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« Qui est la pute qui t’a chié au monde ? »

Haas avait du mal à se rappeler les premiers interrogatoires de la Prinz-Albrecht-Strasse. Les caves voûtées sans fenêtres étaient à peine éclairées, des cris venus de très loin parvenaient difficilement à sa conscience, les cris des autres. Il arrivait encore à reconnaître sa cellule, la pièce où on l’interrogeait et qu’on plongeait dans la pénombre, avec sa table de bois branlante et la lampe dont la lumière crue l’aveuglait. Il entendait sans les comprendre les nombreuses questions qui se télescopaient dans son crâne comme un écho mille fois répété pas plus qu’il ne comprenait ses réponses qui crissaient dans son souvenir comme des grincements de scie.

Ils ne l’avaient pas battu, mais humilié, roué de fatigue selon toutes les règles de l’art, jusqu’à ce qu’il soit réduit à un petit amas pathétique, tremblant et fiévreux, prêt à signer tous les procès-verbaux, de toute façon, ils savaient déjà tout.

Puis vinrent les débats au tribunal, dont il ne gardait aucun souvenir. Il n’avait en revanche jamais oublié le verdict. Dix ans — deux mots marqués au fer rouge en plein cerveau. Maison de correction. Une maison de repos, tout compte fait : plus d’interrogatoires la nuit, pas de peur du lendemain pour le tourmenter. Il suffisait simplement de se laisser aller au rythme sourd de la journée : dormir, manger, travailler dur, assembler des pièces de moteurs d’avions, douze, quatorze heures par jour.

Un matin, ils l’avaient arraché à cette monotonie, sans commentaires et sans explications. Ils avaient pénétré dans sa cellule, le maton et deux hommes en manteaux de cuir, lui avaient ordonné de le suivre et de monter dans un camion à caissons avec une douzaine d’autres compagnons de misère. Après quelques heures de route, on les avait fait descendre à un endroit qu’il ne connaissait pas. Aussitôt arrivé, on l’avait poussé d’une bourrade dans une baraque. Il y avait un officier SS, carré dans son fauteuil, chaussé de bottes vernies lustrées, les pieds sur la table, plongé dans un dossier qu’il tenait négligemment d’une main tout en secouant de l’autre sa cendre de cigarette sur le sol.

Il ne se passa rien. Un silence de plomb régnait dans la pièce ; seul le plancher grinçait de temps en temps, quand un des deux gardiens qui l’encadraient changeait de jambe d’appui. Il s’écoula une éternité avant que l’officier levât enfin la tête.

Tout ce qu’il supporta plus tard au camp allait être mille fois plus inhumain que ce qu’il vécut ce premier jour. Et pourtant, ce premier jour fut pour lui l’expérience la plus décisive. Non seulement parce qu’elle le surprit alors que rien ne l’y avait préparé, mais parce qu’il comprit qu’au moment précis où il était entré dans ce lieu, il avait cessé d’exister en tant qu’être humain. Et il le sentit à l’instant où l’officier, ce porc, fit une moue de dédain, se passa la langue sur les lèvres, ouvrit la bouche. Il sut tout à coup que le diable avait les yeux bleu clair.

« Qui est la pute qui t’a chié au monde ? »

Il se sentit rougir d’indignation et de peur. Il ne put soutenir le regard, se cramponna nerveusement des deux mains à son pantalon trop large et privé de ceinture et ses yeux fixèrent un point dans le vide. Il ne trouvait tout simplement pas de réponse à cette question et sentit pourtant, instantanément, que dans cette pièce la moindre hésitation pouvait coûter la vie.

Quelques secondes plus tard, il se retrouvait à terre. Il ressentait des douleurs dans la région des reins, un liquide chaud lui coulait de la bouche et quand il essaya de déglutir, ce fut pour constater que ce qu’il avalait là de dur était ses incisives.

— Pour la dernière fois, le nom de cette maudite vieille pute qui t’a chié au monde ?

Le plateau du bureau lui masquait l’officier. Le sang coulait de ses lèvres éclatées et formait une flaque rosâtre sur le plancher de bois.

— Ma mère… ma… elle a reçu une médaille du Führer… elle a eu la Mutterkreuz.

Rires, coups de pied. Il était étendu sur le dos, jambes rejetées sur le côté. De nouveau des rires et des coups de pied. Il voyait à travers un brouillard le plafond de la baraque tapissé de lambris neufs.

— Il n’a toujours pas compris. Allez, on reprend, tout doucement : Quelle putain… ?

Les coups de pied dans le bas ventre étaient si brutaux qu’il crut que ses testicules allaient éclater. Millimètre après millimètre, son corps se recroquevilla dans d’indescriptibles douleurs jusqu’à ce que ses genoux viennent toucher son front, que ses muscles soient secoués de spasmes et que sa vessie et ses intestins se vident.

— Il va tout dégueulasser, Sturmführer !

Rires.

A présent encore il avait cette puanteur dans les narines, sa puanteur. Mais, après ce qu’il avait vécu dans ce camp, cette odeur ne le gênait plus. Ce qu’il avait fini par répondre était bien pire.

— Ma mère…

— Le nom de cette truie ?

— Elisabeth.

— Née ?

— Née… Schreiber.

— Bien, et maintenant la même chose, en une seule phrase, pour le formulaire !

— Ma mère… Elisabeth, née Schreiber…

Coups de pied.

— … cette vieille pute.

— Brave garçon !

— … m’a… tas de merde… chié au monde.

— Ben voilà, on finit quand même par y arriver ! On finira bien par faire de toi un bon Allemand.

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