C’est en sortant de l’école où elle tentait d’éduquer des gamins nourris de gras et de sucré à « manger bien », que Shirley entendit le message de Gary. Elle se tenait en équilibre, ses dossiers dans les bras, le téléphone dans une main et crut que le message ne lui était pas destiné. Erreur, ce doit être une erreur. Elle l’écouta plusieurs fois, reconnut la voix de Gary et demeura, immobile, sur le bord du trottoir. Paralysée. Elle regardait passer les voitures et se demandait si le bruit de la circulation n’avait pas bousculé les mots du message, la forçant à entendre cette chose ahurissante : son fils partait à la recherche de son père.
Mais pour quoi faire ? Qu’a-t-il besoin d’aller rechercher un individu qui n’a jamais rien fait pour lui alors que moi, sa mère, je suis là sur un bout de trottoir à vouloir me jeter sous les roues des voitures à cette seule idée ? Moi, sa mère, qui l’ai élevé, l’ai nourri, éduqué, protégé, moi qui ai tout fait pour lui, qui me suis sacri…
Elle s’arrêta net.
Pas ce mot-là ! Je t’interdis de prononcer ce mot-là ! Ce mot que prononcent toutes les mères possessives et jalouses.
Se reprit aussitôt, je délire, je dis n’importe quoi, des choses que je ne pense pas… Je ne me suis jamais sacrifiée pour Gary, je l’ai aimé à la folie. Et je l’aime toujours à la folie, il faut que je me raisonne…
— Dites, madame…
Un garçon de la classe qu’elle venait de quitter s’arrêtait à sa hauteur et demandait ça va, madame, ça va ? vous êtes toute blanche… Elle lui sourit d’un sourire épuisé.
— Oui, ça va, j’avais juste besoin de prendre l’air…
— Pourquoi vous traversez pas ?
— Je pensais à quelque chose…
— À vos cours ?
— Euh… oui. Je me demandais si j’avais été assez persuasive…
— C’était bien ce que vous avez raconté sur les nuggets ! Moi, en tout cas, j’en mangerai plus jamais…
— Et les autres, tu crois que je les ai convaincus ?
Il lui sourit de manière presque indulgente et ne répondit pas.
— Il était pas mal mon slogan, se défendit Shirley : « Comportez-vous comme des moutons et vous finirez en côtelettes ! »
— C’est pas pour vous décourager, mais si j’étais vous, j’en remettrais une couche. Parce que eux, les nuggets, ils adorent et c’est pas juste un discours qui va les dégoûter !
— Ah…
— Moi, j’ai ma mère qui fait gaffe à ce qu’on mange. Mais les autres, ils sont pas très concernés… Surtout que ça coûte cher de manger bien !
— Je sais, je sais, maugréa Shirley. C’est même un scandale de payer pour ne pas être empoisonné…
— Faut pas que ça vous abatte…, dit le gamin, inquiet.
— T’en fais pas… je vais trouver un truc…
— Un truc bien sanglant alors… Un truc de film d’horreur.
Shirley eut une moue dubitative.
— C’est pas trop mon truc, les films d’horreur…
— Va falloir faire un effort !
Il répéta vous êtes sûre que ça va, vous voulez pas traverser avec moi ? Comme s’il s’adressait à une petite vieille effrayée par le flot de la circulation.
Et, comme il insistait, elle le suivit et alla s’échouer de l’autre côté du trottoir dans un coffee-shop qui vendait des fleurs, des friandises, des poulets grillés, des ampoules électriques et toutes sortes de choses. Elle chercha en souriant s’il n’y avait pas un pic à glace ou une scie à métaux pour animer ses conférences.
Un truc bien sanglant. Voilà qu’elle allait devoir transformer ses interventions en Massacre à la tronçonneuse ! Elle demanderait à Gary s’il avait une idée…
Elle s’arrêta net. Elle ne demanderait pas à Gary. Elle allait apprendre à vivre sans rien demander à Gary.
Elle le laisserait partir à la recherche de son père sans l’importuner. Elle poursuivrait son chemin toute seule. À cloche-pied.
Un sentiment de solitude implacable se matérialisa en elle, semblable à un bloc de glace. Elle frissonna, demanda au Pakistanais derrière sa caisse enregistreuse un café con latte et un paquet de cigarettes. Fumer tue. Elle allait se suicider. Lentement, mais sûrement. La solitude aussi tue. Ils devraient marquer ça sur les paquets de cigarettes, les shampoings et les bouteilles de vin. Seule, elle était seule désormais. Auparavant, elle n’était jamais seule. Elle s’en fichait d’avoir un homme dans sa vie. Elle avait son fils.
