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Il avait l’impression que son crâne était une coquille vide.

Oui, il avait la tête vide… et sans doute aussi un filet de salive à la commissure des lèvres. Il était fini, à bout, vidé, il avait l’impression de n’être plus qu’un misérable petit tas de déchets. Il dut prendre sur lui pour ne pas devenir complètement cinglé. Il avait trié le contenu de la valise, noté tout, comme pour un inventaire, fait des listes qu’il s’était martelées dans le crâne. Il lui fallut faire d’énormes efforts pour penser, combler le vide, peu à peu…

La valise était ouverte sur le sol. Sur le plancher de sa soupente. Il en avait déballé le contenu sur la table. Pull-over, vêtements, robes, bas de laine, linge de corps et habits pour Fritzschen, une paire de chaussures pour dames et une pour enfants, un petit ours brun en peluche, des couverts en argent dans leur écrin doublé de velours, une boîte à bijoux avec des colliers en or et en argent, des boucles d’oreilles, des chaînettes, des bracelets, des broches, des bagues et un collier de deux rangs de perles. A côté, une grande enveloppe avec des papiers personnels et une liasse de billets de banque. Des albums photos en cuir noir pesaient sur une pile de nappes damassées. Il avait aussi étalé quelques photographies.

Il eut soudain de nouveau les billets en main, les compta, additionna les sommes, recompta : douze mille reichsmarks. Il en fit une liasse. Il y avait plusieurs lettres aussi, ouvertes, des lettres à l’écriture serrée. Il les voyait à travers un rideau de larmes, ces lettres, cette tromperie, cette honte… Il s’étouffa, se pencha en avant, pris de nausée, sanglota en silence.

Aspirer profondément, garder son calme, expirer, faire un inventaire, mettre de l’ordre dans ce qu’il lui arrivait, essayer de l’admettre, compter…

L’endroit lui paraissait pourtant familier : l’étagère avec les livres, le lit, le poêle. Mais dans son souvenir ces lieux étaient liés à un certain bien-être, à de la chaleur. Et voilà qu’ils étaient glacés ; s’échappant de chaque fente des lames de bois du parquet, un froid humide se répandait en rampant sur le sol… la lampe, le cadre, la radio du peuple et cette voix gutturale qui égrenait les informations…

« Comme prévu, après plusieurs heures de pilonnage d’artillerie, les Soviets viennent de lancer leur offensive depuis leurs têtes de pont sur la Vistule, près de Pulawy et de Warka, depuis le coude de la Vistule au nord de Varsovie, ainsi que des têtes de pont de Narew, des deux côtés d’Ostenhourg. Des combats acharnés se sont embrasés sur tout le front. Entre la Vistule et les collines du sud de la Lysa-Gora, aux endroits où l’offensive a percé, de durs combats se poursuivent contre l’infanterie et les forces blindées des bolcheviques qui ont avancé vers l’Ouest en passant la Nida… »

La voix se tut quelques instants, surgit de nouveau, devint inaudible, recouverte par des crachotements divers et des bruissements dus à des interférences.

Il était assis sur le lit, coudes sur les genoux, visage enfoui dans les paumes de ses mains. A travers ses doigts, il fixait un minuscule trou laissé par un nœud de bois dans une lame du plancher.

Les bruits de fond disparurent et il entendit de nouveau la voix :

« Les tirs de représailles sur Londres se poursuivent… »

Nouveaux bruissements…

Un signe des temps. Le vide dans son crâne avait cédé la place à des bourdonnements.

Il était assis sur le lit, épiant les crachotements monotones de la radio et contemplant le petit trou dans le bois qui s’estompait de plus en plus dans la pénombre, jusqu’à ce que, les yeux stupides, il ne distingue plus que le noir de la nuit.

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