Une voiture attendait Hortense à l’aéroport JFK à New York.
Un homme avec une casquette qui portait un écriteau sur lequel était écrit : « Miss Hortense Cortès. Banana Republic. »
Hortense l’aperçut et se dit c’est pas trop tôt, ce voyage a été un enfer… La prochaine fois, j’exige une place en première classe. Que dis-je une place ? Un rang entier…
Elle était arrivée deux heures en avance à Roissy. Avait dû subir une fouille au corps et l’examen minutieux de tous ses bagages. Ôter ses chaussures, sa dizaine de colliers, sa vingtaine de bracelets, ses créoles, son iPod. Et mon rouge à lèvres, je l’essuie ? avait-elle demandé, exaspérée, à l’homme qui la fouillait. Il avait redoublé de zèle. Elle avait failli manquer son avion.
Avait juste eu le temps d’embarquer sans passer par les boutiques duty-free où elle comptait faire provision de parfum Hermès, Serge Lutens, de poudre Shiseido en boîtier bleu. Avait pété la lanière de ses sandales roses et était entrée dans la carlingue en boitillant.
L’avion était rempli d’enfants qui hurlaient et se poursuivaient dans les allées. Elle étendit une jambe pour en faire tomber un et il chuta dans une cascade de cris et de larmes. Il se releva, le nez et la bouche ensanglantés, et la pointa du doigt. La mère s’en prit à elle et l’accusa d’avoir voulu tuer son enfant, la chair de sa chair. L’enfant hurlait Messante ! Messante ! Elle lui tira la langue, il lui planta ses griffes dans le visage et elle saigna. Elle se rua sur lui, lui flanqua une claque. Une hôtesse dut les séparer… et désinfecta la plaie.
Les plateaux-repas sortaient du congélateur, glacés. Elle demanda un pic à glace pour couper sa viande. Il y eut des trous d’air et elle reçut un sac de golf sur la tête. L’homme assis à côté d’elle eut un malaise et vomit son cabillaud froid. Il fallut qu’elle se déplace et elle se retrouva assise à côté d’un mormon qui voyageait avec ses trois femmes et ses sept enfants ! Une petite fille la dévisageait et demandait tu as combien de mamans, toi ? parce que moi, j’en ai trois et c’est drôlement bien ! Et tu as combien de frères et de sœurs, toi ? Parce que moi, j’en ai six et on en attend deux pour Noël ! Le prophète a dit qu’il fallait se reproduire pour peupler la terre et la rendre meilleure… Et tu fais quoi, toi, pour peupler la terre et la rendre meilleure ? Moi, je viens juste d’égorger ma seule mère et ma seule sœur parce que j’aime pas les filles qui posent des questions et qu’elles n’arrêtaient pas de me bassiner avec les leurs ! La petite fille avait éclaté en sanglots. Il avait encore fallu qu’elle change de place !
Elle avait fini le voyage dans un siège, près des toilettes, à recevoir des coups de coude des gens qui faisaient la queue et à renifler les remugles des cabinets.
Une heure de queue pour passer la douane avec une sorte d’adjudant qui aboyait des ordres…
Une heure d’attente pour récupérer ses bagages…
Et le sourcil pointilleux du douanier américain qui lui demandait ce qu’elle comptait faire de toutes ses valises.
— Des confettis ! Je lance une mode !
— Please, miss… Be serious !
— Sérieusement ? Je suis l’agent de Ben Laden et je transporte des armes…
Cela ne le fit pas rire du tout et il l’emmena dans un box à part pour l’interroger sur ses activités en compagnie de deux collègues patibulaires qui la collèrent au mur. Il fallut qu’elle donne le nom de Frank Cook. Ce dernier dut parlementer pendant une demi-heure avec les patibulaires avant qu’ils ne la relâchent. Elle apprit qu’en Amérique, on ne plaisantait pas avec les forces de l’ordre et se le tint pour dit.
Aussi fut-elle soulagée de se savoir attendue et enfin traitée comme elle le méritait en apercevant le chauffeur envoyé par Frank Cook et son écriteau.
Elle demanda au type à casquette de prendre une photo d’elle devant la limousine et l’envoya à sa mère pour la rassurer.
