Shirley regarda les trois pommes vertes, les mandarines, les amandes, les figues et les noisettes posées dans le grand saladier orange en terre cuite sur la table de la cuisine et pensa au petit déjeuner qu’elle prendrait en rentrant de Hampstead Pond.

Malgré le froid, la fine pluie mouillée, l’heure matinale, Shirley allait nager.

Elle oubliait. Elle oubliait qu’elle s’était encore cassé le nez contre le chagrin de Joséphine. Chaque matin, c’était pareil : elle se cassait le nez.

Elle attendait l’heure idéale. L’heure où Zoé était partie à l’école, où Joséphine, seule, rangeait la cuisine, pieds nus, en pyjama, un vieux sweat-shirt sur le dos.

Elle composait le numéro de Joséphine.

Elle parlait, parlait et raccrochait, bredouille.

Elle ne savait plus quoi dire, quoi faire, quoi inventer. Elle bafouillait d’impuissance.


Ce matin encore, elle avait échoué.


Elle prit son bonnet, ses gants, son manteau, son sac de nageuse – maillot, serviette, lunettes – et la clé de son antivol de vélo.

Chaque matin, elle allait plonger dans les eaux glacées de Hampstead Pond.

Elle mettait le réveil à sept heures, roulait hors du lit, posait un pied devant l’autre en s’invectivant pauvre folle ! T’es maso ou quoi ? glissait la tête sous le robinet d’eau, se faisait une tasse de thé brûlant, appelait Joséphine, rusait, échouait, raccrochait, enfilait un survêtement, de grosses chaussettes en laine, un gros pull, un autre gros pull, attrapait son sac et partait dans le froid et la pluie.


Ce matin-là, elle s’arrêta devant la glace de l’entrée.

Sortit un tube de gloss. Déposa une couche légère de rose irisé. Mordit les lèvres pour l’étaler. Mit un peu de rimmel waterproof, un soupçon de fard à joues, roula son bonnet à torsades blanches sur ses cheveux courts, tira quelques mèches blondes qu’elle fit boucler et dépasser, puis, satisfaite de cette touche de féminité, claqua la porte et descendit enfourcher son vélo.

Un vieux vélo. Rouillé. Grinçant. Bruyant. Un cadeau de son père lors d’un Noël dans son appartement de fonction à Buckingham Palace. Gary avait dix ans. Un sapin géant, des boules brillantes, des flocons de neige en coton et un vélo rouge à dix-huit vitesses avec un gros nœud argenté. Pour elle.

Autrefois, il avait été rouge rutilant avec un phare fanfaron, des chromes étincelants. Aujourd’hui, il était…

Elle ne pouvait pas le décrire vraiment. Elle disait pudiquement qu’il avait perdu de son lustre.


Elle pédalait. Elle pédalait.

Elle évitait les voitures et les bus à étage qui manquaient l’écraser en se déportant dans les virages. Tournait à droite, tournait à gauche avec un seul but en tête : atteindre Heath Road, Hampstead, North London. Passait devant la Spaniard’s Inn, disait bonjour à Oscar Wilde, suivait la piste cyclable, montait, descendait. Dépassait Belsize Park, Byron et Keats s’y étaient promenés, saisissait le jaune d’or et le rouge flamboyant des feuilles, fermait les yeux, les rouvrait, laissait l’horrible parking sur le côté et… plongeait dans les eaux verdâtres de l’étang. Les eaux sombres aux longues algues brunes, aux branches qui trempaient dans l’eau et gouttaient, aux cygnes et aux canards qui décampaient en braillant si on s’approchait…


Avant de se jeter à l’eau, peut-être le croiserait-elle ?


L’homme à vélo qui se rendait au petit matin dans les étangs glacés. Ils s’étaient rencontrés la semaine précédente. Les freins de Shirley avaient lâché dans la descente de Parliament Hill, elle était allée s’écraser contre lui.

— Suis désolée, avait-elle dit en relevant son bonnet qui lui barrait le regard.

Elle se frottait le menton. Dans la collision, son visage avait heurté l’épaule de l’homme.

Il avait mis pied à terre et inspectait son vélo. Elle n’apercevait qu’un bonnet qui ressemblait au sien, un dos large dans une canadienne écossaise rouge penchée sur la roue avant et deux jambes de pantalon de velours côtelé beige. De grosses côtes beiges un peu râpées à l’emplacement des genoux.

