33

Après avoir roulé à fond depuis le centre, Kruschke pila devant un des plus minables immeubles de rapport de Wedding. Kälterer se contenta de hausser les épaules, descendit de voiture et pénétra dans le bâtiment.

Dans la seconde cour arrière, au troisième étage d’une aile très endommagée par le souffle des explosions de bombes, à côté de trois autres noms, il découvrit celui d’Everding, écrit à la main sur une vignette de papier cornée fixée à la porte bleu sale d’un des appartements.

Une vieille femme vêtue d’un tablier de cuisine rapiécé ouvrit.

— Oui, qu’est-ce que vous voulez ?

— Je voudrais parler à Frau Everding.

— Elle travaille, répliqua la femme qui posa son poignet sur la clenche de la porte et l’examina de la tête aux pieds.

— Et où travaille-t-elle ?

— Vous êtes bien curieux, vous, dites donc !

Un voix retentit à l’intérieur :

— Wilma, la porte ! Les courants d’air ! Faut absolument qu’on fixe les sacs à patates derrière la porte. Et puis, c’est qui ?

Wilma devait être la femme qui lui avait ouvert, car elle s’écria en retour :

— C’est un jeune homme qui veut faire du gringue à la vieille Everding.

Il entendit le raclement de chaises qu’on déplaçait. Deux femmes en simples tabliers de cuisine accompagnées de trois enfants s’encadrèrent dans l’entrée et le contemplèrent avec curiosité.

— Faire du gringue à Everding ? Feriez mieux de rester avec nous, ça fait longtemps qu’on sait faire ça aussi bien qu’elle.

Les trois femmes s’esclaffèrent.

Il s’efforça de garder son sang-froid.

— On est plus en danger avec vous qu’au front, mesdames !

Nouveaux éclats de rire.

— Vous, au front ? Avec un aussi joli costume ! dit une des femmes, l’air narquois.

— Où est-ce que je peux trouver Frau Everding ? insista-t-il.

— Dommage, répliqua la plus jeune des femmes qui se pressait sur le seuil de la porte, un bambin sur les bras, si vous voulez absolument voir Everding, vous la trouverez à la centrale des échanges, c’est là qu’elle travaille.

— La centrale des échanges ? Quelle centrale des échanges ?

— Celle qui est juste au coin, dans l’ancienne usine, c’est là qu’elle est.

Il se tourna vers l’escalier tandis que d’un geste machinal elle recalait l’enfant dans une position plus confortable.

— Vous n’avez encore jamais vu une centrale des échanges ? Vous vivez où, vous ? Vous débarquez de la lune ? cria-t-elle après lui.

La porte claqua.

Il se retrouva sur le trottoir et son regard tomba sur des éboulis, des cratères et des monceaux de gravats. Il venait en effet de débarquer sur la lune.

Le renseignement était exact. Il pénétra dans un hall d’usine désaffectée, où l’on avait dressé divers tréteaux avec différentes marchandises de seconde main, surmontés de pancartes aux inscriptions manuscrites noires bien lisibles : « On accepte les marchandises à échanger entre 10 et 16 heures. Il est interdit d’échanger et de vendre directement. »

Il partit en reconnaissance parmi les travées, passant auprès de femmes et d’hommes âgés qui testaient les objets exposés, plaisantaient avec le personnel, louaient exagérément les articles qu’ils proposaient, prétendaient troquer des futilités contre des objets utiles. C’était manifestement une autre manière d’échanger des biens, une conséquence de la rareté des marchandises, une tentative officielle pour reprendre la main sur le marché noir par l’intermédiaire d’un système de troc. Mais vu les conditions défavorables que lui avait décrites le fonctionnaire du tribunal, cet essai était manifestement chimérique.

Il demanda à quelqu’un qui avait l’air d’un surveillant où il pourrait trouver Frau Everding. L’homme lui indiqua une femme efflanquée d’environ quarante-cinq ans, debout devant un étalage d’ustensiles de ménage hétéroclites.

— Frau Everding ?

La femme opina. Elle portait un tablier de travail gris et ses cheveux étaient dissimulés sous un foulard jaunâtre. Elle avait l’air épuisé, las, désespéré.

— Je m’appelle Kälterer, Office central pour la Sécurité du Reich.

Il déplia son laissez-passer. Elle l’examina brièvement, jeta un coup d’œil à droite et à gauche. Sa fatigue semblait avoir soudainement disparu. Il craignit un moment qu’elle ne veuille s’enfuir, mais elle se tourna vers lui et le fixa droit dans les yeux.