Allongée sur la banquette arrière, elle regardait défiler la banlieue de New York et se disait que c’était comme toutes les banlieues. Des nœuds d’autoroutes en béton gris, des petites maisons, des petits jardins pelés, des terrains de base-ball entourés de grillages, des haies mitées, des types qui traînaient, des publicités géantes pour des tampons hygiéniques et des boissons gazeuses. Il faisait un froid glacial dans la limousine et elle comprit ce que voulait dire « air conditionné ». Elle demanda au chauffeur s’il était au courant du réchauffement de la planète et des économies qu’il serait judicieux de faire. Il la regarda dans le rétroviseur et lui demanda d’épeler tous ces mots compliqués.
Ils prirent le Lincoln Tunnel et arrivèrent à Manhattan.
La première image qu’elle eut de la ville fut celle d’un gamin noir, assis sur le trottoir, recroquevillé à l’ombre d’un arbre. Il enserrait ses jambes maigres qui dépassaient d’un short beige et grelottait de chaud.
Elle chantonna New York ! New York ! et enchaîna sans s’en apercevoir Gary ! Gary ! S’arrêta, abasourdie. Qu’est-ce que j’ai dit ? Et se reprit. Je ne vais certainement pas me précipiter chez lui ! J’attendrai, j’attendrai que ce soit mon heure… Et je n’irai pas traîner sous ses fenêtres comme ma mère sous celles de Philippe…
Sûrement pas !
La limousine avait emprunté les quais et remontait le long de l’Hudson River.
Hortense essayait de deviner la ville à travers les vitres teintées et sut tout de suite qu’elle l’aimerait. Elle entendait des coups de klaxon furieux, suivait la cime des gratte-ciel qui tranchait sur le ciel bleu, apercevait un bateau de guerre à quai, des entrepôts abandonnés, des grues et les feux rouges qui se balançaient aux intersections. La limousine semblait fendre la houle de la route et rebondissait dans les cahots de la chaussée.
Enfin le chauffeur s’arrêta devant un immeuble avec une entrée majestueuse. Un large dais blanc s’avançait dans la rue. Il lui fit signe d’entrer, il se chargerait de porter ses valises.
Un doorman en uniforme bleu se tenait derrière un long comptoir en bois blanc.
Il se présenta. José Luis. Elle se présenta. Hortense.
— Nice to meet you, Hortense…
— Nice to meet you, José Luis…
Elle eut l’impression de faire partie de la ville.
Il lui indiqua le numéro et l’étage de son appartement et lui tendit un jeu de clés.
Elle aima tout de suite l’appartement. Grand, clair, moderne. Au quatorzième étage. Un immense salon-salle à manger, une cuisine étroite qui avait un air de laboratoire et deux vastes chambres avec chacune une salle de bains.
Frank Cook savait traiter les gens avec lesquels il travaillait.
Un mobilier d’hôtel de luxe. Long canapé beige, fauteuils beiges, une table ronde en verre et quatre chaises rouges recouverte d’un Skaï brillant. Les murs étaient blancs, ornés de gravures représentant le débarquement des Pilgrim Fathers sur la côte Est, la construction de la première ville, Plymouth, des scènes de travaux aux champs, de prières, de repas pris ensemble. Ils n’avaient pas l’air de plaisanter, les Pilgrim Fathers. C’était pour la plupart de longs vieillards à barbe blanche, à la mine sévère.
Un appartement de luxe, avec vue sur le parc et une tripotée de gratte-ciel à l’horizon. Elle se sentit princesse des villes, prima ballerina, Coco Chanel et eut envie de sortir ses crayons, ses blocs, ses couleurs et de se mettre à travailler. Tout de suite.
Un message l’attendait sur la table ronde en verre : « Espère que vous avez fait bon voyage. Passerai vous prendre vers sept heures et nous irons dîner… »
Parfait, se dit-elle. Le temps de défaire mes bagages, de prendre une douche et de me faire un café. Elle n’était pas fatiguée, elle était terriblement excitée et ne tenait pas en place.
