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Il longea le trottoir. La voiture n’était plus là où il l’avait garée. Elle avait été projetée quelques mètres plus loin contre un mur et gisait retournée sur le toit. Le buste lacéré de Kruschke pendait par la vitre de la portière. Pour lui la guerre était finie.

La rue était encombrée de blocs de pierre et de morceaux de bois que les explosions avaient catapultés par les airs. Quoiqu’il n’y ait pas eu un seul arbre qui bordât la rue, des branches brisées gisaient sur le pavé déchaussé. Des êtres humains isolés couraient en tous sens dans la fumée irritante qui balayait la rue, s’échappant en tourbillons d’une maison en flammes.

Il fallait qu’il aille chez Merit. Après un bombardement aussi violent, leurs querelles étaient secondaires, ils devaient se soutenir pour survivre. Il courut vers la gare de Görlitz, espérant que le métro fonctionnait encore. Des grappes humaines apeurées s’étaient agglutinées en rangs serrés sur les marches de la station.

— La prochaine rame, c’est pour quand ? demanda-t-il à un employé en train d’actionner la manivelle d’un téléphone, l’oreille collée à l’écouteur.

L’homme le regarda à travers ses paupières rougies.

— Il faudra des heures avant que ça reparte, si toutefois ça repart ! Pas de courant. Vous ne savez donc pas tout ce qui vient de tomber, surtout dans le centre ? Je n’arrive même pas à obtenir la ligne.

Il avait à peine entendu la réponse qu’il faisait volte-face et se hâtait vers la sortie.

Il lui fallait coûte que coûte rejoindre la Kantstrasse. Il reprit sa course vers l’ouest dans la Skalitzerstrasse. Plus il se rapprochait du centre, plus il y avait d’immeubles en feu. Des flammes dégorgeaient d’embrasures de fenêtres, l’air était de plus en plus chaud. Des nuages de toutes les couleurs d’explosifs — jaunâtres, bleuâtres, verdâtres — s’unissaient en gros champignons de fumées qui obscurcissaient le ciel, voilaient un soleil qui le matin même avait débarrassé les toits de leur givre. Une lueur falote passait à travers la couverture de plus en plus épaisse de nuages et de fumée qui plongeait la rue dans une lumière couleur de soufre. La fumée embarrassait les bronches et les poumons. Il ne put s’empêcher de tousser, s’arrêta, regarda autour de lui.

Une femme lui attrapa l’épaule, sans doute sortie d’un des immeubles en ruines.

— Au rapport, mein Führer : ils sont tous morts.

Elle l’agrippa brutalement à la veste.

— Il faut le dire au Führer ! Moritzstrasse 17 ! Tous les habitants, morts ! Mon enfant, mort, toute ma famille, morte ! Il faut le dire au Führer !

— Mais calmez-vous donc !

Il la saisit aux poignets et essaya de lui faire lâcher prise.

— Il faut faire un rapport au Führer.

— Mais je ne suis pas le Führer !

Elle le lâcha, tituba en direction du tas de ruines fumant.

Il la suivit des yeux et c’est alors seulement qu’il remarqua les petites poussières de suie qui voletaient partout. Il toussa de nouveau, se couvrit la bouche d’un mouchoir et continua à courir.

Quelques carrefours plus loin, il découvrit une voiture aux vitres brisées garée le long d’un trottoir. Le propriétaire était vraisemblablement encore dans un abri. Il la démarra sans problèmes, la manœuvra dans le chaos, dut contourner des rues rendues impraticables par les amas de décombres. La chaleur térébrante qui entrait par les portières était presque insoutenable.

Traverser la ville semblait impossible. A la porte de Halle et plus loin au nord, ce n’était qu’un océan de fumée et de flammes. Impossible de progresser vers le centre. Il fallait qu’il fasse un détour par le sud. Il eut de la chance et trouva un pont à peu près intact sur la Spree. Mais sur l’autre rive il fut confronté au même paysage de désolation. Partout des immeubles dévorés par des flammes, des rues entières détruites, partout des nuages de poussière et de suie, des êtres humains en fuite. C’était le coup de grâce. Berlin ne s’en relèverait jamais. Le Berlin des organes gouvernementaux n’était plus. Le moment était venu de prendre congé. Il était désormais maître de son destin.

Il fallait absolument qu’il rejoigne Merit, qu’il trouve avec elle le moyen de continuer ensemble. Il la supplierait de l’aider, de le cacher au besoin. Il lui fallait rejoindre la clandestinité. La solution était là. Naujocks, Nebe et consorts s’étaient déjà engagés dans cette voie, avaient retourné leur veste, un peu trop tôt même. Mais après ce bombardement il n’était plus question d’attendre, de tergiverser.