— C’est vos freins. Ils sont usés, ils ont lâché… Vous ne vous en êtes pas rendu compte avant ?

— Il est vieux… Il faudrait que je le change !

— Ça vaudrait mieux…

Et il s’était relevé.

Le regard de Shirley était alors monté du câble de frein effiloché au visage de l’homme. Cet homme avait un bon visage. Un bon visage chaleureux, accueillant avec une… une… Elle se forçait à chercher les mots précis pour calmer l’ouragan qui montait en elle. Alerte ! Alerte ! Tempête force sept ! susurrait une petite voix. Un visage doux et fort, d’une puissance intérieure, d’une puissance évidente, sans chichis. Un bon visage avec un grand sourire, une grande mâchoire, des yeux qui riaient et des cheveux châtains, épais, qui s’échappaient en mèches folles du bonnet. Elle n’arrivait pas à détacher son regard du visage de cet homme. Il avait un air, un air… l’air d’un roi qui possède un butin sans valeur pour les autres, mais si important pour lui. Oui, c’était cela : l’air d’un roi modeste et enjoué.

Elle restait là, à le dévisager, et devait paraître particulièrement stupide car il eut un petit rire et ajouta :

— Si j’étais vous, je rentrerais à pied… en poussant mon vélo. Parce que sinon vous allez vous retrouver avec une belle brochette d’accidents à la fin de la journée…

Et comme elle ne répondait pas, qu’elle restait les yeux dans ses yeux à lui, tentant de se déprendre de ce regard si doux, si fort qui la rendait absolument idiote, absolument muette, il avait ajouté :

— Euh… On se connaît ?

— Je ne crois pas.

— Oliver Boone, avait-il dit en lui tendant la main. Des doigts longs, fins, presque délicats. Des doigts d’artiste.

Elle eut honte de l’avoir obligé à tripoter son câble de frein.

— Shirley Ward.

Il avait une poignée de main puissante et elle faillit laisser échapper un cri.

Elle avait émis un petit rire stupide, le rire d’une fille qui essaie désespérément de récupérer tout le prestige qu’elle vient de perdre en si peu de temps.

— Bon… ben alors, merci.

— De rien. Juste faites attention…

— Promis.

Elle avait repris son vélo, était allée jusqu’à l’étang en pédalant lentement, les pieds presque posés à terre pour freiner en cas d’urgence.


À l’entrée de l’étang, il y avait une pancarte qui disait :


No dogs

No cycles

No radios

No drowning[4]


Cette dernière phrase la mettait en joie. Interdiction de se noyer ! C’est peut-être ce qui lui avait le plus manqué lors de son exil en France : l’humour anglais. Elle n’arrivait pas à rire des blagues françaises et se disait chaque fois qu’elle était définitivement anglaise.

Elle attacha son vélo à la barrière en bois et se retourna.

Il attachait le sien un peu plus loin.

Elle fut bien embêtée.

Elle ne voulait pas avoir l’air de le suivre, mais elle devait bien se rendre compte qu’ils allaient tous les deux au même endroit. Elle prit son sac de bain, le brandit et s’exclama :

— Vous aussi, vous nagez ?

— Oui. Avant, j’allais à l’étang réservé aux hommes, mais bon… euh… Je crois que je préfère celui où les deux sss…

Il s’arrêta. Il avait failli dire où les deux sexes se mélangent mais s’était repris.

Ah ! Ah ! se dit Shirley, il est gêné lui aussi. Donc il a peut-être ressenti le même trouble que moi. Un partout.

Et elle se sentit plus libre. Comme débarrassée.

Elle arracha son bonnet, s’ébouriffa les cheveux, proposa :

— On y va ?


Ensuite, ils avaient nagé, nagé, nagé.

Tous les deux seuls dans l’étang. L’air était froid, coupant. Des gouttes d’eau leur piquaient les bras, les épaules. Il y avait des pêcheurs sur la rive. Des cygnes qui se pavanaient. On apercevait leurs têtes émerger des hautes herbes. Ils poussaient des petits cris stridents, se poursuivaient en battant des ailes, se donnaient des coups de bec et repartaient en se dandinant, furieux.

Il avait un crawl puissant, rapide, régulier.

Elle avait réussi à rester à sa hauteur et puis, d’un coup d’épaule, il l’avait distancée.

