Shirley Ward aimait la pluie.

Elle aimait la pluie du mois de juin à Londres. La pluie des petits matins du mois de juin quand le jour se lève, que les feuilles des arbres frémissent, que les branches s’agitent, que la lumière du soleil se glisse sous les gouttes et allume des petits feux sous la pluie qui hésite. Il faut alors plisser les yeux, fixer un point par-delà la vitre pour être certaine de voir la pluie tomber, attendre, attendre jusqu’à ce qu’on distingue les traits verticaux de pluie, des traits presque invisibles, se dire que les trottoirs seront mouillés, qu’il faudra prendre un parapluie ou un chapeau pour sortir…

Shirley Ward n’aimait pas les parapluies. Elle les trouvait raides, prétentieux, dangereux.

Shirley Ward aimait les chapeaux de pluie. Elle en avait toute une collection. En toile cirée, en coton, en feutre, en crochet. Elle les entassait dans un grand panier dans l’entrée de son appartement et en choisissait un avant de sortir. Elle le pétrissait longuement avant de le poser sur ses cheveux. Tirait quelques mèches blondes qui lui faisaient un halo de lumière autour du visage. Un trait de rouge à lèvres et le tour était joué. Elle devenait femme, belle. Elle allongeait ses grandes jambes sous la pluie, marchait dans les rues de Londres en ignorant les feux rouges et les passants. Quand la pluie cessait, elle repliait le chapeau, le roulait en boule dans sa poche, ébouriffait ses cheveux et tendait le nez au soleil.

Il vaut mieux aimer la pluie et les chapeaux de pluie quand on vit à Londres.

La caresse de la pluie, la pâle chaleur du soleil, l’odeur des feuilles vertes qui tremblotent et les gouttes que l’on chasse du revers de la main, la main qu’on lèche, distraite, en s’étonnant presque qu’elle ne soit pas salée… Shirley Ward aimait la pluie, les chapeaux de pluie et les grands arbres de Hyde Park. Ce matin, elle irait se promener dans le parc.

Elle sortirait de chez elle.

Cela faisait dix jours qu’elle ne sortait plus de chez elle.

Dix jours, enfermée, à ruminer un millier de pensées et de souvenirs qui défilaient, saccadés, comme les images accélérées des films muets.

Dix jours en pyjama, à grignoter des amandes salées, des abricots secs, de la confiture d’oranges amères, une théière ou une bouteille de whisky à portée de main.

Le whisky, elle le buvait le soir. À partir de dix-neuf heures. Pas avant. Elle ne voulait pas passer, à ses yeux, pour une poivrote. C’était sa récompense. Elle le buvait avec des glaçons. Elle faisait tinter les glaçons dans le verre biseauté. Ils lui rappelaient qu’elle était vivante, bien vivante, qu’il allait falloir qu’elle vive avec tous les souvenirs qu’elle avait décollés, un à un, de sa mémoire.

Avec les souvenirs, on a le choix. Soit on les ignore et on s’empare de chaque journée comme si elle était nouvelle, soit on les ressort un à un, on les regarde en face et on les identifie… On va fouiller dans l’obscur pour trouver la clarté.


Elle remuait la glace dans le verre et écoutait la chanson des glaçons. Ils disaient que tout lui arrivait brusquement, les joies, les peines, les broutilles. Elle pédalait tranquillement dans la ville, et tout un coup, une saccade…

Son fils partait…

Elle rencontrait un homme.

Un homme qui ouvrait la boîte du passé.

Les glaçons avaient fini leur chanson dans le verre. Elle se levait, allait à la cuisine, ouvrait le frigidaire. Elle avait besoin du son des glaçons pour entendre la plainte du passé. Elle retournait s’asseoir dans le fauteuil, croisait une jambe de pyjama sur l’autre, la laissait battre dans le vide. Les glaçons changeaient d’octave, ils se faisaient plus légers.

Son père revenait…

Les couloirs rouges de Buckingham. Les moquettes qu’on foulait en silence, les mots qu’on chuchotait, ne jamais élever la voix, c’est si vulgaire, les gens qui parlent fort ! Si vulgaire les gens qui parlent des tourments de leur cœur… Never explain, never complain.

Et sa colère devant la porte close et le dos courbé…

Elle restait en pyjama encore un jour et encore un autre. Elle voulait comprendre. Il lui fallait comprendre.


Elle balançait ses longues jambes. Changeait de siège. Allait se poser dans le grand fauteuil en cuir près de la fenêtre. Regardait au plafond danser les ombres des voitures et des arbres dans la rue.

Le jour tombait…

Elle prenait la bouteille de whisky, se servait un autre verre, allait manger un abricot sec et une amande. Posait les pieds nus bien à plat sur le plancher, sentait les nœuds du bois et appuyait le pied encore plus fort.

Apaiser la colère… Elle la connaissait maintenant, sa colère. Elle pouvait mettre des mots dessus. Des souvenirs. Des couleurs. La regarder en face et la renvoyer au passé.

Les jours passaient. Certains matins, il pleuvait et elle plissait les yeux pour s’en assurer. D’autres matins, il faisait soleil, des grands rayons venaient lui lécher les jambes dans son lit. Elle disait hello, sunshine ! étendait un bras, une jambe. Se faisait un thé, une biscotte de confiture d’oranges amères, retournait se coucher, posait le plateau sur ses genoux, parlait à la biscotte. Et qu’est-ce qu’il aurait pu faire d’autre, le grand chambellan ? Qu’est-ce qu’il aurait bien pu faire d’autre ? C’était un homme démuni, impuissant, il l’avait écrit : « Comment est-ce que je peux t’expliquer quelque chose que je ne comprends pas moi-même ? »

Est-ce qu’on est obligé de tout expliquer et de tout comprendre pour aimer ?