Il croisa les premières voitures de pompiers et trouva ridicule qu’avec tous ces incendies on cherche encore à éteindre quoi que ce soit.

La seconde vague de bombardements le surprit dans Schöneberg. Il n’y avait pas d’abri officiel dans les environs. Il freina, sauta de la voiture et se précipita dans la cave de la première maison. Il tira un loquet et se retrouva derrière une porte au milieu d’étagères pleines de bouteilles et de bocaux de confitures.

Il entendit le bourdonnement monotone des bombardiers, escadrille après escadrille. Les premières explosions secouèrent le bâtiment et les verres s’entrechoquèrent. Le grondement des impacts s’amplifia, se rapprochant de plus en plus. Il crut à tout instant que la cargaison mortelle allait s’abattre sur lui pour le broyer. Il se rencogna derrière une étagère, tremblant de tous ses membres. De la chaux ruisselait en pluie fine du plafond.

Il blottit sa tête entre ses genoux. Le vrombissement devenait de plus en plus intense. Il essuya son front couvert de sueur contre sa cuisse. Le bruit des impacts se prolongeait en roulant comme des coups de tonnerre sans fin. Les vagues successives passaient au-dessus de lui, lâchaient leurs bombes un peu plus loin. Il respira profondément. Ils l’avaient oublié, il n’avait plus aucune valeur à leurs yeux. Il resta assis sans bouger sur le sol glacial de la cave jusqu’à ce que les sirènes annoncent la fin de l’alerte.

La voiture marchait encore. Mais la seconde vague avait ajouté Schöneberg à la spirale des destructions. Berlin brûlait. Il dut faire de plus en plus de détours : des rues entières étaient devenues infranchissables. Des voitures de pompiers le doublaient au ralenti, sirènes hurlantes. Des silhouettes grises ou jaunâtres, saupoudrées de ciment, sortaient des bunkers, d’autres descendaient des éboulis en titubant, toutes couraient dans les ruines sans but, affolées. Des soldats, des Jeunesses hitlériennes et des prisonniers de guerre commençaient à rechercher des survivants sous les monceaux de décombres.

Les environs de la Kantstrasse avaient été très touchés. Les carrefours, les immeubles qu’il prenait toujours comme points de repère avaient disparu, comme si aucun bâtiment ne s’était jamais dressé là. Il dut s’arrêter. Il descendit de voiture, parcourut les derniers cent mètres au pas de course, sautant pardessus des solives, enjambant des poutres éclatées et calcinées, gravissant des tas d’éboulis. Il toussait, avait du mal à respirer. Il essuya la poussière et la saleté de ses yeux brûlants, reprit sa course vers son immeuble.

Il allait enfin le voir dans la première rue à gauche, cet immeuble, les fenêtres de son appartement. Au prochain carrefour.

Numéro 22, 24, 26.

Il se plia en deux, comme si on lui avait plongé un couteau dans le ventre. Le numéro 28 s’était effondré sur lui-même comme un soufflet d’accordéon, les étages supérieurs s’étaient affaissés et gisaient sur le rez-de-chaussée. Restaient debout les murs des immeubles mitoyens. Il recula, trébucha, tomba en arrière sur un tas de gravats, se redressa et demeura assis dans la rue, stupéfait.

Peut-être avait-elle trouvé refuge dans un bunker quelques rues plus bas. Il vit alors, dépassant des décombres, le bout de la grosse flèche blanche peinte sur le trottoir. Elle pointait vers un trou là où, auparavant, il y avait la porte d’entrée de l’immeuble et l’abri. Mais peut-être avait-elle été absente, en route quelque part en ville, surprise par le bombardement, ou dans l’église…

— Dégagez, laissez la voie libre aux véhicules de secours ! Vous feriez mieux de nous aider.

Un pompier se dressait au-dessus de lui, hache en main.

— Allez, venez, on va passer par la maison voisine pour atteindre l’abri enseveli.

Évidemment : les abris des caves d’immeubles étaient sûrs, ils résistaient aux bombes, la défense aérienne et le parti l’avaient toujours dit. Car le parti voulait veiller à la sécurité des camarades du peuple en cas d’attaque aérienne. On pouvait tenir le coup longtemps dans un tel bunker, jusqu’à l’arrivée des secours. Encore quelques minutes, quelques heures tout au plus, et il pourrait serrer Merit dans ses bras. Ça ne posait aucun problème. Ce n’était qu’une simple question d’organisation. Et tout ne marchait-il pas toujours comme sur des roulettes ?

