C’était la première fois depuis longtemps qu’il avait dormi toute une nuit d’un sommeil profond et sans rêves. Le lit avait des draps frais qui sentaient la poudre à lessive. Dans un demi-sommeil, il entendit la pendule sonner quatre fois, s’étira sous l’édredon chaud et ouvrit les yeux.
Il se rendit progressivement compte qu’il devait avoir dormi une éternité. S’il en croyait la lumière grise qui venait de la tabatière, le soir tombait déjà et, quand il s’assit sur le bord du lit, il remarqua que le poêle était éteint et que la soupente s’était bien refroidie. Il jeta son manteau encore humide sur ses épaules et marcha pieds nus jusqu’au poêle. Il le tisonna et vida le cendrier dans un seau. Puis il prit quelques feuilles d’un tas de vieux journaux, les froissa et les enfourna avec du petit bois. Il alluma le papier et se laissa fasciner par les flammes. Les écrits des journaleux nazis partirent en fumée, et le bois se mit à brûler. Il referma la trappe du fourneau et ouvrit un peu le clapet d’aération.
Il ne vit ses vêtements trempés nulle part. Il trouva en revanche sur le dossier d’une chaise du linge de corps qui ne lui appartenait pas, une paire de pantalons, une chemise et un pull-over. Karine avait dû revenir alors qu’il dormait profondément pour échanger ses habits mouillés contre ces vêtements secs.
Ils étaient un peu trop grands pour lui et son corps maigre flottait dedans, mais il avait chaud et se sentait en sécurité. Il se dirigea vers l’avancée du chien-assis et regarda dans la cour recouverte d’une mince pellicule de neige. Des nuages de vapeur blancs sortaient d’une petite fenêtre de la buanderie, se dissipant rapidement dans l’air froid. Quelques pigeons picoraient des graines éparpillées dans la neige.
Cette arrière-cour idyllique et le sentiment d’être en sécurité lui firent oublier un temps qu’une guerre faisait rage à l’extérieur, qui pouvait d’une minute à l’autre changer sa confortable cachette en un tas de ruines fumantes. Il alla vers les étagères murales et regarda les livres. À côté d’une collection dépareillée de Karl May, il découvrit des éditions populaires de Franz Jung et d’Upton Sinclair, des œuvres de Theodor Pliever et de Walter Mehring. Un petit volume de poésie éveilla son intérêt. Il laissa filer les minces feuilles sous son pouce et s’arrêta sur une page au hasard.
« Moi, dans mon cœur pire assassin sadique et crapuleux
Je boute le feu à tous les réservoirs de gaz du cerveau
Je comble tous les tunnels,
Je tue tout
Et il y a encore au plafond de la cervelle explosée.
Et toujours s’empâtent des battements de pouls tels des corps de vipères venimeuses, découpées
Le nauséabond dragon n'a toujours pas éclaté… »
Le sbire SS, la Frick, Stankowski. Tous morts. Assassinés par lui. Il s’étonna de la froideur avec laquelle il considérait ces faits.
« Pour vous, instituteurs imbéciles et singes conchiés
Pour vous lâches juges trichinosés et bandits de latrines
Pour votre sens de la Justice, votre Honneur O vous, faux Hottentots
Je ne suis pas de ce monde ! »
Il ne put s’empêcher de ricaner. Mais qui était donc ce — il referma le livre et lut le nom sur la couverture — Jakob Haringer ? Le volume de poèmes avait paru en 1925 chez Kiepenheuer avec une préface d’Alfred Döblin ; celui-là, il le connaissait, naturellement.
Les pages bruissèrent sous ses doigts. Il prit place sur le canapé. Une autre page, un nouveau poème. Haas lisait à voix basse.
Soudain l’escalier grinça. Il posa le livre sur la table et regarda la trappe qui basculait lentement. Il se précipita vers Karine chargée d’un plateau avec un casse-croûte. Il la débarrassa et l’accompagna au divan, sur lequel elle s’assit avec un profond soupir de lassitude.
— S’il y a quelque chose que je déteste, c’est bien le jour de la lessive ! Faire du feu sous la lessiveuse, tremper le linge, le frotter, rincer, sécher, repasser tout ça pour avoir des gerçures aux mains pendant des jours et des jours !
Elle hocha la tête en regardant ses mains rougies et enflées. Puis elle enleva le morceau d’étoffe coloré dont elle s’était coiffée en turban et secoua ses cheveux blonds. Sous un long et lourd tablier en caoutchouc, elle portait une chemise grossière dont elle avait remonté les manches et un pantalon de mécanicien enfoncé dans des bottes, en caoutchouc elles aussi, qui lui montaient aux genoux.
— Je sais, j’ai l’air affreuse ; mais impossible de faire autrement aujourd’hui.
Elle dénoua le tablier et le posa sur le dossier d’une chaise.
— Mais, comment allez-vous ? Avez-vous bien dormi ?