Elle ouvrit le frigidaire et trouva un pot de peanut butter, une bouteille de jus d’orange, du pain de mie en sachet, deux citrons et du beurre Land O’ Lakes en plaquette avec une petite Indienne qui souriait sur l’emballage. La petite Indienne se détachait sur une prairie verte, verte et un lac bleu, bleu. Elle avait l’air amical et doux. Deux grands yeux noirs, une plume sur la tête, deux tresses noires, un bandeau turquoise et une robe de squaw tirée à quatre épingles. Hortense lui cligna de l’œil et dit Nice to meet you, petite Indienne ! Elle avait envie de dire des bêtises. Elle alluma la télé. C’était l’heure des informations locales. Les journalistes parlaient à toute allure et elle ne comprenait rien. Elle écouta le journal en entier. C’était un drôle d’accent, l’accent américain. Un accent nasillard qui trouait les tympans. Elle eut envie de leur arracher les végétations et éteignit la télévision.
Frank Cook vint la chercher à sept heures sonnantes.
Il lui demanda si elle avait besoin de quelque chose.
— Un énorme hamburger et un Coca ! répondit-elle en le regardant droit dans les yeux.
Il l’emmena chez PJ Clarke’s à l’angle de la 3e Avenue et de la 55e Rue. Le plus vieux bar de New York, un immeuble d’un étage en briques rouges construit en 1898, les meilleurs chilis et des hamburgers moelleux servis dans des petits paniers avec des frites qui débordaient et des cercles d’oignons frits qui avaient le goût de bonbons. On y jouait des vieux disques dans un vieux juke-box. Les filles arboraient des brushings blonds et des dents blanches, les hommes buvaient de hautes bières en retroussant leurs manches. Les nappes étaient en vichy rouge et blanc, les serviettes aussi, des abat-jour rouges répandaient une lumière douce.
Elle décida que ce serait sa cantine.
Elle commençait tous les matins à dix heures pile.
Frank Cook lui avait montré sa place dans le grand bureau paysager. Une grande table à dessin contre la fenêtre, des règles, des crayons, une équerre, un compas, des gommes, des feutres de couleur, des peintures pour aquarelles, de la gouache, des feuilles blanches épaisses, des blocs quadrillés. Ils étaient une dizaine à dessiner des modèles qui partiraient pour l’atelier et se retrouveraient sur les portants des magasins. Elle n’avait aucune autre contrainte que de trouver des tenues qui feraient le succès de la ligne.
— Lâchez-vous, dessinez, inventez… Je ferai le tri ! lui dit-il, après l’avoir présentée aux autres filles et garçons qui, comme elle, tiraient des traits et posaient des couleurs.
Il y avait Sally, une gentille lesbienne, qui la mangeait des yeux et dessinait des accessoires. Elle lui proposa, le premier jour, de venir déjeuner avec elle. Puis de lui faire ses courses et son ménage. Hortense lui répondit très gentiment qu’elle n’aimait pas les femmes ou plutôt précisa-t-elle, en apercevant une ombre dans le regard bleu de Sally, je n’aime pas dormir avec une femme, je ne saurais pas quoi faire de son corps, de quel côté le prendre ! Mais je ferai tout ! répondit Sally, tu verras, je te ferai changer d’avis. Elle la remercia très poliment et ajouta que ça ne changerait rien entre elles, qu’elles pourraient toujours déjeuner ensemble.
— Je n’ai rien contre les lesbiennes, ajouta-t-elle pour atténuer son refus. Et je trouve que les gens devraient pouvoir épouser des hommes ou des femmes comme ça leur chante. L’amour devrait tout permettre. Et si jamais quelqu’un tombe amoureux d’un chat de gouttière eh bien ! Il devrait pouvoir l’épouser… Moi, ça ne me gênerait pas du tout.
L’exemple devait être mal choisi parce que Sally se rembrunit.
— Oh ! Je vois, dit-elle, tu te trouves supérieure à moi… Les gens aiment toujours trouver quelqu’un avec qui se comparer pour se trouver supérieur… Ça les rassure, ça leur donne de l’importance.
Hortense renonça à se justifier et reprit ses crayons de couleur.
Il y avait Hiroshi, un Japonais qui souffrait de la chaleur. Il passait son temps libre à prendre des douches. Il ne supportait pas la moindre odeur corporelle. Il s’épilait le torse et les épaules et demanda à Hortense ce qu’elle pensait de sa pilosité et de sa propreté. Hortense déclara qu’elle aimait bien que les hommes aient une petite odeur corporelle. Une petite odeur bien personnelle afin que, lorsque tu plonges le nez dans leur cou avec les yeux fermés, tu saches tout de suite à qui tu as affaire. Et comme il la regardait, dégoûté, elle ajouta une petite odeur bien propre.