— Et alors, qu’est-ce que vous me voulez ?

— J’aimerais m’entretenir avec vous, mais pas ici.

Du menton, il désigna la foule.

— Eh bien, vous n’avez qu’à m’embarquer ! dit-elle en croisant les bras sur la poitrine.

Elle portait des mitaines de laine usées dont dépassaient des phalanges décharnées et gercées.

— Pour le moment, je me contenterais d’un endroit où nous pourrions parler tranquillement tous les deux.

Elle haussa les épaules et se dirigea vers une porte derrière laquelle était aménagée une minuscule cuisine aux murs chaulés réservée au petit déjeuner du personnel. Une petite table et quelques chaises en constituaient tout l’ameublement.

Il prit place. Elle resta debout et le regarda, maussade.

Il en eut assez.

— Asseyez-vous, nom de Dieu ! hurla-t-il, en lui désignant une chaise d’un index rageur.

Elle s’approcha lentement de la table, s’assit sur la chaise la plus éloignée, croisa les mains sur les genoux tout en conservant sa mine inexpressive. Celle-là, tant qu’elle n’aurait pas le moindre espoir que le vent tourne définitivement, tout ce qui pouvait lui arriver lui était égal, complètement égal.

Il mit la main à la poche de son manteau, en sortit une photo et dit :

— J’ai quelques questions à vous poser, Frau Everding. Connaissez-vous cet homme ?

Il avait choisi une photo avantageuse. Un Karasek souriant, l’air jovial, un gros cigare entre ses doigts boudinés, assis devant un verre de bière sur ce qui devait être une terrasse avec vue sur le Wannsee.

— Karasek, répondit-elle brièvement.

Ses yeux foncés foudroyaient l’image du regard.

— Le SS-Hauptsturmführer Egon Karasek, articula-t-elle lentement.

Cette femme détestait Karasek. Et elle ne haïssait pas seulement le système incarné par le camarade du parti, c’était une haine plus profonde, toute personnelle.

— Frau Everding, où étiez-vous au matin du 8 octobre, de huit heures à une heure de l’après-midi ?

— Pourquoi voulez-vous le savoir ? rétorqua-t-elle en s’adossant. Quelqu’un aurait-il une fois de plus illégalement tiré la chasse d’eau des chiottes sur une merde brune, et on voudrait que ce soit moi qui aie tenu la poignée ? C’est bien toujours la même histoire : vous ne ratez jamais une occasion de me rendre visite, vous me retournez tout mon logement et vous me posez des questions idiotes à propos de tracts ou de je ne sais quoi encore. Une fois pour toutes, traitez-moi comme mon mari, mon beau-frère et sa femme, ça vous évitera de vous mettre les pieds en sang à force de venir m’emmerder.

Elle n’avait toujours pas compris qu’elle avait intérêt à coopérer avec lui.

— Répondez à ma question, sinon nous devrons poursuivre cet entretien ailleurs, dans un endroit moins coquettement aménagé que celui-ci, répliqua-t-il.

— Vous croyez vraiment que vous allez m’impressionner ?

Il lui tendit une cigarette. Gagner sa confiance.

— La femme allemande ne fume pas, dit-elle en pinçant la R6 entre ses lèvres et en attendant qu’il lui offre du feu.

— Alors ? demanda-t-il en se levant pour lui frotter une allumette sous le nez.

— Ben, comme tous les matins, ici, au chagrin. Demandez à mon chef. J’ai été assidue à mon travail tous les jours. Ou demandez donc à vos collègues, ceux qui n’arrêtent pas de m’espionner. Ils pourront vous renseigner à la minute près.

Il fit tomber la cendre de sa cigarette sur la grille d’écoulement d’eau cimentée dans le sol de pierre.

— Egon Karasek a été assassiné ce jour-là.

Sa bouche se tordit en un ricanement ironique.

— Dommage que j’aie un alibi !

Elle s’esclaffa.

— Cet enfant de salaud est crevé ! Très bien. Il l’a mérité cent fois, avec tout le mal qu’il a fait. Ce serait une bonne raison de croire en Dieu, tiens : qu’il crame en enfer !

Elle secoua la cendre de sa cigarette en tapotant la main sur le bord de la table tout en le regardant bien en face.

— Bien, maintenant vous pouvez m’embarquer, pour diffamation ou injures graves envers un honnête national-socialiste, ou rébellion à la force armée, ou tout autre motif que vous voudrez bien inventer. Vous en trouverez bien un, ça ne vous a jamais posé de problèmes, ça.

