— En fait, si je te comprends bien, on est tous embarqués dans un paquebot qui n’a plus ni capitaine ni moteur et on ne le sait pas, disait Philippe à son ami Stanislas qui l’appelait pour lui souhaiter de joyeuses fêtes de Noël.

Stanislas Wezzer avait aidé Philippe quand il avait monté son cabinet d’affaires. Il l’avait conseillé également quand il avait décidé de vendre ses parts et de se retirer. Stanislas Wezzer était un homme long, flegmatique, libre, que rien ne semblait pouvoir déstabiliser. Ses propos sonnaient, noirs et pessimistes, mais Philippe craignait fort qu’il n’ait raison.

— Un paquebot ingouvernable qui fonce droit dans un mur de glace… Le Titanic avec le monde entier à son bord… On va couler et ça ne va pas être gai ! répondit Stanislas.

— Eh bien… Merci, mon vieux, pour ces bonnes nouvelles et joyeux Noël !

Stanislas rit à l’autre bout du fil, puis reprit :

— Je sais, je ne devrais pas parler de cela ce soir, mais j’en ai marre d’entendre dire par tous ces imbéciles que la crise est derrière nous alors qu’elle vient juste de commencer. Peu de temps avant la chute de Lehman Brothers, le président de la Deutsche Bank a laissé entendre que le pire était passé et qu’en remettant des milliards de dollars au pot des banques et des compagnies d’assurances, on allait sauver notre système ! Ce n’est pas une crise que nous allons vivre, c’est un effondrement total du capitalisme, un tsunami… et tous ces grands hommes n’ont rien vu venir ! Ils n’ont rien anticipé.

— Et pourtant, on a l’impression que la vie suit son cours, que personne ne s’aperçoit de la gravité de la banqueroute…

— C’est cela qui est stupéfiant ! La crise va se déployer comme un raz de marée et les milliards jetés en pâture dans cette économie virtuelle ne vont servir qu’à faire imploser le système…

— Et les gens continuent à faire leurs courses de Noël, à cuire des dindes et à décorer leur sapin, remarqua Philippe.

— Oui… Comme si l’habitude était plus forte que tout… qu’elle nous bandait les yeux. Comme si on était rassurés par les embouteillages, la neige qui tombe, le bulletin d’infos à la radio le matin, le café au Starbucks du coin, le journal qu’on déplie, la jolie fille qui passe, le bus qui tourne au loin… Tout cela vient conforter l’idée que la crise va nous survoler et que nous n’allons pas être touchés. Prépare-toi à un changement drastique, Philippe ! Et je ne te parle pas des autres changements à venir : le climat, l’environnement, les sources d’énergie… Va falloir s’accrocher aux branches et revoir notre manière de vivre…

— Je sais, Stanislas… Je crois même que je m’y prépare depuis longtemps… sans le savoir. C’est cela qui est étonnant. J’ai eu une sorte de pressentiment, il y a deux ans. Une prescience de ce qui allait se passer. Un lent écœurement… Je ne supportais plus le monde dans lequel je vivais, ni la manière dont je vivais. J’ai arrêté le bureau à Paris, arrêté ma vie d’avant, je me suis séparé d’Iris, je suis venu m’installer ici et, depuis, je suis en quelque sorte en attente… en attente d’une autre vie. Quelle sera-t-elle ? Je ne le sais pas… J’essaie de l’imaginer parfois.

— Bien fort, celui qui pourrait te le dire ! On avance, c’est sûr, mais à l’aveuglette. On peut dîner ensemble après les fêtes si tu es libre… On développera ces prévisions sinistres ! Tu restes à Londres ?

— Ce soir, je dîne chez mes parents. À South Kensington. On va fêter Noël chez eux avec Alexandre et, ensuite, on verra quelle mouche nous pique ! Je n’ai rien décidé… Je te l’ai dit, je laisse faire, je prends ce qui arrive et j’essaie d’en faire du miel.

— Il va bien, Alex ?

— Je ne sais pas. On ne se parle plus beaucoup. On cohabite et cela me rend triste… Je venais juste de le découvrir, j’aimais nos échanges, notre complicité et tout cela semble s’être envolé…

— C’est l’âge… Ou la mort de sa mère. Vous en parlez ?

— Jamais. Je ne sais même pas si je dois essayer… j’aimerais que cela vienne de lui.

Stanislas Wezzer n’avait ni femme ni enfants. Mais il savait conseiller les maris et les pères.

— Sois patient, il reviendra… Vous avez tissé un lien… Embrasse-le pour moi et on se voit très vite ! Tu me parais bien seul. Dangereusement seul… Ne fais pas n’importe quoi pour meubler cette solitude… C’est la pire des solutions.

— Pourquoi me dis-tu ça ?

