Elle partait chaque matin au travail, prenait le métro à la station Couronnes, ouvrait son roman et était entraînée dans de palpitantes aventures. Revenait le soir, sans avoir esquissé le début d’une romance. Son père désespérait. Sa mère secouait la tête. Si seulement, elle avait hérité de ma beauté, songeait-elle en regardant sa fille, on serait tirés d’affaire maintenant… Avec la charcuterie, on pouvait encore espérer la marier, mais sans un sou, personne n’en voudra. Et nous ne partirons jamais d’ici.
Mme Trompet voyait juste.
Denise Trompet resta vieille fille et perdit au fil des ans le peu d’éclat que lui conférait sa jeunesse. Ses parents moururent quand elle avait quarante-deux ans et elle resta seule, rue de Pali-Kao, à prendre chaque matin le métro à la station Couronnes.
Elle avait changé d’entreprise. Était entrée chez Casamia. Le trajet en métro sur la ligne 2 ne comportait pas de changement, elle avait tout le loisir de s’abîmer dans son livre. Son existence était coupée en deux : d’un côté, les aventures exaltantes de ses héros, des châteaux, des lits à baldaquin, des coups de reins furieux et, de l’autre, une calculette, des bordereaux, des tableaux de chiffres arides et gris. Elle se disait parfois qu’elle avait deux vies : une en couleur sur grand écran et l’autre en noir et blanc.
Et elle ne savait plus très bien laquelle était la vraie.
— Alors, alors ? s’enquérait Henriette en battant du talon sous la table du café où ils se retrouvaient fréquemment pour faire le point sur leur affaire, où en êtes-vous avec la Trompette ?
— Je progresse, je progresse…, marmonnait Chaval avec peu d’entrain.
— Mais enfin ! Depuis le temps que vous l’avez entreprise, vous devriez déjà l’avoir couchée dans votre lit et l’avoir étourdie de coups de boutoir !
— Elle ne m’inspire guère…
— Ne pensez pas à elle ! Pensez à l’argent ! À la petite Hortense, à ses fesses rondes et fermes, à ses seins dressés…
— Madame Grobz ! Comment vous parlez de votre petite-fille !
— C’est elle qui m’y pousse à force de se conduire comme une gourgandine… Le vice appelle le vice…
— Vous avez des nouvelles ? demandait Chaval, alléché.
— Bien sûr que j’en ai ! Et vous avez intérêt à vous presser le train ! Elle n’attendra pas longtemps, Hortense…
— Elle est molle et flasque, la Trompette. Rien qu’à l’idée de l’embrasser, j’ai envie de vomir…
— Pensez à cet argent qui vous tombera dans la poche sans que vous n’ayez rien à faire… On peut le plumer allégrement, Marcel. Il ne se rendra compte de rien. Et il a une confiance aveugle en sa comptable. Il faut savoir ce que vous voulez…
Justement, pensa Chaval, je ne suis plus sûr du tout de vouloir trousser la Trompette. J’ai d’autres projets.
Mais il n’osait pas le dire à Henriette.
Cette dernière le fixait de son œil perçant et s’entêtait :
— Ces femmes-là, nourries de sucré, il faut les violer… Ça fait partie de leurs fantasmes. L’amour ne se cueille pas dans ces romans, il s’arrache avec les dents !
— Comme vous y allez !
— Si, si… Pour vous aider dans votre mission, j’ai lu beaucoup de ces livres insipides et j’en ai compris le mécanisme. Les héroïnes tremblent devant le mâle, elles se l’imaginent ardent, conquérant, brutal. Le désir physique de l’homme les effraie, mais elles brûlent de connaître le coït sans oser se l’avouer. Tout est là ! Dans ce délicieux frisson de peur et de désir… Avance, recule, avance, recule. Il faut donc les brusquer. Les prendre à la hussarde ou les enivrer. Souvent, elles s’abandonnent sous l’emprise de l’alcool…
Chaval but une gorgée de menthe à l’eau et la regarda, peu convaincu. Il préférait encore le Loto.
— Vous avez essayé de l’enivrer furtivement ?
— Je n’ose pas sortir avec elle. Je vais ruiner ce qu’il me reste de réputation… Que pensera-t-on de moi si on me voit en sa compagnie ?
— On pensera que c’est une relation d’affaires… Et puis, vous n’êtes pas si connu que les paparazzis vous poursuivent, mon cher Chaval…
— Justement. Quand il ne vous reste plus rien, c’est à ce moment-là qu’on devient pointilleux, qu’on veille au grain…
— Foutaises ! Balivernes ! Vous savez ce que vous allez faire ? Vous allez l’inviter dans un endroit chic, romantique, le bar d’un grand hôtel, par exemple, s’il pouvait y avoir un feu de cheminée qui crépite dans l’âtre, ce serait parfait…
— Un feu de cheminée en plein mois de mai ?
— Vous avez trop traîné ! On a laissé passer l’hiver avec vos atermoiements ! Oubliez le feu ! Vous commandez du champagne, vous la faites boire, vous posez la main sur son genou, le caressez doucement, murmurez des mots doux, soufflez sur ses cheveux… Elles adorent qu’on leur souffle sur les cheveux, j’ai noté ça aussi, et vous la renversez d’un baiser furieux au moment de la quitter… Vous n’avez qu’à choisir un endroit obscur, un renfoncement, une impasse pour que personne ne vous voie…
— Et ensuite ? dit Chaval, la bouche retournée dans une grimace de dégoût.