Elle commanda un deuxième café con latte et loucha sur le paquet de cigarettes.
À quoi ressemblait Duncan McCallum aujourd’hui ? Toujours aussi séduisant ? Toujours aussi belliqueux ? Toujours à raconter qu’il avait affronté le Russe ivre dans les rues de Moscou et l’avait terrassé d’un coup de sabre ? Et de tendre sa joue balafrée en signe de preuve… Gary allait aimer avoir un père aussi beau, aussi hardi, aussi téméraire. Il le rhabillerait de lumière. Duncan McCallum deviendrait un héros. Pffft…, siffla Shirley, un zéro. Oui, un zéro. Et la voix de la sagesse s’éleva, arrête, ma fille, arrête de fantasmer. Laisse-le vivre sa vie. Retire-toi et occupe-toi plutôt de la tienne…
Elle est belle, ma vie à moi, répondait Shirley en colère. Y a plus rien dedans. Une boîte vide avec un pauvre hanneton estropié qui clopine. J’ai même pas d’allumettes pour allumer une foutue cigarette. La faute à qui ? demandait la petite voix de la sagesse. Qui a rembarré le bel amant qui se proposait de déposer son cœur à tes pieds ? Hein ? Tu ne dis plus rien, maintenant.
Oliver ? chuchota Shirley. Oliver ? Ben… Il a disparu.
Et il a disparu comment ? Par enchantement, peut-être ?
Ben non…
Elle n’avait plus de nouvelles d’Oliver.
Et elle n’était pas près d’en avoir.
En rentrant de Paris, il l’avait appelée, joyeux, déterminé.
— On se voit quand ? J’ai deux ou trois idées…
— On se voit plus jamais.
Et après une grande inspiration, elle avait ajouté :
— Je suis tombée amoureuse à Paris… C’était pas prévu.
Il avait essayé de plaisanter :
— Amoureuse pour un soir ou c’est plus grave ?
— Plus grave…, elle avait répondu en se mordant les lèvres pour ne pas reprendre son mensonge.
— Ah… J’ai compris. J’aurais jamais dû te laisser partir. C’est ma faute aussi… Il y a des villes comme ça qui sont si romantiques qu’on succombe à chaque fois. Rome ou Paris, faut pas laisser partir les filles là-bas… Ou alors avec un chaperon. Une vieille Anglaise avec du poil au menton.
Il avait eu l’air de prendre leur rupture à la légère. Elle avait été vexée.
Depuis elle ne cessait de penser à lui.
Depuis, elle n’allait plus se baigner dans les étangs glacés de Hampstead.
Cela faisait trois semaines. Elle comptait les jours. Elle comptait les nuits. Et son cœur se tordait à la faire hurler.
Et si tu allais faire un tour du côté des étangs glacés ? hasardait la petite voix. Pour quoi faire ? marmonnait Shirley. Il m’a déjà oubliée… Allez ! Allez ! prends ta bicyclette et pédale… Tu réponds pas ? T’as peur ? Moi peur ? se rebiffait Shirley. Tu sais à qui tu t’adresses ? À une ancienne du MI5, des services secrets de Sa Majesté. Je connais le danger, je sais comment le neutraliser. Je sais tous les trucs pour arrêter l’agent double ou le terroriste en goguette dans les rues de Londres. Alors tu parles si j’ai peur d’un homme avec de pauvres pantalons en velours côtelé usés aux genoux ? Oh ! mais tu m’as l’air bien vantarde… Pas vantarde, mais réaliste ! Par exemple, moi, Shirley Ward, je sais déminer une bombe dans un four à micro-ondes en vingt secondes… Et je connais aussi le coup de la poignée de main qui imprègne la paume du suspect d’une substance magnétique qui permettra de le filer sans qu’il se doute de rien ! Ah ! Ah ! Tu ne dis plus rien, petite voix de la sagesse ! Peut-être, mais ce n’est pas de cette peur-là que je parle ! Je parle d’une autre peur plus diffuse, plus intime, la peur de la relation à deux… Pfttt… Peur de rien, moi ! J’immobilise un homme en l’attaquant par-derrière, un poing entre les omoplates… Va plonger dans les eaux glacées d’Hampstead. C’est plus courageux que d’attaquer l’homme par-derrière !
Shirley fit la moue. Elle y réfléchirait. Pas sûr que ce soit une bonne idée. Elle paya ses deux cafés con latte, soupesa du regard le paquet de cigarettes et décida de le laisser sur la table.
Elle n’allait pas se suicider tout de suite.
La petite voix de la sagesse l’avait mise en colère et ça lui avait fait le plus grand bien. Elle décida de rentrer chez elle et de chercher une idée pour rivaliser avec Massacre à la tronçonneuse…