— Je ne sais pas. Par expérience, peut-être…

Philippe guetta la suite de la confidence ébauchée, mais Stanislas se tut. Il rompit le silence en le quittant :

— Salut, Stan ! Merci d’avoir appelé.

Il raccrocha et demeura rêveur en regardant la neige tomber sur le square. De gros flocons épais, presque gras, qui descendaient du ciel avec lenteur et majesté tels des morceaux de coton pas pressés. Stanislas avait sans doute raison. Le monde qu’il avait connu allait disparaître. Il ne l’aimait plus. Il se demandait seulement à quoi allait ressembler le Nouveau Monde.


Il alla dans le salon, appela Annie.

Elle arriva, droite dans sa longue jupe grise et ses grosses chaussures noires – il neige, monsieur Philippe, ne sortez pas en mocassins ou vous allez glisser –, portant un grand vase de fleurs, des roses pompons blanches qu’elle avait achetées au marché et mélangées à des branches d’olivier au feuillage vert très doux.

— Très belles, ces fleurs, Annie…

— Merci, monsieur. J’ai pensé que ça égayerait le salon…

— Vous n’avez pas vu Alexandre ?

— Non. Et je voulais vous en parler. Il disparaît souvent ces derniers temps. Il rentre de plus en plus tard de l’école, et quand il n’y a pas école, il ne reste plus jamais à la maison.

— Il est peut-être amoureux. C’est l’âge…

Annie toussota et se racla la gorge, embarrassée.

— Vous croyez vraiment ? Et s’il avait de mauvaises fréquentations ?

— Le principal, c’est qu’il soit rentré à sept heures. Mes parents dînent très tôt, même la veille de Noël… et ils ne supportent pas qu’on soit en retard. Mon père déteste les fêtes et les carillons. Je parie qu’à minuit, vous serez au lit !

— Vous êtes très aimable de m’emmener avec vous. Je voulais vous remercier.

— Enfin ! Annie, vous n’alliez pas passer la veille de Noël toute seule dans votre chambre quand les gens réveillonnent !

— Je suis habituée, vous savez… tous les ans, c’est la même chose. Je me choisis un bon livre, une petite bouteille de champagne, une tranche de foie gras, je me fais griller des toasts et je réveillonne en lisant. J’allume une bougie, je mets de la musique, j’aime beaucoup la harpe ! C’est très romantique…

— Et cette année, vous aviez prévu de passer le réveillon avec quel livre ?

— Alexandre Dumas. Le Collier de la reine. C’est beau, mais c’est beau !

— Cela fait longtemps que je n’ai pas lu Alexandre Dumas… je devrais peut-être m’y remettre…

— Si vous voulez, je vous prêterai mon livre quand je l’aurai fini…

— Avec plaisir, merci Annie ! Allez vous préparer, on ne va pas tarder à partir…

Annie posa le vase sur la table basse du salon, recula pour juger de l’effet, sépara deux branches d’olivier qui s’emmêlaient et courut dans sa chambre se changer.

Philippe la regarda s’éloigner, amusé : dans sa précipitation, il y avait la fébrilité d’une jeune fille qui se prépare pour un rendez-vous galant et la franche lourdeur de l’âge qui la ralentissait et la trahissait. Quelle peut bien être la vie secrète d’Annie ? se demanda-t-il en la voyant disparaître dans le couloir. Je ne me suis jamais posé la question…


Sous un grand chêne aux longues branches noires et nues, Alexandre et Becca regardaient la neige tomber. Alexandre tendait la main pour attraper un flocon, Becca riait parce que le flocon fondait si vite dans la paume d’Alexandre que ce dernier n’avait pas le temps de l’étudier.

— Il paraît que si on les regarde avec une loupe, les flocons de neige ressemblent à des étoiles de mer !

— Il faudrait peut-être que tu rentres chez toi, luv… Ton père va s’inquiéter.

— Suis pas pressé… On va dîner chez mes grands-parents, ça va être sinistre…

— Ils sont comment ?

— Raides comme deux vieux empaillés ! Ils rigolent jamais et quand je les embrasse, ils piquent !

— Les vieux, ça pique souvent…

— Toi, tu piques pas. T’as la peau toute douce… T’es pas une vraie vieille, tu triches !

Becca éclata de rire. Elle porta ses mains recouvertes de mitaines violettes et jaunes à son visage comme si le compliment la faisait rougir.

— J’ai soixante-quatorze ans et je ne triche pas ! J’ai atteint l’âge où on peut l’avouer. Longtemps, je me suis rajeunie, je voulais pas devenir une vieille bique…

— T’es pas une vieille bique ! T’es une jeune bique !

— Je m’en fiche, luv… C’est reposant la vieillesse, tu sais, on n’a plus besoin de faire semblant, plus besoin de paraître, on se fiche pas mal de ce que les gens pensent…

— Même quand on n’a pas d’argent ?