Il tira une profonde bouffée de sa R6 et lui souffla la fumée à quelques centimètres du visage. Il s’efforçait de rester calme.

— Pour le moment, je suis seulement chargé de retrouver le meurtrier de Karasek. Mais si vous persistez à vous conduire comme ça, Frau Everding, je reviendrai peut-être sur votre proposition.

— Ça va, ça va. Je ne sais pas qui l’a tué. Et même si je le savais, je ne vous le dirais pas.

— Qu’est-ce que vous aviez contre Karasek, que vous lui souhaitez tant de mal ?

Serrée sur sa chaise, elle soutenait son regard. Puis elle dit :

— Vous avez déjà oublié, Sturmbannführer ? En 1933, quand vous avez forcé la porte de nos maisons et de nos appartements, à nous les communistes, que sans mandat d’arrêt vous avez traîné nos hommes dans vos caves pour les torturer, vous avez déjà tout oublié ? Vous croyez peut-être que si vous ne vous souvenez plus de rien, ça signifie qu’on passe l’éponge ? A votre place, je ne m’y fierais pas : j’en connais qui ont une excellente mémoire…

Sa colère lui rappelait Merit et, sans la rembarrer, il la laissa poursuivre ses imprécations, parler ouvertement, oubliant qui elle avait en face d’elle.

— J’y pense toutes les nuits. Les pas dans l’escalier, les coups contre la porte. En tête de la troupe, notre brave voisin Karasek, pistolet au poing : « Salaud de rouge, il n’y a plus d’avocat pour t’assister maintenant, maintenant on vous tient, vous ferez ce qu’on vous dira ! »

Elle s’arrêta un instant pour reprendre haleine. Il ne l’interrompit pas, quoiqu’il eût suffisamment de motifs pour l’arrêter. Gagner sa confiance, la laisser parler. Peut-être tout cela l’aiderait-il à progresser.

— Ils l’ont emmené, et je ne l’ai plus jamais revu.

Elle sembla lutter un instant contre ses larmes, se passa la main sur son visage affaissé et le regarda de nouveau, tremblante de colère.

— Karasek, il était toujours parmi les premiers. Ils ont enfermé Rudolf dans une cellule, l’ont ligoté sur une chaise, avec des menottes. C’est un camarade qui me l’a raconté, il y était aussi. Karasek l’a tourmenté avec une matraque, il n’arrêtait pas de le frapper, sur la nuque, sur le front. Il lui a demandé de chanter une chanson.

Elle ne put retenir ses larmes, maxillaire tremblant.

— Peut-être qu’il aurait dû, peut-être qu’ils l’auraient relâché.

Elle serra les lèvres, s’essuya la joue gauche d’un geste furtif du dos de la main.

— Ensuite vous l’avez fourré dans un camp, parqué comme un animal ; mais il a été plus malin que vous, il s’est évadé. Et j’espère qu’il aura encore tué quelques fascistes.

Elle se leva et jeta son mégot dans la rigole d’écoulement.

— Est-ce que votre mari a tué Karasek, Frau Everding ?

Elle essuya ses yeux emplis de larmes avec le dessus de la main.

— Qu’est-ce que vous me voulez ?

— Je vous l’ai déjà dit : je cherche le meurtrier d’Egon Karasek, et je le trouverai. Tout le reste ne m’intéresse pas.

Elle le regardait sans un mot, puis se tourna vers le mur et fixa le sol.

— Vous savez, lui dit-elle le dos tourné, Karasek, je l’ai détesté, je l’ai follement haï, plus que je n’avais haï auparavant et que je ne hais maintenant. Mais j’ai toujours su qu’il était interchangeable.

Elle se tourna vers lui.

— Mon mari était contre le terrorisme individuel. Il voulait combattre le système, pas ceux que le système avait séduits ou qui s’étaient trompés. Il a toujours lutté avec ténacité contre votre règne, avec toutes les armes dont il disposait, y compris la violence. Mais Karasek, ce petit-bourgeois puant, n’avait aucune importance à ses yeux, et il l’aurait certainement oublié.

— Pourquoi dites-vous « n’avait » ? Pourquoi parlez-vous de votre mari au passé ?

— Parce que mon mari est mort, répondit-elle. Il est tombé en Espagne. Il faisait partie des Brigades internationales, il a défendu Madrid contre la Phalange. C’est un camarade qui me l’a écrit. Vos espions ne s’en sont même pas rendu compte. Il vous a joué un dernier tour. Je ne l’ai raconté à personne, parce que ça, c’était sa victoire sur vous. (Elle se leva, farfouilla sous son tablier, sortit une feuille de papier jaunie pliée en huit et la posa sur la table.) Ça n’a plus aucune importance, maintenant. Tout sera bientôt fini. Vous pouvez lire.