— Ensuite, vous avisez… À mon avis, vous n’êtes pas obligé de passer tout de suite aux coups de boutoir furieux. Vous pouvez laisser traîner les choses. Mais pas trop longtemps ! Il nous faut ces codes…
— Et comment je les obtiens ? Vous croyez qu’elle va me les donner comme ça…
— Vous posez d’habiles questions. Sur ce qu’elle fait au bureau, où elle range ses petits secrets, les secrets de l’entreprise, bien sûr… Toujours en promenant votre souffle sur elle ! En lui baisant délicatement l’intérieur du poignet, en soupirant, en l’appelant votre petit camaïeu, votre libellule, je vous ferai une liste de mots doux si vous voulez…
— Non ! se rebiffa-t-il. Je la jouerai brutal et mystérieux… Cela m’ira mieux.
— Comme vous voulez ! Pourvu que vous obteniez ces codes… Certaines femmes plient des petits papiers et les rangent dans un carnet, un tiroir, la pochette d’un sac. Ou les inscrivent au dos d’une chemise cartonnée. Vous la cajolez, vous la caressez, vous lui faites perdre la tête et vous lui arrachez les chiffres magiques…
Chaval fit une moue dubitative.
Henriette s’emporta :
— Et comment croyez-vous que je m’y suis prise avec le père Grobz ? J’ai payé de ma personne, mon vieux Chaval. On ne peut pas triompher sans se salir les mains ! Je ne vous demande pas grand-chose, juste les codes, après vous serez libre de la laisser choir. En invoquant je ne sais quel prétexte vertueux, tiré par les cheveux, qu’elle gobera avidement, trop heureuse d’avoir été arrachée quelques instants à sa pauvre vie de vieille fille… et ça lui fera des souvenirs ! Vous aurez fait une bonne action, en plus. Vous ne m’écoutez pas, Chaval, vous ne m’écoutez pas. Vous pensez à quoi pendant que je vous parle ?
— À la Trompette…
Chaval mentait. Chaval se disait qu’il y avait peut-être un autre moyen de se refaire une santé. Depuis qu’il avait remis les pieds dans l’entreprise de Marcel Grobz, il sentait la possibilité d’une ouverture. Le Vieux s’essoufflait. Il ne suffisait plus à l’ouvrage. Il était seul. Il avait besoin de sang neuf, d’un cadre vigoureux, voyageur, fureteur, qui lui rapporte des idées, des projets, chiffres en main. Et lui, Chaval, préférait fureter du côté des affaires que dans la chair molle et flasque de la Trompette. C’était une intuition, ce n’était pas encore une certitude. Mais bientôt il saurait… Il avait, en traînant dans les bureaux, entendu dire que Casamia cherchait de nouveaux produits à inscrire à son catalogue. Il fallait innover, se diversifier sans arrêt. Battre les concurrents à force de rabais, de découvertes, de promotions nouvelles. Il devait se rendre à nouveau indispensable. Comment ? Il ne savait pas encore. Mais s’il pouvait déposer sur le bureau de Marcel Grobz un projet bien ficelé, le Vieux serait capable de le reprendre.
Faudrait pas que Josiane s’en doute. Josiane était douée pour dénicher des idées et elle en avait trouvé beaucoup. Il s’en était à chaque fois emparé, s’attirant tout le mérite, les primes et les félicitations du patron. Si jamais elle s’apercevait qu’il rôdait, elle mettrait en garde son gros loup chéri… Au lieu de neutraliser la Trompette, il devrait plutôt endormir la méfiance de Josiane. L’appeler, lui proposer de faire la paix, l’enjôler…
C’est fou ce que la vie était devenue compliquée depuis qu’il avait accepté le marché d’Henriette. Il ne savait plus où donner de la tête. Chaque soir, il avait la migraine. Sa mère était obligée de lui faire une tisane spéciale et lui frottait les tempes avec du Baume du tigre.
— Chaval ! tonitrua Henriette en levant si fort son genou sous la table que celle-ci se déplaça et qu’il eut juste le temps d’attraper sa menthe à l’eau. Vous ne me répondez pas ! Je ne vous sens pas franc du collier depuis quelque temps… Je vous rappelle que je pourrais, dans une conversation avec Marcel Grobz, lui murmurer que vous êtes un vieux dégoûtant, que vous avez couché avec Hortense. Il doit être à mille lieues de s’imaginer ça, le pauvre naïf ! Je suis sûre qu’il vous verrait différemment alors, qu’il ne vous laisserait plus traîner dans ses bureaux… Ce serait un jeu d’enfant pour moi de verser le poison du soupçon.
Elle se reprit, étonnée.
— Voilà que je parle comme dans ces livres à deux sous ! C’est contagieux, cette prose imbécile… Mais méfiez-vous, je suis encore prête à mordre et à nuire…
Chaval eut peur. Il se dit qu’elle en était capable. Qu’entre culbuter la Trompette ou se faire dénoncer par cette vieille pie méchante, il choisissait la culbute avec la Trompette.
Mais il hésitait…
Après tout, il pourrait faire les deux.
Un coucher de soleil sur Montmartre pour éblouir la Trompette, lui mordiller le lobe de l’oreille en pensant aux fesses rondes d’Hortense, lui soutirer les codes et ensuite retrouver ses galons de lieutenant fidèle en proposant un projet à Marcel Grobz.
La migraine bourdonnait à ses tempes.
Il regarda sa montre, il n’était que deux heures et demie de l’après-midi. Trop tôt pour rentrer chez lui et s’allonger…