— Réfléchis un peu, luv : si j’avais eu de l’argent, on ne se serait jamais rencontrés. Je n’aurais pas été là, à croupir sur un fauteuil dans le parc. J’aurais été confortablement installée chez moi. Toute seule. Les vieux, personne ne vient les voir. Les vieux, ça emmerde tout le monde ! Ça radote, ça pique, ça sent mauvais, et ça répète toujours que c’était mieux avant. Je préfère ne pas avoir d’argent et t’avoir rencontré… Parce que, grâce à toi, je n’ai plus jamais de mouches dans ma tête.

Chaque soir, en rentrant de l’école, Alexandre retrouvait Becca. Son vrai prénom, c’était Rebecca, mais tout le monde l’appelait Becca. C’est qui tout le monde ? avait demandé Alexandre, tu as des copains ? Ben oui… c’est pas parce que j’ai pas de maison que j’ai pas de copains. On est nombreux comme moi. Tu le vois pas parce que tu habites un quartier de richards et que dans le centre de Londres, des clochards, y en a pas beaucoup, ils nous chassent, ils nous repoussent loin, loin. Faut qu’on reste à l’écart des touristes, des gens riches, des belles voitures, des belles dames et des bons restaurants… Mais tu veux que je te dise, luv, va y en avoir de plus en plus de gens comme moi. T’as qu’à aller faire un tour dans les refuges et tu verras comme les files s’allongent. Et toutes sortes de gens ! Pas que des vieux. Des jeunes aussi ! Et des messieurs bien mis qui tendent leur bol… L’autre jour, j’ai fait la queue derrière un ancien banquier qui lisait Guerre et Paix. On a parlé. Il avait perdu son job et du coup, sa maison, sa femme et ses enfants. Il se retrouvait à la rue avec rien que ses livres et un fauteuil de style. Un beau fauteuil en velours bleu ciel qui portait le nom d’un roi français. Il vit près de l’église de Baker Street… On a sympathisé parce qu’on avait chacun un fauteuil. Lui, quand il sort, il le laisse dans la sacristie de l’église.

— Ah ! avait répondu Alexandre… Je pensais que tu vivais toute seule tout le temps… Et pourquoi alors tu veux pas aller dans un refuge avec tes copains ? Ce serait quand même mieux que de dormir dehors…

— Je te l’ai déjà dit, ce n’est pas pour moi, les refuges. J’ai essayé… Un, en particulier, dont on m’avait dit le plus grand bien, sur Seven Sisters Road… Eh bien ! je n’y retournerai plus jamais !

— Mais pourquoi ?

— Parce qu’il y a des hommes sans bras en tee-shirt vert qui te tabassent !

— Mais comment ils peuvent te tabasser s’ils ont pas de bras ?

— Ils te donnent des coups de pied, des coups de genou, des coups de dents ! Ils sont féroces. Et puis il faut rentrer à telle heure, et puis il faut payer quelque-chose, même si c’est pas grand-chose, et puis on te vole tout dans ces refuges… C’est plein de grands Noirs avec des dreadlocks qui poussent des cris, qui boivent de la bière en cachette et font pipi partout ! Non, non ! Je suis mieux sur mon fauteuil roulant…

— Mais quand il gèle ou qu’il neige, Becca ?

— Je vais chez l’intendant de la reine ! T’es épaté, hein ?

— C’est qui, celui-là ?

— Un type très sympa. Il vit dans une petite maison en briques rouges dans le parc… Un peu plus loin, vers la Serpentine. Il s’occupe des jardins de la reine. C’est une fonction officielle parce que ces grands parcs, ils appartiennent tous à la famille royale ou à des ducs. Quand il fait très froid, je vais le voir et je m’abrite dans la remise à bois. Il a calfeutré les fenêtres et installé un poêle rien que pour moi. Il m’apporte de la soupe, du pain, du café chaud. Je dors parmi les râteaux, les herses, les pelles, les tondeuses, les bûches. Ça sent bon l’herbe et le bois. Je ferme les yeux tellement ça sent bon… C’est pas du luxe ça ? Et quand je gratte le givre sur la petite fenêtre, je vois le parc, je vois les écureuils qui s’approchent, je vois la lumière dans son salon, je vois sa femme qui regarde la télévision et lui qui lit et tourne les pages en mouillant ses doigts… Et ça me fait du cinéma !

— T’es drôle, Becca ! T’es heureuse tout le temps alors qu’y a pas de raison !

— Qu’est-ce que tu connais de la vie toi ?

— Ma mère… Elle avait tout pour être heureuse… et elle l’a jamais été. Elle avait des petites crises, des pointes de bonheur, ça faisait comme si, mais ça n’était pas du vrai bonheur. Je crois bien qu’elle était triste tout le temps…

Becca ouvrait grand la bouche quand Alexandre parlait de sa mère. Elle secouait la tête, elle frappait ses mitaines violettes et jaunes et elle disait, si c’est pas un grand malheur, ça ! Puis elle les levait vers le ciel en disant, mais si j’avais eu un petit comme toi, moi ! Mais si j’avais eu un petit comme toi ! Elle fermait les yeux et quand elle les rouvrait, ils étaient humides. Alexandre se disait que si ses yeux étaient si délavés, c’est qu’elle avait dû beaucoup pleurer.