« Chère camarade E. “No pasarán.” Ils ne passeront pas. Ce sont les derniers mots de Rudolf, alors qu'il… »

Le morceau de papier tout entier recouvert de pattes de mouche rapportait les circonstances de la mort d’Everding devant Madrid sous les tirs d’artillerie des troupes de Franco. L’histoire lui sembla très plausible. Un pathos creux, destiné à dissimuler les faits. Il avait écrit le même genre de lettre. D’après le modèle F de l’Office de Sécurité. « En remplissant fidèlement son devoir… mort sur le coup… n'a pas souffert. » Bien entendu, la lettre pouvait aussi être un leurre. En ce cas, cette femme aurait été une très bonne actrice. Non, on pouvait rayer Everding de la liste, même si l’hypothèse cadrait si bien avec le meurtre de Karasek et les attentes de Langenstras.

Il tendit la lettre à Frau Everding.

— Comme je vous l’ai dit, je ne suis pas chargé de débusquer des saboteurs, j’ai un meurtre à élucider. Mais je vous demanderai de cesser vos diatribes contre notre État.

Elle reprit la lettre. Ses mains tressaillaient dans ses mitaines.

— Si ce n’était pas votre mari, soupçonnez-vous quelqu’un ?

Elle haussa les épaules et se rassit.

— Comment Karasek s’est-il comporté vis-à-vis de vous après l’arrestation de votre mari ? Vous êtes restée sa voisine.

— J’avais un fils, et pas de travail. Je ne pouvais pas partir, et pourtant j’aurais bien aimé.

— Au fait, où est-il, votre fils ?

— Il est tombé. (Ses traits se durcirent.) Il est parti à la guerre du côté des nazis et il a combattu ceux dont notre cœur est si proche.

Soudain, il comprit : elle se sentait coupable pour son fils. Elle n’avait pas réussi à l’élever selon ses principes. Les Jeunesses hitlériennes avaient été plus fortes. Son propre sang avait pris les armes contre le pays dont elle et son mari avaient toujours pensé qu’il était le rempart contre le capitalisme et contre la vision du monde à laquelle ils avaient pourtant consacré toutes leurs luttes. Ce fils devait savoir ce qui s’était réellement passé à l’Est, et elle voulait faire pénitence pour lui. C’est pour cette raison que tout lui était égal, même la perspective d’être pendue comme communiste à un croc de boucher.

— Y avait-il beaucoup de conflits dont vous auriez eu connaissance entre voisins de l’immeuble ?

— Je ne m’en suis jamais préoccupée, de ces camarades du peuple serviles et rampants, de ces joyeux fêtards…

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ensuite, entre Karasek et vous ?

— Je lui ai tourné le dos, et puis, de toute façon, les autres ne m’adressaient jamais la parole. Au début, Karasek a continué à faire ses blagues idiotes ou à hurler dans les escaliers que j’aille au diable. L’immeuble ne lui appartenait pas encore à cette époque-là. Ensuite, il l’a acheté, enfin plus ou moins, aux Rosenkrantz et après, curieusement, il m’a fichu la paix. Quand il se pavanait dans son bureau, je crois qu’il se prenait pour un grand homme d’affaires. Il y avait beaucoup de va-et-vient et il portait toujours des costumes chers pour se couvrir la couenne. Il jouait aussi les attentionnés.

— Vous connaissiez ses visiteurs ? Qu’est-ce qu’il faisait, comme affaires ?

— Je ne sais pas. Je n’en ai jamais su grand-chose. J’avais mes propres problèmes.

Il n’y avait plus rien à en tirer.

— Bien, Frau Everding, je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

Elle le regarda, l’air interrogateur.

— Je vérifie votre alibi, et vous êtes débarrassée de moi.

Il sortit sans la saluer.

Le surveillant et un coup d’œil sur la feuille de présence confirmèrent ses dires. Elle avait regagné son coin et s’entretenait avec une femme qui tenait en main un fer à repasser.

Dehors, il s’était mis à pleuvoir. Il regagna sa voiture. Il neigeait sûrement maintenant en Russie. Probablement même déjà en Ukraine. Peut-être aussi en Prusse-Orientale. Où pouvait bien se trouver le front de l’Est ? Où se trouvait l’Armée rouge ?

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