Elle suivait la course du soleil à travers les deux hautes fenêtres. Elle se disait il va falloir que j’apprenne à vivre avec cette colère. Il ne me reste plus qu’à l’apprivoiser, à la moucher quand elle pointera le bout de son nez…

L’heure du whisky arrivait, elle se levait, détachait les glaçons du bac à glace, les versait dans le verre, les faisait tintinnabuler, écoutait leur chanson, écoutait la pluie, balançait un pied, puis l’autre.


Le dixième jour, la paix descendit fine comme la pluie.

Je crois bien que la houle est passée, elle se dit, étonnée, et elle se fit couler un grand bain. Elle ne savait pas exactement ce qu’elle avait compris, ce qu’elle avait appris. Elle savait juste qu’elle allait vivre le premier jour de sa nouvelle vie. Elle prenait l’addition et payait.

Elle sourit en versant un flacon de sels de bain dans la baignoire, ce n’était pas très clair encore, mais avait-elle vraiment envie que ce soit transparent ? Juste envie de rire et de prendre son bain. Elle mit la Valse funèbre de Chopin, se glissa dans le bain.

Demain, elle sortirait dans la ville.

Elle mettrait son chapeau de pluie, elle tirerait quelques mèches blondes, un trait de rouge à lèvres et elle irait dans les rues, dans les parcs, sur les étangs, comme avant…

Ne crois pas que tout est résolu, ma pauvre fille, tu n’en as pas fini encore avec tes mauvaises pensées…

Elle appela Oliver.

Elle lui demanda s’il pouvait la retrouver au Spaniard’s Inn, leur pub à Hampstead. Elle laissa son vélo dans le jardin, sans antivol, et entra. Émue, inquiète. Elle avait mis en place dans sa tête la douane des mauvaises pensées.


Il était assis dans le fond du bar sombre, une bière devant lui, ses grosses boucles mal coiffées. Un gros sac de randonnée jaune et vert était posé sur la chaise. Il se leva, pressa si fort ses lèvres contre les siennes qu’elle crut disparaître dans ce baiser. La patronne du bar, grande et sèche avec des joues très rouges et presque pas de cheveux, avait mis de la musique pour remplir le silence, c’était Madness.

Il demanda ça va mieux ?

Elle ne répondit pas. Elle n’aimait pas cette question. Qu’est-ce qu’il pensait ? Qu’elle était malade et qu’il fallait qu’elle se soigne ? Elle s’écarta et détourna son regard pour qu’il ne voie pas la lueur d’irritation dans ses yeux.

Ils restèrent debout, l’un en face de l’autre, les bras ballants, comme deux débutants mal à l’aise.

Puis il ajouta on fait pas un peu cliché ?

Et elle sourit, le cœur à zéro.

— Alors je ne m’en vais plus ? il demanda en faisant son grand sourire d’homme des bois.

Elle entendit la tendresse dans sa voix. Elle entendit la soumission. Comme elle l’enviait de pouvoir aimer si fort, si simplement, sans fantômes qui le tirent par les pieds…

Il lui ouvrit les bras.

Elle vint se placer prudemment contre lui.

— Tu crois que tu pourras m’aimer un jour ?

— Tout de suite, les grands mots, elle soupira en relevant la tête vers lui. Est-ce que tu ne vois pas que je suis en train de m’attacher ? C’est une grande victoire, tu sais…

— Non justement, je ne sais pas. Je ne sais rien de toi. C’est ce que je me suis dit pendant tous ces jours…

— Moi non plus, je ne savais rien de moi. C’est toi qui m’as forcée à voir…

— Tu devrais me remercier…

— Je ne sais pas encore… Je suis fatiguée, fatiguée…

— Tu es revenue et je suis heureux… Je n’étais pas sûr que tu reviennes…

— Et tu aurais fait quoi ?

— Rien. C’est ton choix, Shirley…

Elle se cala contre son corps, ne bougea plus. Elle gardait des forces pour se débattre. Il se pencha et l’embrassa en lui immobilisant les deux bras pour qu’elle ne se défende pas. Cela lui parut si doux après ces dix jours à ronger sa peine et sa colère, qu’elle s’accorda ce baiser comme un repos et pensa embrasse-moi, embrasse-moi, délivre-moi du souci de penser, je ne veux plus penser à rien, je veux retourner dans le présent, sentir ta bouche contre la mienne, tes lèvres fermes, élastiques qui ouvrent les miennes, et tant pis si ce ne doit être qu’un baiser, qu’une volupté de passage, je la prends et je la savoure. Ils s’embrassèrent longuement, savamment, en prenant tout leur temps, et elle pensait, elle pensait que ce baiser ressemblait davantage à une lutte heureuse qu’à un baiser de reddition. Il la serra contre lui encore, l’écrasa de son poids confiant, la roula entre ses bras comme le tronc d’un arbre lourd, la respira, l’écarta, la reprit, lui tapota le crâne, fit tss… tss… et l’embrassa à nouveau comme s’ils n’étaient pas dans un pub anglais, mais dans un grand lit ouvert.

Elle guetta le mouvement de colère en elle.

Elle savait que la colère ne s’en irait pas comme ça.

Elle commençait une longue convalescence.

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