Il revenait toujours aux yeux bleus de Becca. Si bleus qu’il avait l’impression de perdre pied quand il s’y plongeait ; tout devenait flou autour de lui. Becca n’avait rien d’une vieille bique. Petite, frêle, elle portait sa tête flamboyante de cheveux blancs toute droite, la faisait pivoter un peu comme un oiseau qui picore et, quand elle enlevait les chiffons qui l’entouraient, elle révélait une taille de jeune fille au corset. Il se demandait parfois si elle était pauvre depuis longtemps parce qu’elle était encore en très bon état pour une femme de son âge. Il aurait bien aimé savoir comment elle s’était retrouvée dans le parc, sur un fauteuil roulant.

Il n’osait pas poser de questions. Il sentait bien que c’était un terrain dangereux et il faut être vraiment costaud pour écouter les malheurs des autres. Alors il disait juste :

— La vie, elle a été dure avec toi…

— La vie, elle fait ce qu’elle peut. Elle peut pas gâter tout le monde. Et puis, le bonheur, il est pas toujours là où on l’attend. Parfois, il est là où personne ne le voit. Et puis c’est quoi cette histoire qu’on doit être heureux tout le temps !

Elle s’énervait, elle s’agitait sur son fauteuil, toutes les épaisseurs de laine glissaient et elle les remettait n’importe comment.

— C’est vrai, quoi ! On n’est pas obligé d’être heureux tout le temps, ni comme tout le monde… On l’invente son bonheur, on le fait à sa manière, y a pas un modèle unique. Tu crois que ça les rend forcément heureux, les gens, d’avoir une belle maison, une grosse voiture, dix téléphones, une télé grand écran et les fesses bien au chaud ? Moi, j’ai décidé d’être heureuse à ma façon…

— Et tu y arrives ?

— Pas tous les jours, mais ça va. Et si j’étais heureuse tous les jours, je ne saurais même plus que je suis heureuse ! Tu as compris, luv ? Tu as compris ?

Il disait oui pour ne pas la contrarier, mais il ne comprenait pas tout.

Alors elle se calmait. Elle se tortillait dans son fauteuil pour rattraper un bout de châle, pour remettre en place son poncho et le crochet sous le menton qui avait glissé, elle se débarbouillait le visage avec la main comme pour effacer toute sa colère et elle disait très doucement :

— Tu sais ce qu’il faut dans la vie, luv ?

Alexandre secouait la tête.

— Il faut aimer. De toutes ses forces. Tout donner sans rien attendre en retour. Et alors ça marche. Mais ça paraît si simple que personne n’y croit, à cette recette-là ! Quand tu aimes quelqu’un, tu n’as plus peur de mourir, tu n’as plus jamais peur de rien… Par exemple, depuis que l’on se voit, depuis que je sais que je vais te voir chaque jour à la sortie de l’école, que tu vas t’arrêter ou que tu vas juste passer en me faisant un signe de la main, eh bien… je suis heureuse. Pour moi, rien que de te voir, c’est un bonheur. Ça me donne envie de me lever et de gambader… C’est mon bonheur à moi. Mais si tu offres ce bonheur-là à un gros plein de sous, il est bien embêté, il le regarde comme une grosse merde et il le jette à la poubelle…

— Si j’arrêtais de venir te voir, tu serais malheureuse ?

— Je serais pire que malheureuse, je serais vidée d’envie de vivre et ça, c’est le pire de tout ! C’est le risque avec l’amour. Parce qu’il y a toujours un risque, avec l’argent, avec l’amitié, avec l’amour, avec les courses de chevaux, avec la météo, toujours… Moi, je le prends toujours, le risque, parce que c’est le bout du nez du bonheur !


Aimer quelqu’un…, réfléchissait Alexandre.

Il aimait son père. Il aimait Zoé, mais il ne la voyait plus. Il aimait beaucoup Annabelle.

— Aimer beaucoup, c’est comme aimer ?

— Non aimer, ça se conjugue sans adverbe et sans condition…

Alors il aimait son père et Zoé. Et Becca. C’était un peu court.

Il devait trouver quelqu’un d’autre à aimer.

— Est-ce qu’on peut décider d’aimer ?

— Non, ça ne se décide pas.

— Est-ce qu’on peut s’empêcher d’aimer ?

— Je crois pas… mais, il y a sûrement des gens qui y arrivent en se fermant à double tour…

— Est-ce qu’on peut mourir d’amour ?