Il répondit d’un battement de paupières.
— C’est tellement bon d’avoir des vêtements propres. Je n’ai rien pu laver pendant tout ce temps.
— Ces affaires appartenaient à mon mari, dit-elle. Il n’en a plus besoin, le pauvre, là où il est, c’est tout à fait normal que je vous aide avec ça. En plus…
Elle lui sourit en clignant les paupières.
— … vous commenciez à sentir un peu comme un vieux sac à patates. J’ai lavé vos vêtements sales, mais j’ai dû jeter votre linge de corps ; il était en lambeaux — impossible de faire autrement.
Il se sentit rougir.
— Faut pas que ça vous gêne, poursuivit-elle, par les temps qui courent, il y a pire qu’un caleçon troué et sale.
Il lui sourit.
— L’essentiel, c’est que vous alliez bien maintenant.
Il acquiesça d’un signe de tête et ils se turent quelques instants. On n’entendait que le crépitement du feu. Il rompit le silence :
— Mais pourquoi vous faites ça pour moi ? Vous ne me connaissez même pas.
Karine le regarda dans les yeux.
— Vous aviez tout simplement l’air de quelqu’un qui a un urgent besoin d’aide.
— Mais je pourrais n’être qu’un simple assassin.
— Possible, dit-elle, mais croyez-moi, pendant toutes ces années mon regard s’est affûté et je sais qui a vraiment besoin d’aide et qui ne pense qu’à son propre intérêt. Et vous n’êtes certainement pas un criminel, je l’aurais senti.
Elle se baissa, retira ses bottes, replia ses jambes sous elle et se blottit confortablement dans un angle du canapé. De la main, elle désigna le casse-croûte.
— Allez-y, vous devez avoir une faim de loup. Et tout en mangeant, vous aurez peut-être la gentillesse de me raconter la suite de votre histoire. Avant-hier, vous vous êtes endormi au milieu d’une phrase.
Il leva les yeux.
— Avant-hier ?
— Oui.
Karine lui sourit.
— Vous avez dormi pendant presque deux jours. Vous en aviez certainement bien besoin.
Il se passa la main sur le visage et approuva.
— Où en suis-je resté ?
— On est venu vous arrêter suite à la fête de la Saint-Sylvestre…
Tout lui revint immédiatement en mémoire. Il était entré dans le bistrot tard le soir, trempé comme une soupe et à bout de forces. Elle l’avait reconnu tout de suite, avait abandonné ses clients quelques instants pour le conduire dans l’arrière-salle plus calme. Elle avait à peine écouté la demande de secours qu’il ne parvenait qu’à balbutier difficilement, lui avait préparé de quoi manger et l’avait conduit à la soupente. Elle avait allumé le feu et lui avait conseillé de retirer ses habits trempés et de se coucher sans plus tarder. Après l’heure officielle de fermeture, elle était revenue avec une bouteille de vin. Ils s’étaient alors présentés, elle s’appelait Karine, Karine Bulthaupt. Depuis que son mari était tombé, elle s’occupait de la brasserie avec sa plus jeune sœur et le cuisinier. Après un certain temps, il avait commencé à raconter sa propre histoire. D’abord indécis, il s’était mis à parler de plus en plus vite. Après toutes ces journées et ces nuits de solitude, toute son histoire s’écoula, d’abord par saccades, jusqu’à ce qu’un barrage cède. Et ce furent des phrases en cascade, d’abord plus ou moins sans suite, avec le sentiment qu’il devait parler de tout cela une fois pour toutes, à haute voix, pour que quelqu’un connaisse enfin sa vie. Il avait presque tout raconté à Karine Bulthaupt, sa famille, ses frères, son enfance jusqu’à son mariage, son indépendance comme petit commerçant au détail jusqu’à la naissance de Fritzchen, de la modeste aisance à laquelle il était parvenu, de ce mariage bien trop court et de cette fatale soirée de la Saint-Sylvestre. Il se rappelait à présent exactement les dernières paroles qu’il avait dites à Karine l’avant-veille : « La Prinz-Albrecht-Strasse, on a l’impression que c’est si près, mais dans la cave, dans les cellules, j’étais si loin… » Il avait dû ensuite s’endormir d’épuisement.
Il prit une tartine et mordit dedans. Le goût délicieux de saindoux sur sa langue.
— Qu’est-ce qui vous est arrivé ensuite, quand on est venu vous arrêter ?
Il finit de mâcher et dit :
— J’ai d’abord été enfermé à Bautzen, puis ils m’ont transféré à Buchenwald. Et c’est là, Frau Bulthaupt, que mes yeux se sont définitivement dessillés, que j’ai compris ce qui se passait réellement dans notre pays…
— Vous avez été à Buchenwald ?
Elle se redressa et le fixa en plissant les yeux.
— Mon Dieu, et on vous a relâché ?
Il n’aurait pu avaler une bouchée de plus.
