— Mon cher Chaval, si je vous ai donné rendez-vous dans ce café en ce premier jour de l’année, c’est hautement symbolique…

Chaval se tenait droit, un peu de biais sur sa chaise. Il cachait sous la table ses mains aux ongles rongés. Pour faire bonne impression face à Henriette, il avait mis une veste, une cravate, du gel sur ses cheveux noir corbeau, raccourci ses favoris et commandé un quart Vittel.

— Vous n’êtes pas sans savoir que M. Grobz et moi-même, nous sommes séparés…

Chaval hocha la tête de l’air peureux du chien qui guette le geste imprévisible d’un maître brutal et se tient coi.

— Nous sommes divorcés, mais j’ai obtenu le droit de garder son nom… Je m’appelle donc Grobz comme lui. Henriette Grobz. Vous me suivez ? Marcel Grobz, Henriette Grobz… Marcel, Henriette…

Elle lui parlait comme à un enfant un peu demeuré. Insistait, soulignait. Il pensa qu’elle lui rappelait sa maîtresse d’école.

— Je signe mes lettres d’un H… qui peut ressembler très fort à un M… H, M, H, M…

Et Chaval de penser aux razzias d’Hortense chez H&M.

Elle entrait dans le magasin, lançait une jolie main avide sur les rangées de tuniques, de petits hauts, de robes, d’écharpes, de jeans, de manteaux, faisait tintinnabuler les cintres, cling-clang-cling-clang, décrochait, empilait, décrochait, empilait, se faufilait dans une cabine, essayait, lançait un bras vers la vendeuse pour réclamer une autre taille, une autre couleur, un autre modèle, ressortait, les joues en feu, la mèche en bataille et posait son butin devant les caisses. Chaval présentait sa Carte bleue, payait. Portait les sacs jusqu’à la voiture. Il suffisait à Hortense d’exprimer le moindre désir pour qu’il soit immédiatement exaucé. Il ne demandait en échange que le droit de caresser le corps follement désiré ou, quand elle était d’humeur généreuse, d’emprunter l’étroit passage qui menait à la félicité.

— H&M…, répéta-t-il, rêveur, en s’épluchant les doigts sous la table.

— Chaval ! tonna la douairière en frappant son verre de la longue cuillère qui lui servait à remuer le sucre dans son citron pressé. Vous êtes où, là ?

— Mais avec vous, madame, avec vous…

— Ne mentez pas ! Je hais les boniments ! Vous pensez à elle, n’est-ce pas ?

— Non, j’essayais de comprendre H et M…

— Mais c’est clair comme de l’eau de roche, mon pauvre garçon.

Elle jeta un regard exaspéré à l’homme assis en face d’elle. Mince comme la tranche d’un centime. Il portait un jean noir, une veste qui semblait sortir de chez le teinturier, des santiags usées, et son visage, profilé en lame d’épée, paraissait presque transparent tellement la vie s’en était retirée. Un pâle figurant émasculé. Qu’allait-elle bien pouvoir faire avec un partenaire aussi falot ? Chassant ces noires pensées, elle reprit avec fermeté :

— Si vous signez d’un H ou d’un M, cela peut se confondre… Je peux donc passer en toute vraisemblance des commandes au nom de Casamia qui seront signés par Marcel Grobz, facturées à Marcel Grobz, débitées sur son compte, puis les détourner et les faire livrer dans un entrepôt où les marchandises seront revendues à bas prix à des chaînes d’achat peu scrupuleuses qui ne verront que l’appât du gain et se jetteront sur ces occasions. Et c’est là où vous intervenez. Vous faites le lien entre ces chaînes et moi. Vous connaissez les acheteurs, vous connaissez les prix, les marges, les quantités qu’il faut commander, vous vous occupez de tout le côté commercial, moi, je mets en place l’organisation, l’administration…

— Mais c’est totalement malhonnête, madame Grobz ! s’exclama Chaval qui entrevoyait d’un seul coup l’énormité de l’arnaque.