— Oh oui ! fit Becca en poussant un soupir.

— Est-ce que ça t’est arrivé ?

— Oh oui…, elle répéta.

— Mais t’es pas morte !

— Non. J’ai failli. Je me suis laissée plonger dans le chagrin, j’ai plus lutté… C’est comme ça que je me suis retrouvée sur ce fauteuil et puis, un jour, je me suis dit : ma vieille Becca, tu peux encore sourire, tu peux encore marcher, tu es en bonne santé, tu as toutes tes facultés. Il y a plein de choses à faire, plein de gens à rencontrer, et la joie est revenue. La joie de vivre. C’était inexplicable. J’ai eu à nouveau envie de vivre et tu sais quoi ? Deux jours après, je t’ai rencontré !

— Et si je disparaissais ? Si j’étais écrasé par un bus ou piqué par une araignée venimeuse ?

— Dis pas de bêtises !

— Je veux savoir si ça peut arriver plusieurs fois le truc de mourir d’amour…

— Je replongerais sûrement, mais je me souviendrais du bonheur que tu m’as donné et je vivrais de ce souvenir-là…

— Tu sais Becca… Je joue plus au jeu de dire adieu depuis que je te connais… j’imagine plus que les gens meurent.


Et c’était vrai.

Elle ne voulait plus qu’il lui donne de l’argent, alors il lui apportait du pain, du lait, des amandes salées, des abricots secs et des figues. Il avait lu quelque part que c’était très nourrissant. Il piquait, dans la penderie où son père avait entreposé les affaires de sa mère, de beaux cachemires, des châles, des boucles d’oreilles, du rouge à lèvres, des gants, un sac à main, et il les offrait à Becca en disant qu’il y avait des vieilles malles dans son grenier dont personne ne voulait et qu’il préférait que ce soit elle qui porte ces vieilles nippes plutôt qu’on les donne à l’Armée du Salut.

Becca était devenue belle, élégante.


Un jour, il l’avait emmenée chez le coiffeur.

Il avait pris de l’argent qui traînait sur le bureau de son père et hop ! chez le coiffeur !

Il l’avait attendue dehors – il gardait le fauteuil roulant pour qu’on ne le vole pas – et quand elle était sortie, tout ondulée, toute légère, les ongles faits, il avait sifflé, il avait fait whaou ! et il avait applaudi. Ensuite, avec l’argent qui restait, ils étaient allés prendre un donut et un café au Starbucks du coin. Ils avaient trinqué tasse contre tasse avec leur caffè con latte. Ils avaient fait un concours de moustaches. Very chic ! Very chic ! il avait dit.

Elle avait tellement ri qu’elle avait avalé un morceau de donut de travers et s’était étouffée. Un monsieur était intervenu. Il l’avait prise dans ses bras, l’avait pliée en deux, avait appuyé très fort avec ses poings et elle avait recraché le morceau. Tout le monde se pressait pour regarder la belle vieille dame mourir étranglée par un beignet.

Sauf qu’elle n’était pas morte.

Elle s’était redressée, avait ajusté ses barrettes et demandé très dignement un verre d’eau.

Et ils étaient sortis bras dessus, bras dessous, et une vieille dame avait dit que Becca, elle avait rudement de la chance d’avoir un petit-fils aussi gentil.


Il la regardait à travers les flocons qui tombaient bien épais. Elle clignait de l’œil. Il n’aimait pas l’idée de laisser Becca toute seule le soir de Noël. Il voulait la convaincre d’aller passer au moins une nuit dans un refuge. Il y aurait sûrement une fête organisée, un sapin de Noël, des crackers et des Maltesers, de l’orangeade et des petits carrés au crochet pour poser son verre.

Elle refusait. Elle préférait rester toute seule dans la remise du grand intendant de la reine. Il aurait laissé la porte entrouverte et aurait mis des bûches dans le poêle.

— Toute seule ?

Yes, luv

— Mais c’est trop triste…

— Mais non ! Je regarderai par le carreau et je me rincerai l’œil.

— J’aimerais te ramener chez moi… Mais je ne peux pas. Ce soir, on va dîner chez mes grands-parents et puis, j’ai jamais parlé de toi à mon père…

— Arrête de te torturer, luv… Passe une belle soirée et tu viendras me raconter demain…


Philippe avait vu juste.

Ils arrivèrent chez ses parents à vingt heures trente. M. Dupin portait un blazer bleu marine et un foulard en soie autour du cou. Mme Dupin, un collier de perles à trois rangs et un tailleur rose, c’est normal, chuchota Alexandre à Annie, elle s’habille avec les mêmes couleurs que la reine. Annie arborait une robe noire avec des manches bouffantes en gaze qui lui faisaient comme une paire d’ailes. Elle se tenait très droite et opinait à tout dans la crainte de commettre une gaffe et de se faire remarquer.