Elle avait continué sans plus faire attention à lui.

Quand elle avait sorti la tête de l’eau, il avait disparu.

Elle s’était sentie terriblement seule.


Ce matin-là, elle ne vit pas de vélo attaché à la barrière en bois.

Elle ne sourit pas en lisant la pancarte qui disait « Interdiction de se noyer ».

Elle pensa que c’était mauvais signe.

Qu’elle allait entrer en zone rouge.

Et elle n’aima pas ça du tout.

Elle soupira. Se déshabilla en laissant choir ses vêtements sur le ponton en bois.

Les ramassa. Les rangea.

Se retourna pour vérifier qu’il n’arrivait pas en courant…

Plongea la tête la première.

Sentit une algue glisser entre ses jambes.

Poussa un cri.

Et se mit à crawler, la tête dans l’eau.

Il était encore temps de l’oublier.

D’ailleurs, elle avait oublié son nom.

D’ailleurs, elle refusait de se laisser émouvoir comme ça.

Une canadienne écossaise ? Un bonnet en laine ? Un vieux pantalon râpé ! Des doigts d’horloger. N’importe quoi !

Elle n’était pas une femme romantique. Non. Elle était une femme seule qui avait des rêves. Et elle rêvait d’être avec quelqu’un. Elle cherchait une épaule contre laquelle se caler, une bouche à embrasser, un bras auquel se pendre pour traverser la rue quand les voitures klaxonnent, une oreille attentive pour y verser des confidences idiotes, quelqu’un avec qui regarder Eastenders à la télé. Le genre de feuilleton crétin qu’on regarde justement quand on est amoureux, donc stupide.

Car l’amour rend stupide, ma fille, dit-elle en enfonçant vigoureusement un bras après l’autre dans l’eau comme pour marteler une évidence. Ne l’oublie pas. OK, t’es seule, OK, t’en as marre, OK, tu réclames une histoire, une belle histoire, mais n’oublie pas : l’amour rend bête. Un point, c’est tout. Et toi, spécialement. Pour ce que ça t’a réussi, l’amour ! À chaque fois, tu as frisé la boulette. Tu as le don de tomber sur des bons à rien alors si ça se trouve celui-là avec sa gueule d’ange, il sort de prison !


Cette constatation lui fit du bien et elle nagea trois quarts d’heure sans plus penser à rien : ni à l’homme à la canadienne rouge écossaise ni à son dernier amant qui avait rompu par texto. C’était la dernière mode. Les hommes se défilaient silencieux, presque muets. Il ne leur restait que leurs pouces pour dire adieu. Phonétiquement de préférence : Liv U. Sorry.

Justement dans le regard de l’homme à la canadienne rouge écossaise, il lui avait semblé lire autre chose : une attention, une sollicitude, une chaleur… Il ne l’avait pas balayée du regard, il l’avait regardée.

Regarder : porter son regard sur, considérer, envisager.

Regarder d’un bon œil : considérer avec bienveillance.

Alors regarder avec deux bons yeux ? C’était accorder beaucoup de bienveillance.

Sans pour autant être lourd, concupiscent. Un regard élégant, chaleureux. Pas un regard rapide, bâclé. Un regard qui prend l’autre en compte, l’installe dans un fauteuil rembourré, lui offre une tasse de thé, un nuage de lait, commence une conversation.

C’est ce début de conversation qui lui était monté au visage.

Cette chaleur qui, depuis, la faisait rêver debout, lui donnait envie de faire un + un, de former un couple.

Ça y est ! je l’ai dit, se dit-elle en se hissant hors de l’eau, en se frictionnant avec la serviette. Je veux faire un + un. J’en ai marre de faire un toute seule. Un toute seule, c’est zéro au bout d’un moment, non ?


Avec qui faisait-elle un + un ?

Avec son fils ? De moins en moins.

Et c’est très bien comme ça ! Il a sa vie, son appartement, ses copains, sa petite amie. Il n’a pas encore une carrière, mais ça viendra… À vingt ans, est-ce que je savais ce que je voulais faire ? À vingt ans, je m’envoyais en l’air avec le premier venu, je buvais de la bière, je fumais des pétards, roulais dans le ruisseau, portais des minijupes en cuir noir, des collants filés, me mettais des anneaux dans le nez et… tombais enceinte !

Il faut me faire une raison : je ne fais couple avec personne. Depuis l’homme en noir.