— Ce n’est pas malhonnête, je récupère mon bien ! J’ai été spoliée, Chaval. Spoliée… Je devais hériter de la moitié de l’affaire et je n’ai rien eu. Rien.

Elle fit claquer l’ongle du pouce entre ses dents pour indiquer l’immensité de la spoliation.

— Vous trouvez cela honnête, peut-être ?

— Écoutez… ce qui s’est passé entre votre mari et vous ne me regarde pas… Je n’ai rien à voir dans cette histoire. J’ai failli finir en prison pour avoir fait des jeux d’écritures et de la cavalerie financière… Le sort a été clément avec moi. Mais si je me fais prendre une seconde fois, je croupis derrière les barreaux et pour un bon moment…

— Même si vous y trouvez votre compte et que je vous dédommage largement ? Je prends tous les frais, tous les risques à ma charge, je loue l’entrepôt, je signe les bons de commande, vous n’apparaissez sur aucun livre de comptes, sur aucun courrier, rien… Vous me servez juste de façade. C’est bien payé pour n’être qu’un décor !

— Mais, madame, c’est un tout petit monde, cela va vite se savoir ! Nous allons nous faire prendre comme des benêts…

Henriette nota qu’il venait de se compromettre. Il avait dit « nous faire prendre ». Donc, conclut-elle en se rengorgeant sous son large chapeau, il n’est pas contre l’idée de comploter. Juste contre l’idée de finir en prison. Ce qui prouve qu’il lui reste encore quelques neurones en état de marche. L’homme n’était pas aussi diminué qu’il le paraissait. L’appétit lui était revenu.

Elle resta pensive un instant. Il n’avait pas tort. Le monde des arts de la maison était un univers limité, ils seraient vite repérés. Sauf à écouler de petites quantités. Et qui dit « petites quantités » dit petits profits. Il n’en était pas question. Il lui fallait donc trouver un autre moyen de ruiner le père Grobz. Elle remua son citron pressé en fronçant les sourcils.

— Vous avez une autre proposition ? demanda-t-elle sans quitter son verre des yeux.

— Non, dit Chaval qui tremblait à l’idée de la prison. À vrai dire, avant que vous veniez me chercher, j’avais tiré un trait sur tout projet de faire fortune… Hormis le loto, bien sûr.

— Pffft ! dit Henriette en haussant les épaules. C’est une occupation pour larves humaines… D’ailleurs, ce sont toujours des larves qui gagnent, jamais des gens prospères et diplômés !

— Parce qu’il y a une justice, murmura Chaval. Le loto console les éprouvés.

— Une morale au loto ! pesta Henriette. Quelle absurdité ! Mais vous dites n’importe quoi ! Vous cherchez des excuses à votre paresse !

— C’est tout ce qu’il me restait, s’excusa encore Chaval, les épaules basses.

— Vous avez vraiment peu d’ambition et peu de nerf ! Je vous pensais plus roublard… J’avais fondé de grands espoirs sur vous. Vous étiez entreprenant et rusé autrefois…

— Quand je vous dis qu’elle m’a lessivé, rompu…

— Mais arrêtez de parler de vous au passé ! Visualisez-vous, au contraire, comme un homme fort, puissant, riche. Vous n’êtes pas moche, vous pouvez avoir une lueur dans l’œil, une certaine dégaine. Vous avez une chance qu’elle vous revienne. Si ce n’est par amour, ce sera par intérêt et, entre les deux, la marge est mince et le résultat identique !

Il leva sur elle un regard rempli d’un espoir insensé, d’un espoir qu’il avait depuis longtemps remisé au rayon des objets perdus.

— Vous croyez que si je devenais très riche, elle me reprendrait ?

Car il préférait encore souffrir par elle que de végéter sans le moindre espoir de souffrir encore.