Ils passèrent à table, savourèrent un saumon sauvage d’Écosse farci, une dinde rôtie, un Christmas pudding et Alexandre eut droit à un « doigt de champagne ».

Le grand-père parlait par saccades, fronçant des sourcils durs, pointant un menton carré et volontaire. La grand-mère souriait en inclinant un long cou flexible et doux et ses paupières baissées semblaient dire « oui » à tout et en premier à son Seigneur et Maître.

Puis vint l’heure des cadeaux…

On coupa des ficelles, on froissa des papiers, on s’exclama, on s’embrassa, on remercia, on échangea encore quelques banalités, des nouvelles de connaissances communes, on évoqua longuement la crise. M. Dupin père demanda conseil à son fils. Mme Dupin et Annie débarrassèrent la table.

Alexandre regardait par la fenêtre la neige qui tombait, drue, dessinant sur la ville une autre ville inconnue. Et si Becca s’était embourbée avec son fauteuil et n’avait pu regagner la remise du grand intendant ? Et si elle allait mourir de froid pendant qu’il se régalait de champagne et de dinde rôtie bien à l’abri ?

À vingt-trois heures dix, ils étaient sur le palier de l’appartement et ils s’embrassaient pour se dire au revoir.

Dans la rue, les voitures étaient recouvertes de neige et la circulation si ralentie qu’on avait l’impression que les voitures faisaient du surplace.


— Papa, je peux te parler ? demanda Alexandre, une fois assis à l’arrière de la voiture.

— Bien sûr…

— Eh bien, voilà…

Il raconta Becca, comment il l’avait rencontrée, ses conditions de vie, comme elle était jolie, propre, honnête, précisa qu’elle ne piquait pas. Il ajouta que ce soir, elle était seule dans une remise à bois et qu’il n’arrêtait pas d’y penser et que même la dinde rôtie que d’habitude il adorait, ce soir, elle passait pas.

— Ça me fait une grosse boule là, il dit en montrant son estomac.

— Et tu veux qu’on fasse quoi ? demanda Philippe en observant son fils dans le rétroviseur.

— Je voudrais qu’on aille la chercher et qu’on la ramène à la maison.

— À la maison ?

— Ben oui… elle est toute seule, c’est la nuit de Noël et ça me fait mal au cœur. C’est pas juste…

Philippe mit son clignotant et déboîta. La chaussée était si glissante qu’il faillit lâcher le volant, mais une douce pression remit la grosse berline en place. Il fronça les sourcils, préoccupé. Alexandre prit cette expression pour un refus et insista :

— L’appartement est grand… On pourrait lui faire une place dans la lingerie, hein, Annie ?

— Tu es sûr que c’est ce que tu veux ? insista Philippe.

— Oui…

— Si tu l’emmènes à la maison, tu seras responsable d’elle. Tu ne pourras plus la laisser repartir dans la rue…

Annie, assise à côté de Philippe, ne disait rien. Elle regardait droit devant elle la neige qui tombait en abondance et essuyait le pare-brise du revers de ses gants comme si elle pouvait déblayer la couche épaisse qui s’agglutinait à l’extérieur.

— Elle ne fera pas de bruit, elle ne pèsera pas sur Annie, je te le promets… C’est juste que je ne pourrai pas dormir si je sais qu’elle est dehors par ce temps-là… Fais-moi confiance, papa, je la connais bien… tu le regretteras pas… et puis, ajouta-t-il en se hissant dans la chaire du prédicateur, ce n’est pas humain de laisser des gens dehors par ce froid !

Philippe sourit, amusé par l’indignation de son fils.

— Eh bien, on va y aller !

— Oh merci ! papa ! Merci ! Tu vas voir, c’est une femme formidable qui se plaint jamais et…

— C’est pour cela que tu rentres de plus en plus tard, le soir ? demanda Philippe en glissant un regard malicieux vers son fils.

— Oui, tu t’en es aperçu ?

— Je croyais que tu avais une fiancée…

Alexandre ne répondit pas. Annabelle, c’était son histoire à lui. Il voulait bien en parler avec Becca, mais c’est tout.

— Tu sais où se trouve la maison de l’intendant ? C’est grand, Hyde Park…

— Elle m’a montré un jour. C’est pas loin du Royal Albert Hall, tu sais là où tu vas au concert.

Philippe pâlit et son œil, heureux l’instant d’avant, s’assombrit. Affreusement triste, affreusement abandonné, il sentit sa gorge se nouer, la salive se tarir. Les sonates de Scarlatti, le baiser de Joséphine, leur étreinte dans le vieux recoin qui sentait la cire et les années, ses lèvres chaudes, le bout de son épaule, tout revenait en une bouffée délicieuse, douloureuse. Il n’avait pas osé l’appeler, ce soir. Il ne voulait pas troubler son réveillon à Paris. Et puis surtout, il ne savait plus ce qu’il pouvait dire, sur quel ton lui parler. Il ne trouvait pas les mots.