Vaut mieux ne pas y penser à celui-là. Encore frisé la boulette. Alors, ma fille, calme-toi. Apprends la sérénité, la solitude, la chasteté…

Elle eut envie de recracher ce dernier mot.


En revenant chez elle, en rangeant son vélo, elle pensa à Joséphine.

C’est elle, mon amour. Je l’aime. Mais pas d’un amour qui met les bras autour du cou et se coule dans un lit. J’escaladerais l’Himalaya en espadrilles pour la rejoindre. Et je suis triste aujourd’hui d’être inutile. On est comme un couple de vieux amants. Un vieux couple qui s’épie, qui voudrait que l’autre sourie pour sourire avec lui.

On a grandi ensemble. On a appris ensemble. Huit ans de vie commune.


Je m’étais réfugiée à Courbevoie, France, pour fuir l’homme en noir. Il avait découvert le secret de ma naissance et voulait me faire chanter.

J’avais choisi cet endroit au hasard en plantant la pointe d’un crayon dans la région parisienne. Courbevoie. Un grand immeuble avec des balcons qui pleuraient de rouille. Il ne viendrait jamais me chercher sur des balcons rouillés.

Joséphine et Antoine Cortès. Hortense et Zoé. Mes voisins de palier. Une famille de Français très française. Gary oubliait l’anglais. Je fabriquais des tartes, des cakes, des flans et des pizzas que je vendais pour des fêtes d’entreprises, des mariages, des bar-mitsva. Je prétendais gagner ma vie ainsi. Je racontais que j’étais venue en France pour oublier l’Angleterre. Joséphine me croyait. Et puis, un jour, je lui ai tout dit : le grand amour de mon père et le nom de ma mère… Comment j’avais grandi dans les couloirs rouges du palais de Buckingham en faisant des roulades sur la moquette épaisse et la révérence devant la reine, ma mère. Comment j’étais une enfant illégitime, une bâtarde qui se cachait dans les étages, mais une enfant de l’amour, j’ajoutais en riant pour effacer l’émotion qui enveloppait mes mots de buée. Joséphine…

On a un passé d’album de photos. Un album de vieilles peurs, de rires chez le coiffeur, de gâteaux brûlés, de plongeons dans des lavabos de palace, de dindes aux marrons, de films qu’on regarde en sanglotant, d’espoirs, de confidences autour de la piscine. Je peux tout lui dire. Elle m’écoute. Et son regard est bon, doux, puissant.

Un peu comme le regard de l’homme à la canadienne écossaise rouge.

Elle se donna une claque et se lança à l’assaut des marches de l’escalier.


Gary l’attendait dans la cuisine.

Il avait les clés de son appartement, il allait et venait comme bon lui semblait.

Un jour, elle lui avait demandé tu ne penses jamais que je pourrais être en galante compagnie ? Il l’avait regardée, étonné. Euh… Non… Eh bien ! cela pourrait m’arriver ! OK, la prochaine fois, je rentrerai sur la pointe des pieds ! Je ne sais pas si ça suffira ! Moi, je ne vais pas chez toi sans téléphoner…

Il avait eu un petit sourire amusé qui signifiait tu es ma mère, tu ne traînes pas au lit avec un homme. Elle s’était sentie très vieille tout à coup. Mais j’ai à peine quarante et un ans, Gary ! Ben, c’est vieux, non ? Pas vraiment ! On peut s’envoyer en l’air jusqu’à quatre-vingt-six ans et j’entends bien le faire ! Tu n’auras pas peur de te casser les os ? il avait demandé très sérieusement.


Il haussa un sourcil quand elle ôta son bonnet et libéra ses cheveux mouillés.

— Tu reviens de la piscine ?

— Bien mieux. Hampstead Pond.

— Tu veux des œufs au plat avec du bacon, des champignons, une saucisse, une tomate et des pommes de terre ? Je t’offre un petit déjeuner…

Of course, my love ! T’es là depuis longtemps ?

— Faut que je te parle ! Y a urgence !

— Sérieux ?

— Mmouais…

— J’ai le temps de prendre une douche ?

— Mmouais…

— Arrête de dire mmouais, c’est pas mélodieux…

— Mmouais…

Shirley donna un coup de bonnet à son fils qui esquiva en éclatant de rire.

— Va te laver, m’man, tu pues la vase !

— Oh ! Vraiment ?