Il détourna la tête.
Paul, un Belge albinos, qui mangeait tout le temps et faisait un bruit de broyeur… Son bureau était couvert de miettes de thon, de bacon, de rondelles de tomate et de concombre. Il avait toujours à portée de main un énorme pot de pop-corn et y plongeait les mains comme s’il allait se les laver. Il se coupait les doigts avec son cutter et s’essuyait le front ensuite, ce qui lui faisait de larges traces rouges sur le visage…
Elle décida de garder ses distances.
Sylvana, une Roumaine aux longs cheveux noirs et brillants, qu’ils appelaient Pocahontas. Elle n’aimait que les hommes vieux, très vieux et gentils, très gentils. Qui tu préfères entre Robert Redford et Clint Eastwood ? elle demandait en dessinant un tee-shirt avec des perles. Aucun des deux ! disait Hortense. Moi, reprenait Sylvana, mon homme idéal, c’était Lincoln, mais il est mort…
— Si on parle de morts, interrompait Sally, alors je choisis Garbo…
Julian, un grand brun ténébreux qui écrivait des livres. Il hésitait entre dessiner et écrire et voulut à tout prix qu’Hortense lise ses nouvelles.
— Tu as déjà couché avec un écrivain ? il disait un suçant le bout de son crayon.
— Je déteste les gens curieux…
— Eh bien ! Tu devrais coucher avec moi, parce que quand je serai célèbre, tu pourras te vanter de m’avoir connu et peut-être même d’avoir inspiré un de mes récits… Tu pourras même dire que tu as été ma muse !
— Tu as déjà été publié ? demandait Hortense.
— Une fois… dans une revue littéraire…
— Et ça t’a rapporté de l’argent ?
— Oui. Un peu… Mais pas de quoi vivre… c’est pour ça que je dessine.
— Moi, je ne sors qu’avec des hommes qui ont du succès, disait Hortense pour mettre un point final à ses questions. Alors oublie-moi !
— Comme tu veux…
Le lendemain, il revenait à la charge :
— Tu as un ami, toi ? Un ami de cœur…
Hortense répéta qu’elle détestait qu’on lui pose des questions personnelles. C’était comme si on glissait une main dans sa culotte. Elle se cabrait et refusait de répondre.
— Tu veux rester indépendante et libre ? disait Julian en taillant son crayon.
— Oui…
— Mais un jour, n’empêche, un jour tu sauras…
— Je saurai quoi ?
— Un jour, tu trouveras le garçon à qui tu auras envie d’appartenir…
— Conneries ! disait Hortense.
— Non. Tu trouveras l’endroit, les choses et le garçon… Tout viendra ensemble. Et tu te diras, c’est là, ma place. Parce que tout se mettra dans le bon ordre et qu’il y aura une petite voix en toi qui te le dira…
— Tu l’as trouvée, toi, la fille à qui tu veux appartenir ?
— Non, mais je sais qu’un jour ce sera comme une évidence. Et ce jour-là aussi, je saurai si je veux écrire ou dessiner…
Quand elle en avait marre de toutes ces questions, qu’elle voulait juste entendre le silence dans sa tête et le bruit de New York, elle allait manger un hamburger chez PJ Clarke’s. Ça la calmait immédiatement. Elle avait le sentiment que rien de mauvais ne pourrait lui arriver. Et elle avait le sentiment aussi de vraiment appartenir à la ville. C’était un établissement classe. Les serveurs portaient de longs tabliers blancs, des nœuds papillons, ils l’appelaient Honey !, lui déposaient son panier de frites en disant Enjoy et ajoutaient, sur le côté, une portion d’épinards à la crème. Elle écoutait les vieux disques du juke-box et se vidait la tête de toutes les questions qui l’embarrassaient.
Zoé l’appelait.
— Alors, tu as vu Gary ?
— Pas encore… J’ai du boulot par-dessus la tête !
— Menteuse ! T’as peur !