Il ne savait plus quoi faire avec Joséphine. Il redoutait le jour où il n’y aurait plus rien à dire, plus rien à faire. Il avait cru que la patience apprivoiserait le chagrin, apaiserait le souvenir, mais il devait se rendre compte que, malgré leur dernière entrevue au théâtre, rien n’avait changé et qu’elle le rejetait dans le camp des vaincus.

Sa crainte secrète, celle qu’il n’osait jamais nommer, était que cette étreinte furtive, arrachée au détour d’un escalier, ait été la dernière et qu’il doive se résoudre à tourner la page.

La fin de mon ancienne vie et le début de la nouvelle, peut-être, songea-t-il en revenant aux explications d’Alexandre qui lui indiquait le chemin pour atteindre la remise du grand intendant des jardins de la reine.

Ils trouvèrent l’endroit. Une petite maison en briques rouges face à une grande maison en briques rouges qui resplendissait, illuminée, dans la nuit noire. Philippe gara la voiture devant une barrière qu’il poussa et laissa à Alexandre le soin de frapper à la porte.

— Becca ! Becca ! chuchota Alexandre. C’est moi, Alexandre… Ouvre !

Philippe s’était penché sur une fenêtre à carreaux et tentait de scruter l’intérieur de la petite maison. Il aperçut une bougie allumée, une table ronde, un vieux poêle dont la lueur rougissait dans le noir, mais pas de Becca.

— Elle n’est peut-être pas là, dit-il.

— Ou elle a peur d’ouvrir et d’être découverte, fit Alexandre.

— Tu devrais te montrer à la fenêtre et gratter…

Alexandre se plaça devant l’écran de la fenêtre et cogna en répétant Becca, Becca, c’est moi, Alexandre, de plus en plus fort.

Ils entendirent un bruit à l’intérieur, puis des pas et la porte s’ouvrit.

C’était Becca. Une petite femme aux cheveux blancs, enveloppée de châles et de lainages. Elle les regarda tous les deux puis son regard étonné revint se poser sur Alexandre.

— Hello, luv, qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis venu te chercher. Je veux que tu viennes chez nous, à la maison. Je te présente mon père…

Philippe s’inclina. Il cligna de l’œil en reconnaissant une longue écharpe en cachemire bleu ciel à bordure beige qu’il avait offerte autrefois à Iris qui se plaignait de mourir de froid à Megève et regrettait d’avoir quitté Paris et les festivités de Noël.

— Bonsoir madame, dit-il en s’inclinant.

— Bonsoir monsieur, dit Becca en le détaillant, la main posée sur le battant de la porte qu’elle maintenait entrouverte.

Ses cheveux blancs étaient divisés par une raie bien droite et retenus de chaque côté par deux barrettes en forme de dauphins : une rose et une bleue.

— Alexandre a une excellente idée, poursuivit Philippe, il voudrait que vous veniez passer Noël chez nous…

— On t’installerait dans la lingerie. Y a déjà un lit et il y fait chaud et tu pourrais manger et dormir là le temps que…

— Le temps que vous voudrez bien rester avec nous, l’interrompit Philippe. Rien n’est définitif, vous agirez comme vous l’entendrez et, si vous voulez repartir demain, nous l’accepterons volontiers, sans vous forcer à rester.

Becca passa une main sur ses cheveux, les lissa du bout des doigts. Ajusta son châle, tapota les plis de sa jupe, cherchant dans la course de ses doigts fébriles une réponse à donner à cet homme et à ce garçon qui attendaient sur le seuil, respectueux, ne la bousculant pas, comme s’ils comprenaient que l’instant était important et que c’était en quelque sorte toute sa vie qu’ils bouleversaient. Elle leur demanda si elle pouvait réfléchir, leur expliqua que leur invitation la surprenait à un moment où elle avait fait la paix avec la nuit, la paix avec le froid, la paix avec la faim, la paix avec cette vie qu’elle menait et qu’ils devaient comprendre qu’elle réfléchirait mieux, seule, le dos appuyé contre la porte. Elle refusait qu’on l’imagine, mendiante, réduite à la misère, quémandant la charité, elle voulait décider en toute liberté et pour cela il lui fallait quelques instants de solitude et de réflexion. C’était une drôle de vie qu’elle menait, elle le savait, mais elle l’avait choisie. Ou si elle ne l’avait pas choisie, elle l’avait acceptée par une sorte de bravoure et de pureté, et ce choix-là, elle y tenait parce que c’était ainsi qu’elle était libre.

Philippe approuva et la porte se referma lentement, laissant Alexandre étonné.

— Pourquoi elle a dit tout ça ? J’ai rien compris.

— Parce que c’est une femme bien. Une belle personne…

— Ah ! fit Alexandre qui fixait la porte, désemparé. Tu crois qu’elle veut pas venir ?

