27

Avec lenteur, la main planait au-dessus du visage de Valeria, comme un aigle survolant sa proie. L’ombre des doigts tendus glissait dans un va-et-vient lancinant. À quelques centimètres de sa peau, l’effleurant presque, la paume était ouverte, à l’écoute.

Les traits crispés de la jeune femme inconsciente reflétaient ses tourments intérieurs. De temps à autre, elle gémissait. Elle avait les cheveux défaits et les yeux clos. Enveloppée d’une robe de fin coton, elle était allongée sur un grand bloc de pierre simplement couvert d’un linge.

Autour d’elle se tenaient quatre personnes, trois femmes et un homme à la peau sombre, vêtus de blanc. Répartis aux points cardinaux, dressés dans leur tenue d’hôpital autour de l’autel où reposait Valeria, ils ressemblaient à des prêtres se préparant à accomplir un sacrifice. Ils avaient les bras tendus au-dessus de la jeune femme, mains ouvertes. Leurs gestes étaient d’une telle lenteur qu’ils semblaient presque immobiles.

La salle était ronde et son plafond avait la forme d’une demi-sphère qui descendait jusqu’au sol, sans aucun angle ni aucune aspérité. Seule, au centre de la voûte du plafond, une longue pointe noire visait Valeria. Une clarté diffuse nimbait le cérémonial d’un autre âge. Le décalage entre le lieu semblable à un décor de science-fiction et ce qui s’y déroulait était frappant.

Dans le silence absolu, seules les plaintes de Valeria s’élevaient.

L’une des femmes qui l’entouraient lança un regard désespéré à celle qui inlassablement, continuait de promener sa main au-dessus du corps allongé devant elle.

Dans la salle austère aux formes pures, une voix s’éleva soudain :

— Si vous avez quelque chose d’utile à dire pour cette expérience, dites-le normalement, sinon, concentrez-vous.

Venue d’on ne sait où et avec un ton aussi péremptoire, la voix du docteur Jenson n’avait plus rien d’aimable. La femme baissa les yeux.

À quelques mètres de l’autel, une trappe s’ouvrit dans le sol de la salle, laissant apparaître un escalier. Jenson émergea de l’ouverture en montant les marches quatre à quatre. Debbie, la femme aux yeux clairs, le suivait. La nervosité de ses gestes contrastait avec les mouvements posés et harmonieux des quatre officiants. Il s’approcha du socle de pierre mais, comme stoppé dans son élan, s’immobilisa à quelques pas.

— Puis-je entrer dans le cercle ? demanda-t-il avec une pointe d’agacement.

Sans échanger un mot, les membres du quatuor baissèrent lentement les bras. Dans un ensemble parfait et une trajectoire uniforme, ils firent descendre leurs doigts jusqu’à toucher le plexus de la jeune femme qui aussitôt, ouvrit les yeux et prit une soudaine inspiration.

— Vous pouvez entrer dans le cercle, fit l’une des femmes, dont le front perlait de sueur.

Revenue à elle, Valeria découvrit ces visages penchés sur elle. Dans un réflexe, elle se recroquevilla sur le flanc. Sa main tâtonnante parcourut sa robe, ses cheveux. Elle jeta un regard d’animal captif aux visages qui la cernaient. Cherchant une échappatoire, elle se redressa brusquement. L’assistante de Jenson lui posa la main sur l’épaule. Valeria la repoussa sèchement. Les quatre officiants s’écartèrent.

— Que m’avez-vous fait ? questionna Valeria, criant presque.

La violence de son ton claqua comme un coup de tonnerre dans le lieu sans écho.

— Ne vous inquiétez pas, lui souffla Jenson qui s’était approché d’elle. Tout va bien.

— Comment osez-vous prétendre une chose pareille ?

Valeria passait ses mains sur son corps, convaincue qu’elle allait découvrir une blessure ou encore l’une de ces maudites seringues. Elle avait les nerfs à fleur de peau.

— Ressaisissez-vous, lui intima Jenson.

En contrôlant sa respiration, Valeria réussit à retrouver son souffle, à reprendre la maîtrise d’elle-même. Ne pas penser, elle ne devait surtout pas penser, se répétait-elle. Sans quoi la panique reviendrait à coup sûr. Tout la terrifiait dans cet environnement. Ces gens et leur accoutrement, l’endroit, Jenson et ses perfidies, sans parler de l’assistante, Debbie, avec son regard clair à vous glacer le sang. Elle dévisagea les quatre inconnus les uns après les autres.