— Et c’est pas sexy !

Il étendit les bras pour empêcher sa mère de le battre comme plâtre et elle se précipita sous la douche en riant.


Je l’aime, mais je l’aime, ce petit ! C’est mon astre solaire, mon aurore boréale, mon roi des Fistons, mon petit cake à moi, mon fil de fer, mon paratonnerre… Elle chantonnait ces mots en se frottant le corps avec un savon parfumé de chez L’Occitane, cannelle-orange. Puer la vase ? Il n’en était pas question ! Puer la vase ! Quelle horreur ! Sa peau était parfumée, douce et elle remercia le Ciel de l’avoir faite grande, mince, musclée. On ne remercie jamais assez ses parents pour ces cadeaux de naissance… Merci papa ! Merci mère ! Elle n’aurait jamais osé dire cela à sa mère. Elle l’appelait mère, ne lui parlait jamais ni de son cœur ni de son corps et l’embrassait avec mesure sur une joue. Pas deux. Deux baisers auraient été déplacés. C’était étrange de toujours garder cette distance avec sa mère. Elle s’était habituée. Elle avait appris à déchiffrer la tendresse derrière le maintien raide et les mains posées sur les genoux. Elle la devinait à une petite toux subite, une épaule qui se hausse, le cou qui se tend et marque l’attention, une lueur dans l’œil, une main qui gratte l’ourlet de la jupe. Elle s’était habituée, mais parfois ça lui manquait. De ne jamais pouvoir se laisser aller, jamais pouvoir dire de gros mots en sa présence, jamais lui tapoter l’épaule, jamais lui piquer son jean, son rouge à lèvres, son fer à friser. Une fois… c’était au moment de l’homme en noir, quand elle débordait de chagrin, qu’elle ne savait plus comment… comment se défaire de cet homme-là, de ce danger que représentait cet homme-là… elle avait demandé à voir sa mère, elle l’avait prise dans ses bras et mère s’était laissé faire comme un bout de bois. Les bras le long du corps, la nuque raide, tentant de garder un écart décent entre sa fille et elle… Mère l’avait écoutée, n’avait rien dit, mais avait agi. Quand Shirley avait appris ce que sa mère faisait pour elle, rien que pour elle, elle avait pleuré. De grosses larmes qui roulaient pour toutes les fois où elle n’avait pas pu pleurer.

Sa crise d’adolescence, elle l’avait dirigée contre son père. Mère n’aurait pas approuvé. Mère avait plissé le front quand elle était revenue d’Écosse avec Gary dans ses bras. Elle avait vingt et un ans. Mère avait eu un léger recul qui indiquait Shocking ! et avait soufflé que sa conduite n’était pas appropriée. « Appropriée » !

Mère avait du vocabulaire et ne se laissait jamais aller.


Elle sortit de la douche, vêtue d’un grand peignoir bleu lavande et la tête enturbannée d’une serviette blanche.

— Voici le Grand Mamamouchi ! s’exclama Gary.

— Tu as l’air d’humeur délicieuse…

— C’est ce dont je veux te parler… mais avant déguste et dis-moi ce que tu penses de mes œufs ? J’ai fini la cuisson avec une giclée de vinaigre à la framboise achetée au rez-de-chaussée de chez Harrods…

Gary était un cuisinier hors pair. Il avait rapporté ce talent de son séjour en France, du temps où il traînait dans la cuisine et la regardait faire, les reins ceints d’un grand tablier blanc, une cuillère en bois dans la bouche et le sourcil en l’air. Il pouvait traverser Londres pour trouver l’ingrédient qu’il lui fallait, la casserole nouvelle ou le fromage fraîchement arrivé.

Shirley prit une bouchée de bacon grillé, une bouchée de saucisse, de champignons frits, de pommes de terre. Creva le jaune de l’œuf. Goûta. Arrosa le plat d’une sauce de tomates fraîches au basilic.

— Bravo ! Délicieux ! Tu as dû commencer à l’aube !

— Pas du tout, je suis arrivé il y a à peine une heure.

— T’es tombé du lit ? Ce doit être vraiment important alors…

— Oui… C’est bon, vraiment bon ? Et le goût de framboise, tu le sens ?

— Je me régale !

— Bon… Je suis content que tu aimes, mais je ne suis pas venu pour parler gastronomie !