Ils se précipitèrent dans la cave voisine où quelques hommes s’étaient déjà attaqués au mur mitoyen à l’aide de pioches et de pics. Ils avaient le souffle court et dégageaient les pierres, les poussaient péniblement sur le côté à l’aide de pelles. Il remplaça un homme au pic.

— Silence ! cria quelqu’un à côté de lui, je crois que j’entends frapper !

Ils tendirent tous l’oreille, puis cognèrent encore plus fort, atteignirent le mur pare-feu de l’immeuble voisin et le percèrent. Ils se trouvèrent devant une cavité noire.

— Écartez-vous maintenant, commanda un pompier avant de disparaître par l’ouverture.

Des secondes insupportables s’écoulèrent jusqu’à ce qu’une tête de femme, sale, aux cheveux ébouriffés, s’encadre dans l’ouverture. On l’aida à sortir et on la soutint. Elle fixa d’un air perdu la lumière diffuse des lampes à carbure sans réagir à cette soudaine clarté.

— Tout s’est écroulé, aucun survivant, parvint-elle seulement à dire.

Le pompier sortit du trou à quatre pattes.

— Plus rien à faire. Elle a eu de la chance, elle était coincée sous deux poutres enchevêtrées. Mais les autres ont été écrasés. On ne les sortira de là-dessous que morts.

Il se précipita vers la rescapée et la secoua aux épaules :

— Frau Kälterer était-elle dans le bunker ?

— Oui, elle était assise tout au fond, répondit-elle en gémissant.

— C’est impossible, vous vous trompez ! s’écria-t-il tellement fort qu’un pompier s’interposa, le repoussa et accompagna la femme vers la lumière.

Il sortit lentement et s’assit sur un tas de gravats. Plus de réconciliation, impossible de se parler désormais, impossible de la toucher…

Il fut pris de vertige. Il pressa ses genoux entre les mains pour dominer le tremblement qui l’agitait. Son visage était trempé de larmes au goût de salpêtre et de vieux ciment. L’odeur du cercueil où elle était ensevelie. Il s’essuya le visage avec sa manche de veste.

Deux sauveteurs passèrent avec un premier cadavre qu’ils étendirent sur ce qu’il restait du trottoir. Le corps de cette morte toute disloquée était entièrement couvert de poussière de chaux et de ciment. Ce n’était pas Merit.

Il ne lui restait plus que les souvenirs. Ses boucles brunes, ses lèvres, tout avait volé en éclats dans une explosion.

Les hommes déposèrent soigneusement un deuxième cadavre à côté du premier. Il le regarda. Ce n’était pas elle. Ils en apportèrent un troisième. Ils se ressemblaient tous : recouverts de ciment et de chaux. Il connaissait ces corps gris-blanc. Il en avait vu des milliers. Il en avait été. Il savait. Il connaissait les ordres. Les hommes dos à la fosse, tirer, recouvrir de chaux et tourner la page.

Il n’aurait pas pu lui avouer tout. C’était trop tard, de toute façon… Il avait la gorge serrée, il sanglota. Tout s’effondrait et disparaissait dans les flammes, comme toute la ville.

Le tas de cadavres augmentait. La douleur ne servait à rien. Merit était morte. Il fallait qu’il pense à ce qui pourrait lui arriver. Il se passa la main sur les yeux et se barbouilla le visage de larmes.

Il ne fallait pas baisser les bras. Le monde continuerait à tourner. En fin de compte, on ne dépendait que de soi, on devait se forger soi-même son destin. Il fallait baratter le lait pour obtenir du beurre. « … et si le monde entier est transformé en un tas de ruines pendant nos combats, que le Diable l’emporte, on le reconstruira. » Les poètes du mouvement avaient bien raison de ne pas prendre les choses trop au tragique.

Il fallait qu’il pense à lui à présent. Sans Merit, il ne lui restait plus qu’une possibilité. Ce n’étaient pas les apôtres de la morale qui guidaient le monde. Au contraire, ils restaient sur le carreau, finissaient morts sous les ruines.

Un pompier déposa la dépouille du gamin sur les autres. Il avait pourtant monté courageusement la garde avec son bâton, mais n’avait pas réussi à défendre l’immeuble contre les bombes.

Kälterer se leva, secoua la poussière de son manteau et retourna à sa voiture. Non, décidément, il ne voulait pas la voir morte.

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