— Je n’en sais rien, mais je suis sûre qu’elle reconsidérerait l’affaire. Un homme riche est forcément un homme séduisant. Cela va de soi. C’est comme le nez au milieu de la figure. C’est ainsi que tourne le monde depuis la nuit des temps… Pensez à Cléopâtre. Elle n’a aimé que des hommes puissants, des hommes qui lui offraient des terres et des mers, des hommes prêts à tuer pour elle, que dis-je, tuer : massacrer. Elle ne s’est pas encombrée de lavettes ! Hortense ressemble plus à Cléopâtre qu’à Yseult ou Juliette !

Il n’osa pas demander qui étaient ces deux-là, mais retint la comparaison avec Cléopâtre. Un soir, il avait regardé le film avec sa mère en buvant une tisane de serpolet car ils étaient tous deux un peu fiévreux. Cléopâtre avait les yeux violets d’Elizabeth Taylor et une forte poitrine qui palpitait. Il ne savait plus que regarder : les grands yeux violets, troublants, impérieux ou les globes laiteux qui montaient et descendaient sur l’écran. Il était allé se branler dans les cabinets.

— Et il faudrait que je fasse quoi pour devenir riche ? demanda-t-il en se redressant, soulevé par les seins volumineux de Cléopâtre.

— Qu’on trouve une combine tous les deux et une combine sûre… Ensuite, avec votre connaissance de l’entreprise et mon imagination, on se remplit les poches. Je n’aurai pas de scrupules, moi ! Je foncerai…

— Si seulement je pouvais la retrouver… m’enfoncer encore une fois dans ce fourreau humide et chaud…

— Chaval ! hurla Henriette en frappant la table. Je ne veux plus jamais vous entendre parler ainsi de ma petite-fille ! Vous avez compris ? Ou je vous dénonce à la brigade des mœurs. Après tout, vous l’avez reconnu vous-même, vous avez eu des relations coupables avec une gamine qui n’avait pas seize ans… Cela vous conduit tout droit en prison. Et vous savez ce qu’on fait en prison aux violeurs de petites filles ?

Chaval la dévisagea, terrifié, les épaules secouées d’une trépidation involontaire.

— Oh non ! madame… pas ça, pas ça…

— Alors vous me trouvez une idée, une idée brillante pour dévaliser le père Grobz. Vous avez une semaine. Pas un jour de plus ! Dans huit jours, nous nous retrouverons à l’église Saint-Étienne, dans la petite chapelle de la Vierge Marie, chacun sur son prie-Dieu, et vous me confierez votre plan… sinon, c’est la prison !

Chaval, à présent, tremblait de tous ses membres. C’est qu’elle en était capable, la vieille ! Il pouvait lire sur son visage une détermination de bête féroce prête à manger son petit pour ne pas mourir de faim.

— Oui, madame…

— Rompez maintenant ! Et faites marcher vos méninges ! Depuis le temps qu’elles sont en jachère, elles se sont assez reposées… Allez, hop !

Il se leva. Bredouilla au revoir, madame et se retira en glissant vers la sortie tel un forçat évadé qui ne tient pas à se faire remarquer.

— Garçon ! l’addition, commanda Henriette d’une voix forte en sortant son porte-monnaie pour payer les consommations.

Il lui restait de la monnaie dérobée dans les troncs de l’église. Les serrures étaient branlantes. On les forçait aisément tout en les refermant aussi aisément. Ni vu ni connu. Il suffisait juste de passer avant l’abbé. Maigre récolte, se dit-elle en comptant les piécettes, les paroissiens deviennent pingres. Ou l’abbé m’a repérée et vide les troncs plus souvent. Pauvre Jésus, pauvre Vierge Marie, pauvre saint Étienne ! La ferveur religieuse n’est plus ce qu’elle était et vous en faites les frais…

Et elle se mit à blâmer une époque qui ne respectait ni les femmes seules, ni les prêtres dépourvus de ressources. Et après, on s’étonne que les âmes pures versent dans le crime, mais ce n’est que justice, se dit-elle, que justice…

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