— C’est dommage, j’aime bien quand tu cuisines…

— J’ai vu Mère-Grand et…

Gary appelait sa grand-mère Mère-Grand.

— … Elle accepte enfin que j’étudie la musique. Elle s’est renseignée, a lancé ses fins limiers sur la piste « Musique études » et elle m’a trouvé un prof de piano…

— …

— Un prof de piano à Londres qui me donnera des cours particuliers, me mettra à niveau et ensuite, une très bonne école à New York… si les résultats avec le prof sont concluants. Elle m’ouvre une ligne de crédit, en un mot, elle me prend au sérieux !

— Elle fait tout ça ? Pour toi ?

— Mère-Grand est exquise sous sa cotte de mailles. Donc voici le plan : je fais du piano pendant six mois avec le prof en question et hop ! je m’envole pour New York où je m’inscris à cette fameuse école qui, d’après elle, est la crème de la crème.


Partir. Il allait partir. Shirley prit une profonde inspiration pour défaire le nœud qui l’étreignait. Elle aimait le savoir libre, indépendant dans son grand appartement de Hyde Park, pas loin du sien. Elle aimait apprendre qu’il était la coqueluche des filles, que toutes ces demoiselles bien affûtées lui couraient après. Elle se rengorgeait, faisait l’indifférente, mais son cœur battait plus vite. Mon fils…, pensait-elle avec gourmandise et fierté. Mon fils… Elle pouvait même se permettre de jouer les généreuses, les mères libérales, décontractées… Mais elle n’aimait pas apprendre qu’il s’en irait bientôt loin, très loin, et cela par la bonne volonté non de sa mère, mais de sa grand-mère. Elle était un peu vexée, un peu blessée.


— J’ai mon mot à dire ? demanda-t-elle en essayant de calmer la colère dans sa voix.

— Bien sûr, tu es ma mère !

— Merci.

— Moi, je trouve que pour une fois Mère-Grand est sensée…, insista Gary.

— Forcément, elle est d’accord avec toi !

— Maman, j’ai vingt ans… Pas l’âge d’être raisonnable ! Laisse-moi faire du piano, j’en meurs d’envie, je veux essayer rien que pour savoir si je suis doué ou pas. Sinon, je me rabattrai sur les saucisses et les pommes de terre…

— Et c’est qui, ce prof qu’elle t’a trouvé ?

— Un pianiste dont j’ai oublié le nom, mais dont l’astre monte au firmament… Pas encore célèbre, mais pas loin… J’ai rendez-vous avec lui, la semaine prochaine.


Ainsi tout était joué. Il lui demandait son avis parce qu’il ne voulait pas la froisser, mais les dés étaient jetés. Elle ne put s’empêcher d’apprécier cette délicatesse chez son fils, elle lui en fut reconnaissante et le tumulte sous son crâne s’apaisa.

Elle tendit la main vers lui et lui caressa la joue.

— Alors… T’es d’accord ?

Il avait presque crié.

— À une condition… que tu étudies sérieusement le piano, la musique, le solfège, l’harmonie… Que ce soit du vrai travail. Demande à ta grand-mère dans quelle école tu peux t’inscrire en attendant de partir pour New York… Elle doit savoir cela aussi puisqu’elle s’occupe de tout !

— Tu ne vas pas être…

Il s’était interrompu pour ne pas lui faire de peine.

— Jalouse ? Non. Juste un peu triste d’avoir été laissée à l’écart…

Il eut l’air déçu et elle se força à rire pour effacer la moue sur les lèvres de Gary.

— Mais non ! Ça va, ça va… C’est juste que tu grandis et il va falloir que je m’habitue…


Va falloir que j’atténue mon amour.

Ne pas peser. Ne pas l’étouffer.

Avant, on formait un presque couple. Tiens, encore une personne avec qui je forme un drôle de couple. Joséphine, Gary, je suis plus douée pour les couples clandestins que pour les officiels. Plus douée pour la complicité, la tendresse que pour la bague au doigt et tout le tsoin-tsoin.


— Mais je serai toujours là, m’man… Tu le sais.

— Oui et c’est très bien comme ça ! C’est moi qui suis une vieille ronchon…

Il sourit, attrapa une pomme verte, croqua dedans à pleines dents et elle souffrit de voir qu’il avait l’air soulagé. Que le message était passé. J’ai vingt ans, je veux être libre, indépendant. Faire ce que je veux de ma vie. Et surtout, surtout que tu ne t’en occupes plus. Laisse-moi vivre, m’égratigner, m’user, me former, me déformer, me réformer, laisse-moi faire l’élastique avant de prendre la place qui me conviendra.