— Non, j’ai pas peur…
— Si. T’as peur sinon tu l’aurais vu tout naturellement… Tu connais son adresse, tu serais allée traîner sous ses fenêtres et tu aurais appuyé sur le bouton. Il a dû mettre son nom sur le bouton. Gary Ward. Eh bien ! tu appuies sur Gary Ward et le tour est joué…
— Arrête Zoé !
— C’est que t’as peur… Tu fais ta terroriste, mais tu meurs de trouille !
— Tu n’as rien d’autre à faire que de me harceler au téléphone ?
— On s’en fiche, c’est gratuit ! Et puis je suis toute seule… Mes copines sont en vacances et je m’ennuie…
— Tu ne pars pas ?
— Je pars en août. Je vais chez Emma à Étretat. Et je verrai Gaétan parce qu’il y sera aussi ! Et toc ! J’ai pas peur, moi !
Nicholas demandait :
— Alors t’as trouvé ?
— J’ai trouvé quoi ?
— L’idée de génie qui va faire que tu te détaches du lot… Qu’on te donne un bureau rien qu’à toi pour que tu travailles dans le calme…
— Ça n’existe pas, ce truc-là ! C’est que dans les films !
— C’est que tu n’as pas encore trouvé LE truc !
— Arrête de me mettre la pression ou je ne vais jamais trouver ! Et puis ici, y a pas de bureau pour les génies. On est tous ensemble et on travaille en jacassant. Ils arrêtent pas de jacasser, d’ailleurs. Ça me gonfle !
— Je te fais confiance, sweetie. Londres s’ennuie de toi…
Elle ne s’ennuyait pas de Londres.
Elle aimait tout ici. Le chemin qu’elle faisait le matin pour aller au bureau. Le taxi jaune qu’elle prenait quand il faisait trop chaud et qu’elle dégoulinait de sueur au feu rouge en tâtant le bitume mou du bout de sa ballerine Repetto. Le Chrysler Building, le Citycorp, les cahutes qui vendaient des hot-dogs et des fruits au coin des rues, les joueurs de saxo qui réclamaient des pièces en se tordant sur les touches, les colporteurs qui vendaient des sacs Chanel ou Gucci à cinquante dollars, les Pakistanais qui étendaient sur le trottoir de longs foulards multicolores et les repliaient en vitesse dès que les flics arrivaient.
Et même l’eau chaude noire qui se prétendait café et n’avait que le goût d’eau chaude…
Dans le grand bureau sur la 42e Rue, elle mâchait en silence ses mèches de cheveux et dessinait.
Elle avait apporté ses carnets de croquis de Paris. Avait préparé des tenues, des petits tailleurs, des robes noires étroites, des pulls courts trapèze qui dénudent le nombril et des pulls longs trapèze pour celles qui ne veulent pas montrer leur nombril. Frank Cook se penchait sur ses dessins. Pour chaque tenue, on fera deux versions, expliquait Hortense, une version pour femme liane et une version pour femme pas liane !
Il fronçait les sourcils et disait développez ! développez !
— Comme ça, quand la femme pas liane verra le modèle pour femme liane, elle achètera les deux et se mettra au régime ! Les femmes adorent faire des régimes et s’imaginer minces quand elles sont rondes…
Frank approuvait et c’était parti.
Des idées, elle en avait tout le temps…
Il lui suffisait de marcher dans les rues de New York, d’entendre les sirènes des ambulances, les cris des coursiers à vélo qui fonçaient sur elle, d’observer les bus en tôle argentée, les drapeaux qui flottaient sur les hôtels et les musées, les parcmètres arrondis, les façades des buildings en verre. Il y avait dans cette ville une énergie qui sortait de la terre, s’ancrait dans les pieds, remontait dans les reins, remontait jusqu’à la tête et finissait en un geyser d’idées.
Elle se disait qu’elle ne pourrait plus jamais partir…
New York était sa ville.
Elle repensait à ce que disait Julian un jour, tu trouveras l’endroit, les choses et le garçon… Tout viendra ensemble. Et tu te diras, c’est là, ma place.
Alors elle posait son crayon et pensait à Gary.
Un soir, elle embrassa un garçon. Il s’appelait José. C’était un merveilleux mélange de peau mate et d’yeux verts brillants. Il portait des costumes en lin blanc et marchait en gardant les mains dans ses poches et en roulant des hanches.