— Relâché ?
Il posa le reste de la tartine sur le plateau.
— On ne relâche personne de Buchenwald, ni d’autres camps de concentration. Ce sont des camps de la mort. Plus personne n’en sort vivant. Ne survit que la lie criminelle et sans scrupules, celle qui se vend comme kapo et rend infernal le restant de leur misérable vie aux autres détenus.
Sa voix s’était durcie.
— C’est donc vrai… murmura Karine.
— Oui, bien sûr, c’est vrai. Tout est vrai. Chaque infamie est exacte, chaque machination authentique. Là-bas, c’est l’enfer. Les gens crèvent comme des mouches, il en meurt tous les jours. De faim, d’épuisement, à la suite de mauvais traitements — tous meurent — quelle que soit la raison pour laquelle ils sont enfermés là. On est réduit à néant, on nous traite comme des bêtes. Le camp… je n’arrive même pas à en parler correctement. Personne ne ménage plus personne, c’est tous contre tous. Et celui qui ne supporte pas ça reste au bord du chemin, il y en a qui se pendent… (il avala sa salive) avec leurs propres vêtements. J’allais presque en faire autant, et pourtant j’avais tellement prié pour qu’on me laisse sauve ma putain de vie, j’étais tombé à genoux devant ce porc, j’ai appelé ma mère…
Il s’interrompit, fut incapable de reprendre. Il avait l’impression que le souffle lui manquait, que son cœur battait à une allure folle.
— Comment avez-vous réussi à en sortir ?
La question de Karine le ramena dans la soupente. Il respira plus tranquillement, les mains agrippées à ses genoux pour calmer ses tremblements. Elle se leva, vint vers lui, lui mit un bras sur les épaules et lui caressa le visage. Il se laissa aller contre elle et ferma les yeux. Il sentit la douceur de ses seins. Être petit et protégé, se blottir, se laisser caresser, tendres contacts…
— Comment avez-vous réussi à en sortir ?
Il se concentra de nouveau sur son récit, nia son désir.
— En août, il y a eu ce raid aérien sur les camps annexes. Je me suis évadé en profitant de la confusion et j’ai réussi non sans mal à regagner Berlin. J’ai vraiment eu beaucoup de chance, toutes ces journées sur les routes. Mais ensuite…
Son contact lui parut soudain insupportable, il desserra l’étreinte et se leva.
— Notre immeuble avait été rasé pendant un bombardement. Des décombres, des ruines. Ma femme et mon fils…
Il se détourna et continua de parler dos tourné.
— Ils ont été tués lors du raid. Il ne reste plus rien, le magasin, notre appartement, Lotti, Fritz. J’ai tout perdu…
Il ne put retenir ses larmes, pleura sans bruit en fixant le mur qui jouxtait la fenêtre obscurcie du pignon.
Il entendit qu’elle se rasseyait sur le canapé. Elle attendit, des minutes durant, sans prononcer une parole, lui laissant le temps de se ressaisir. Il finit par se rapprocher du poêle et tendit ses mains. Il n’avait pas froid, simplement envie de sentir la chaleur.
— Comment avez-vous survécu ces derniers mois ?
Le ton de sa voix était couvert.
Il se retourna et vit ses yeux rougis de larmes. Il se rassit sur la chaise à côté d’elle, lui prit la main en hésitant et la serra. Elle répondit à son geste.
— Des amis m’ont prêté de l’argent et m’ont donné des cartes d’alimentation.
C’était un mensonge, mais cela n’avait aucune importance.
— Il m’en reste encore assez pour le moment, mais je ne peux absolument pas remettre les pieds dans mon jardin…
— Non, bien sûr.
Elle se leva.
— Vous allez rester chez moi en attendant. Vous êtes en sécurité ici. Je trouverai bien une solution pour la suite. J’ai de bons amis qui me soutiennent. Mais avant tout, il vous faut des papiers à peu près fiables. Combien d’argent vous reste-t-il ?
— Pas tout à fait trois mille reichsmarks.
Il reprit la tartine de pain et l’engloutit en deux bouchées.
— Ce n’est pas trop pour des papiers acceptables, mais je vais voir ce que je peux faire.
Elle lui sourit.
— On y arrivera.
Ils étaient assis en silence l’un à côté de l’autre. Elle se leva.
— Il est temps que je me sauve. Il faut que je prépare la boutique pour le soir. Je suis certaine que Suzanne m’attend déjà.
Elle désigna le reste des tartines.
— Vous pouvez manger tout, c’est pour vous. Et reposez-vous. Mais ne sortez d’ici sous aucun prétexte. Je repasserai demain matin. A bientôt.
Elle disparut par la trappe qu’elle rabattit sur elle. Il épia le bruit de ses pas jusqu’à ce qu’il cesse. Puis il se pencha en avant, enfouit son visage dans ses mains et sanglota comme un petit enfant.