— Je crois qu’on lui demande quelque chose d’énorme qui peut chambouler sa vie et elle hésite… Je la comprends.

Alexandre se contenta de cette réponse pendant quelques minutes, puis il reprit son questionnement inquiet :

— Et si elle voulait pas venir, on la laisserait ici ?

— Oui, Alexandre.

— C’est parce que tu ne veux pas qu’elle vienne ! Parce que c’est une clocharde, que tu as honte de la prendre chez toi !

— Mais non ! Cela n’a rien à voir avec moi. C’est elle qui décide. C’est une personne, Alexandre, une femme libre…

— N’empêche que tu serais drôlement soulagé !

— Je t’interdis de dire ça, Alex ! Tu m’entends : je te l’interdis.

— Eh bien, si elle vient pas, moi, je resterai là avec elle… Je la laisserai pas toute seule, le soir de Noël !

— Tu ne feras pas ça ! Je te prendrai par la peau des fesses et je te ramènerai à la maison… Tu sais quoi ? Tu ne mérites pas d’avoir une amie comme Becca. Tu n’as pas compris qui elle était…

Alexandre se tut, mortifié, et ils attendirent tous les deux dans le plus grand silence.

Enfin, la porte de la remise s’ouvrit et Becca se dressa sur le seuil, ses multiples sacs en plastique dans les mains.

— Je viens avec vous, dit-elle, mais est-ce que je peux emporter mon fauteuil ? J’aurai trop peur qu’il disparaisse si je le laisse là…


Philippe était en train de plier le fauteuil de Becca pour l’enfermer dans le coffre quand son portable sonna. Il prit le téléphone, le coinça contre son oreille, tout en maintenant le fauteuil plié entre ses jambes. C’était Dottie. Elle parlait à toute allure et Philippe ne comprenait pas ce qu’elle disait tant les mots étaient entrecoupés de sanglots.

— Dottie… calme-toi. Respire un bon coup et dis-moi… Que se passe-t-il ?

Il l’entendit qui écartait le téléphone, prenait une grande inspiration et elle reprit sur le même ton haché :

— Je suis sortie dîner avec ma copine Alicia, elle aussi était seule ce soir, et elle avait le cafard et moi aussi, parce que j’ai été virée de mon boulot cet après-midi. Juste avant de partir, j’étais en train de tout ranger, de tout laisser bien propre pour reprendre le travail lundi quand mon chef est entré et m’a dit on est obligés de faire des coupes sombres dans le personnel et vous partez ! Comme ça… Pas un mot de plus ni de moins ! Alors, avec Alicia, on est allées au pub, on a parlé, on a bu, un peu, j’te jure, pas trop, et y avait deux mecs qui nous ont draguées et on les a envoyés balader et ils l’ont mal pris et ils nous ont suivies quand on est parties… Et puis Alicia, elle a pris un taxi parce qu’elle habite loin et moi, je suis rentrée à pied, et en bas de chez moi, ils m’ont coincée et ils m’ont… et j’en ai marre ! J’en ai marre ! la vie, elle est trop dure et je veux plus rentrer chez moi et je veux plus être toute seule chez moi, j’ai trop peur qu’ils reviennent…

— Mais qu’est-ce qu’ils t’ont fait exactement ?

— Ils m’ont tabassée et j’ai la lèvre fendue et un œil qui ferme plus ! Et j’en ai marre, Philippe ! Je suis une fille bien quand même. Je fais du mal à personne et tout ce que je gagne, c’est de me faire larguer du bureau et taper dessus par deux pauvres mecs qu’ont rien dans la tête…

Elle se remit à sangloter. Philippe l’adjura de se calmer tout en réfléchissant à ce qu’il convenait de faire.

— Tu es où, Dottie ?

— Suis retournée au pub, je veux pas rester toute seule… j’ai trop peur. Et pis, c’est pas une façon de passer Noël !

Sa voix se brisa et elle cria qu’elle en avait marre.

— Bon, décida Philippe, ne bouge pas. J’arrive…

— Oh ! Merci ! T’es gentil… Je t’attends à l’intérieur, j’ai trop peur de sortir, même sur le trottoir…

Philippe se débattit un long moment avec le fauteuil, se coinça un doigt entre deux ressorts, jura, tempêta, puis ferma le coffre en poussant un soupir de soulagement. Elle devait pas le replier souvent, son fauteuil !

À une heure du matin, il se gara enfin devant chez lui. Entre deux tas de neige. Annie sortit la première de la voiture, cherchant dans le noir où poser ses pieds pour ne pas glisser, un peu endormie, inquiète à l’idée de devoir réorganiser la maison, installer des lits mais Mlle Dottie, elle va dormir où, monsieur Philippe ? Avec moi, Annie, et ce ne sera pas la première fois !

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