— Tu ne marches pas, lui dit Hortense, tu danses la rumba !
Il venait de Porto Rico et voulait devenir acteur. Il racontait comment les femmes dans son île faisaient des efforts pour se mettre sur leur trente-et-un, aussi bien les vieilles que les jeunes, les pauvres que les jolies, il ajouta en lui prenant la main que les enfants portaient des rubans de couleur dans leurs cheveux, qu’ils dansaient dans la rue et que cela faisait des arcs-en-ciel si on les aspergeait d’eau.
Cela donna une idée de lunettes à Hortense et elle lui en fut reconnaissante.
Ils avaient dîné sur Broadway et remontaient la 7e Avenue.
Il lui parla encore de son île et de Barceloneta où vivait sa famille. Elle aima les O et les A dans sa bouche et les syllabes qui s’enfilaient dans sa gorge. Elle eut envie de danser et ils allèrent danser.
Il la raccompagna à pied chez elle. Elle lui proposa de monter voir les gratte-ciel.
Elle n’aima pas sentir son nez pointu contre sa bouche. Elle le mit à la porte. Et alla se coucher sans se démaquiller. Elle n’aimait pas ça, mais elle était fatiguée.
Au petit matin, Zoé l’appela et demanda :
— Alors, alors… ? T’as vu Gary ?
— Alors, rien du tout ! Tu m’embêtes !
— Nananère ! Tu as peur ! Tu as peur ! Ma sœur intrépide recule devant un garçon qui joue du piano et parle aux écureuils…
Elle lui raccrocha au nez.
Elle se démaquilla avec un reste de lait Mustela qu’avait laissé une précédente occupante. Alluma une bougie parfumée trouvée sur une étagère. Ouvrit la porte du frigidaire et se retrouva nez à nez avec la petite Indienne du beurre Land O’ Lakes.
— Qu’est-ce que tu penses de tout ça, toi ?
La petite Indienne souriait, mais ne répondit pas.
Le lendemain, elle dessina une paire de lunettes psychédéliques et les baptisa « Barcelonita ».
Un soir, Zoé téléphona et dit :
— Du Guesclin a vomi, je fais quoi ?
— Tu demandes à maman. Je suis pas vétérinaire… Tu devrais dormir à cette heure !
— Maman est pas là… Elle est partie pour Londres, il y a deux jours. Elle m’a dit qu’elle partait jeter des petits cailloux… Tu trouves pas qu’elle est bizarre depuis quelque temps ?
— Tu es toute seule à la maison ?
— Non, y a Shirley… Mais elle est sortie. Elle est venue passer une semaine à Paris avec Oliver. Et, quand maman est partie pour Londres, elle est restée pour me garder, maman ne voulait pas me laisser toute seule…
— Ah ! Shirley est là…
— Oui, et elle est toute contente parce que Gary l’a appelée… Ça faisait des mois qu’ils se parlaient plus, il paraît ! Alors elle voit la vie en rose. Elle est rigolote ! On mange des pizzas et des glaces !
— Shirley te fait manger des pizzas et des glaces ?
— Elle est en pleine lévitation, je te dis… Elle a dit à Gary que tu étais à New York ! Il va falloir que tu l’appelles. Parce que sinon, Hortense, ça va être terrible, il va croire que tu ne l’aimes pas…
— Tu peux lâcher la corde, Zoétounette ? T’es fatigante, tu sais…
— C’est que moi, j’aimerais bien que vous soyez ensemble… Y aurait Gaétan et Zoé, et Gary et Hortense. T’as vu nos deux amoureux, ils ont un prénom qui commencent par un G… C’est pas un signe, ça ?
— Arrête ! Arrête ! Ou je te saute à la gorge !
— Tu peux pas ! Tu peux pas ! Et je peux dire n’importe quoi ! Dis, Hortense, tu crois qu’elle est partie jeter des cailloux à Philippe, maman ?
Le lendemain, quand Hortense arriva au bureau, Frank Cook l’attendait. Il lui demanda de le suivre. Il voulait faire le tour des magasins Banana Republic avec elle. Qu’elle lui donne son avis sur les vitrines, la disposition des articles, l’ambiance dans les magasins. Hortense le suivit et monta avec lui dans la grande limousine climatisée.