— Qui êtes-vous ? leur demanda-t-elle.

L’une des femmes ne soutint pas son regard et baissa la tête.

— Ils sont comme vous, déclara Jenson. Ce sont des médiums.

— Mais je ne suis pas…

— Chacun d’eux a un don, coupa le professeur, décidé à ne pas l’entendre. Ils sont ici pour nous aider à mieux comprendre le vôtre.

— De quel don parlez-vous ? Vous savez bien que je n’en ai aucun. Et d’où viennent ces gens ? Que faisaient-ils autour de moi ?

— Ils vous écoutaient, mais pas comme on le fait d’habitude…

Le professeur Jenson fit signe aux médiums de sortir. S’ils obéirent avec docilité, quelque chose dans leur attitude indiquait clairement qu’ils ne l’approuvaient pas. Même dans l’état où elle se trouvait, Valeria le remarqua. Un à un, ils disparurent par l’escalier qui s’enfonçait dans le sol.

— Où sommes-nous ? demanda Valeria en se redressant. On dirait un temple.

— Si vous entendez par temple un lieu où l’on communique avec ce qui nous dépasse et ordonne ce monde, alors vous n’avez pas tort. Plus prosaïquement, nous appelons cet endroit une salle d’hyper-réception. Sa forme concentre les ondes qui y sont émises. Rien ne vient les perturber. Ici pas de métal, pas de flux électronique, l’endroit est exempt de toute perturbation électromagnétique. Ainsi nous pouvons nous concentrer sur ce que les corps émettent, sur ce que les cerveaux envoient.

— Et la pointe noire là-haut ? interrogea Valeria en désignant le dard dirigé sur elle.

Jenson sourit.

— C’est le seul apport de notre technologie dite moderne à un pouvoir aussi vieux que la vie elle-même…

— C’est-à-dire ?

— Je vous montrerai plus tard, si vous le souhaitez. Mais nous avons beaucoup à faire, Valeria. Aujourd’hui est un grand jour.

— Vous me libérez ?

La jeune femme ne se départait pas de sa hargne. Jenson réprima un sourire. Il plongea les mains dans ses poches et fit quelques pas autour de l’autel.

— Non, je suis désolé, dit-il un brin narquois. Ce n’est pas encore prévu à notre planning. Il ne tient d’ailleurs qu’à vous que votre sortie soit proche. Enseignez-nous ce que vous savez.

— Je vous l’ai déjà répété des dizaines de fois, je ne connais rien de ce qui vous intéresse. Je n’y comprends rien. Je suis étudiante. Je ne suis pas médium et je n’ai aucun savoir enfoui en moi.

— Tout vous contredit, ma chère. Pourtant, je vous crois sincère. C’est pourquoi nous avons décidé de ne plus vous traiter comme un sujet récalcitrant à qui on essaierait d’extorquer des aveux, mais comme un joyau qui n’est pas conscient de sa valeur…

Insensible à la métaphore, Valeria lui jeta un regard méfiant en se frictionnant le creux du coude.

— Vous auriez pu vous rendre compte plus tôt que je ne mentais pas. Tous les poisons que vous m’avez injectés ne vous ont rien appris ?

— Si. Que vous disiez la vérité. Donc, forts de cette information essentielle, nous avons décidé que vous alliez désormais poursuivre votre programme avec les médiums. Vous aurez certainement plus d’affinités avec leurs méthodes. Rassurez-vous, nous gardons un œil attentionné sur chacun de vos gestes. Je ne vous cache pas que nous attendons des résultats.

— Et s’il n’y en a pas ?

— Il y en aura, je vous le promets…


Seule dans la minuscule pièce qui lui servait de chambre, Valeria, assise sur son lit, pleurait. Le visage caché dans ses mains, elle ne voulait plus voir ces murs lisses et blafards, cet univers à moitié clinique, à moitié carcéral. Depuis combien de temps était-elle prisonnière ici ? À force de drogues et de sommeil irrégulier, elle n’en avait plus aucune idée. Pour autant qu’elle puisse s’en rendre compte, cela faisait au moins une semaine qu’elle subissait leurs expériences. Par moments, elle les ressentait comme une torture ou une humiliation. Elle n’en pouvait plus.