Normal, se dit-elle en attrapant à son tour une pomme verte, il veut se mettre à son compte. Ne plus passer par moi. Il a besoin de la présence d’un homme. Il n’a pas eu de père. Si cela doit être ce prof de piano, que ce soit lui ! Je m’efface.

Gary avait grandi entouré de femmes : sa mère, sa grand-mère, Joséphine, Zoé, Hortense. Il lui fallait un homme. Un homme avec qui parler de choses d’hommes. Mais de quoi parlent les hommes entre eux ? Et parlent-ils seulement ?

Elle chassa cette pensée narquoise en mordant dans la pomme verte.

Elle allait se transformer en mère légère. En mère montgolfière.

Et elle chanterait son amour pour son fils sous la douche. Elle le chanterait à tue-tête, comme on chante un amour qu’on ne veut pas avouer.

Sinon ce serait motus et bouche cousue.


Ils avaient chacun fini leur pomme et se regardaient en souriant.

Le silence tomba sur ces deux sourires qui racontaient, l’un le début d’une histoire et l’autre, la fin. Marquait la fin d’une vie à deux. Elle pouvait presque entendre son cœur se déchirer dans ce silence-là.


Shirley n’aima pas ce silence.

Il portait des nuages.

Elle essaya de faire diversion, de parler de sa fondation, des victoires remportées dans sa lutte contre l’obésité. De sa prochaine bagarre. Il fallait qu’elle se trouve une nouvelle cause. Elle aimait se battre. Pas pour des idéologies fumeuses, ni pour des politiques qui s’agitent, mais pour des causes de tous les jours. Défendre son prochain contre les dangers quotidiens, les arnaques masquées comme celles de ces industriels de l’alimentaire qui font croire qu’ils baissent les prix alors qu’ils diminuent la quantité des rations ou changent les emballages. Elle avait reçu le résultat d’une enquête concernant ces magouilles et depuis la colère grondait…

Gary l’écoutait sans l’entendre.

Il jouait avec deux mandarines, les faisait rouler sur la table entre une assiette et un verre, les reprenait, en ouvrait une, l’épluchait, lui tendait un quartier.

— Et comment va Hortense ? soupira Shirley devant le manque d’intérêt de Gary.

— Hortense sera toujours Hortense…, dit-il en haussant les épaules.

— Et Charlotte ?

— C’est fini. Enfin, je pense… On n’a pas mis d’annonce dans les journaux mais c’est tout comme…

— Fini, fini ?

Elle se détesta de poser ces questions. Mais c’était plus fort qu’elle : il fallait qu’elle efface le silence entre eux en jetant des pelletés de questions idiotes.

— Maman ! Arrête ! Tu sais très bien que je n’aime pas quand…

— Bon…, déclara-t-elle en se levant. L’audience est terminée, je range !

Elle commença à débarrasser, à mettre les assiettes dans le lave-vaisselle.

— C’est pas tout ça, marmonna-t-elle, mais j’ai plein de choses à faire… Merci pour ce petit déjeuner, c’était délicieux…

Il faisait rouler les figues, maintenant. De ses longs doigts sur la table en bois. Sans se précipiter. Lentement, régulièrement.

Comme s’il avait tout son temps.

Comme s’il avait tout son temps pour poser la question qui le taraudait, la question qu’il savait qu’il ne fallait pas poser parce que sinon la femme en face de lui, cette femme qu’il aimait tendrement, avec qui il faisait équipe depuis si longtemps, avec qui il avait vaincu tant de dragons et de vipères, celle qu’il ne voulait surtout pas meurtrir ni blesser… cette femme-là serait meurtrie, blessée. Par sa faute. Parce qu’il rouvrirait une vieille blessure.

Il fallait qu’il sache.

Il fallait qu’il se mesure à cet autre-là. À cet inconnu.

Sinon, il ne serait jamais entier.

Il serait toujours une moitié.

Une moitié d’homme.


Elle était penchée sur le lave-vaisselle, rangeait les fourchettes, les cuillères et les couteaux dans le panier à couverts quand la question la frappa en pleine nuque.

Lâchement.

— Maman, c’est qui mon père ?

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