— J’y connais rien, vous savez…
— Peut-être, mais vous avez du flair et des idées… J’ai besoin d’un œil extérieur. Vous avez travaillé pour Harrods. Je me suis renseigné, vos vitrines étaient fabuleuses, vous aviez proposé et illustré un concept, le détail, je voudrais que vous fassiez la même chose…
— J’avais eu tout le temps pour réfléchir, vous me prenez un peu de court…
— Je ne vous demande pas un rapport, mais vos impressions à vif…
Ils firent le tour des boutiques. Hortense lui donna son avis.
Il l’emmena prendre un café, l’écouta. Puis la reconduisit au bureau.
— Alors ? Alors ? demanda Sylvana, il t’a dit quoi ?
— Rien. Il ne m’a rien dit du tout. Il a écouté. On a été partout, j’ai dit exactement ce que je pensais… Elles sont mortes, ces boutiques ! Il n’y a pas de vie, pas de mouvement, on a l’impression d’entrer dans un musée. Les vendeuses sont en cire et si convenables. On a peur de les déranger. Les vêtements pendent sur des cintres, les tee-shirts et les pulls bien rangés, les vestes bien alignées… Il faut mettre de la vie là-dedans, donner aux gens la fringale de tout acheter, leur proposer des tenues toutes faites avec juste ce qu’il faut de folie pour les faire rêver. Les Américaines adorent qu’on les habille de pied en cap… En Europe, chaque fille se crée son look, ici, chaque fille veut choisir un uniforme pour ressembler à sa copine ou à sa chef. En Europe, tu veux te distinguer, ici tu veux ressembler…
— Toi, alors ! dit Sylvana. Et tu les trouves où toutes ces idées ?
— Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est que je vais augmenter mes prix… Ça vaut de l’or ce que je lui ai dit, ce matin…
Un dimanche matin, elle alla se promener à Central Park.
Il faisait beau. Les pelouses étaient jonchées de gens allongés sur des couvertures. Ils téléphonaient, mangeaient des pastèques, jouaient à des jeux sur leurs ordinateurs portables. Les amoureux se tournaient le dos. Des filles se limaient les ongles en racontant leurs histoires de bureau, une autre plus loin avait retroussé son jean et se peignait les ongles des pieds en faisant des abdominaux.
Des enfants jouaient au ballon…
D’autres au base-ball…
L’un d’eux portait un tee-shirt où était écrit « Parents à vendre, état usagé ».
Hortense aperçut des joueurs de boules habillés tout en blanc. Ils jetaient de larges boules en bois sombre sur un gazon immaculé et parlaient à voix basse, abrités sous leurs chapeaux blancs. Ils avaient une manière élégante de se baisser pour ramasser les boules et les lançaient d’un geste las comme s’il n’y avait pas d’enjeu ni de compétition.
So british…, se dit-elle en admirant leur désinvolture.
Et elle pensa à Gary. Elle ne voulait pas le reconnaître, mais elle cherchait le petit pont en planches grises et le sentier de graviers blancs.
Quand le soleil commença à descendre sur le parc, elle rentra chez elle. Elle prit une douche. Commanda des sushis par téléphone, mit un DVD de Mad Men, il lui restait la fin de la saison III à voir.
Don Drapper lui plaisait beaucoup…
So british, lui aussi…
Il était trois heures du matin quand elle éteignit la télévision.
Elle se demanda où était ce foutu pont en planches…
Zoé la réveilla en pleine nuit.
— Encore toi ?
— C’est sérieux, là… Maman m’a appelée. Elle était avec Philippe dans une église. Elle chantait de bonheur. Elle m’a dit qu’elle était heureuse, heureuse et elle voulait que je sois la première à le savoir. Dis, tu crois qu’ils vont se marier ?
— Zoé ! T’as vu l’heure ? Il est six heures du matin ici !
— Oups ! Je me suis trompée en calculant !
— JE DORMAIS !
— Mais dis, Hortense, ça veut dire quoi qu’elle appelle d’une église ?
— Je m’en fiche ! Zoé ! Je m’en fiche… Laisse-moi dormir ! Je travaille demain !