À la lueur de ces lumières artificielles, il était impossible de savoir s’il faisait jour ou nuit, si c’était le matin ou le soir. La vue du ciel lui manquait, la sensation du vent aussi. La lumière s’éteignait de façon imprévisible. Elle les soupçonnait de chercher à déstabiliser ses rythmes biologiques pour l’affaiblir encore. Parfois, ces nuits arbitraires lui semblaient trop courtes mais le plus souvent, elles étaient interminables. Au cœur de ces sombres tunnels, les yeux grands ouverts, Valeria espérait une lueur, un bruit humain, n’importe quoi qui l’arrache ne serait-ce qu’un instant à son cauchemar aseptisé.

Dans ces moments-là, pour ne pas devenir folle, pour ne pas hurler, elle s’imaginait qu’elle touchait de la terre, elle se remémorait la sensation que lui procurait le soleil sur sa peau. Elle se rêvait vivante.

Ici, même les repas avaient de quoi vous faire perdre la raison. Elle les prenait toujours seule et ne disposait que d’une cuillère bien ronde pour avaler l’espèce de purée fade censée la nourrir.

Valeria crispa les poings. Les larmes roulaient entre ses doigts serrés. Pour se donner la force de tenir, elle se réfugiait dans ses souvenirs, au creux des images heureuses de sa vie. Elle revoyait l’alignement d’orangers dans la ferme de son grand-père, les petits troncs veloutés qui défilaient lorsqu’elle longeait le chemin sur son premier vélo, tout bleu. Elle entendait la voix de sa mère lui faisant réciter ses tables de calcul, assise à son côté sur des coussins, dans sa chambre. Et elle se souvint du soir où, cachée sous l’énorme panda en peluche qui trônait à l’entrée de sa chambre, elle avait fait vraiment peur à son père venu l’embrasser.

Valeria serra les poings encore plus fort. Elle aurait voulu avoir au moins un objet à elle, mais on l’avait dépossédée de tout. Ses vêtements, la croix en or que ses parents lui avaient offerte, la bague de ses vingt ans, tout avait disparu. Elle était vêtue comme une malade internée dans un hôpital psychiatrique. Elle se sentait nue, vulnérable. Elle était convaincue qu’on cherchait à la détruire psychiquement. Le but de Jenson était de fouiller son esprit jusqu’à ce qu’elle n’ait plus aucune intimité, il voulait lui laver le cerveau jusqu’à ce qu’il devienne translucide.

Personne ne savait où elle était. De plus en plus souvent, elle se disait que ses proches ne la retrouveraient jamais, qu’elle allait rester là, enfermée. Combien de temps allait-il s’écouler avant qu’elle ne succombe à la folie ? Elle avait déjà du mal à se souvenir du visage de Diego. Comment avait-elle pu se retrouver dans une situation aussi effrayante ?

La pensée de Peter et Stefan s’imposa à elle. Où se trouvaient-ils à cet instant ? Peut-être avaient-ils eux aussi été capturés ? Il se pouvait même qu’ils soient retenus quelque part dans ce complexe. Le cœur de Valeria se mit à battre plus fort. L’idée que ses amis ne soient pas si loin lui redonnait un peu de courage. Elle n’était peut-être pas la seule à endurer, à espérer. Soudain, elle se sentit moins perdue. Elle se mit à songer au moyen de les retrouver. Elle avait enfin une idée concrète, un but auquel se raccrocher. Cette nuit elle n’aurait pas peur, cette nuit elle n’aurait pas besoin de se réfugier dans son passé. Elle allait réfléchir, guetter les indices. L’idée de pouvoir retrouver ses compagnons d’infortune regonfla son moral.

La main qui se posa sur son genou la ramena brusquement à la réalité. Elle étouffa un cri. Relevant la tête, elle découvrit une des femmes de la cérémonie, accroupie à sa hauteur. Valeria ne l’avait pas entendue entrer. Par réflexe, elle recula au fond de son lit et se ramassa sur elle-même, contre le mur.

— N’ayez pas peur, lui dit la femme d’une voix douce. Je sens votre appréhension et je la comprends.

Son visage était marqué de légères rides et son regard étonnamment serein. Elle avait les cheveux châtains, quelques-uns étaient blancs.

— Je peux vous aider, continua-t-elle. Nous savons qui vous êtes, mais nous ne leur avons rien dit.

Загрузка...