Les kapos s’étaient éloignés. Il entendait leurs rires, les voyait fumer au bord de la carrière. Ils jetèrent un coup d’œil au fond, firent des remarques méprisantes, reprirent enfin leur ronde. Plus personne ne lui prêtait attention. Épuisé, il s’adossa au wagonnet.
Il en avait assez de s’abrutir au travail au fond de ce chaudron, harcelé par ses bourreaux qui le frappaient et lui crachaient dessus ; du lever au coucher du soleil, vêtu de haillons puants, sans trêve ni répit, sans avoir le temps de manger, de pisser, de murmurer même quelques mots.
Il suivait des yeux le moindre mouvement des kapos, entendait encore leurs rires grossiers ; puis il les vit s’éloigner de plus en plus, s’arrêtant de nouveau et lançant des cailloux dans la carrière. C’était leur occupation favorite. Ils visaient ses camarades qui extrayaient des pierres de la paroi rocheuse, s’amusant ainsi à blesser ou tuer des êtres humains. Ce jeu s’appelait « tir-aux-pigeons-d’argile ».
Il se détourna un instant, se couvrit la bouche de ses mains pleines d’ampoules, étouffant difficilement une quinte de toux.
Surtout ne pas attirer l’attention.
Des profondeurs de la cuvette montait le bruit confus des pics et des masses, les cris de douleur sporadiques de camarades touchés par des projectiles, auxquels se mêlaient jurons et insultes. Le bourdonnement dans ses oreilles augmenta : il faisait tellement d’efforts pour se concentrer qu’il en frissonna. Les guenilles à rayures plaquées contre son corps dégouttaient de sueur, le soleil d’août chauffait la carrière à blanc. Il s’accroupit, se recroquevilla dans l’ombre courte du wagonnet.
A quelque cinquante mètres, dans l’air vibrant de chaleur calcinante, il distingua une poignée de détenus. Comme lui, ils avaient cessé le travail après avoir chargé un wagonnet de blocs de pierre. Quelques-uns se laissèrent glisser dans l’ombre de la benne ; d’autres restaient debout, faisant semblant de traîner des pierres. Toute pause dans le travail prolongeait la vie mais aussi les supplices, et les souffrances. Tous le savaient, beaucoup ne pouvaient l’endurer…
Il les avait vus, tous ces candidats à la mort, membres disloqués, carbonisés, plaqués contre la clôture électrifiée, le corps fracassé au fond de la carrière après un saut de trente mètres, des visages bleuâtres au cou pris dans des nœuds coulants de haillons torsadés en corde, ou exsangues quand ils s’étaient ouvert les veines avec des objets émoussés.
Du regard, il chercha les sentinelles SS postées autour de la carrière. La plupart allaient par deux ou trois, scrutant attentivement les lieux, le doigt sur la détente du pistolet-mitrailleur. La lie de l’Allemagne, des Allemands avides de butin, des soi-disant compatriotes qui baragouinaient l’allemand, venus de Roumanie, d’Ukraine ou de l’Autriche annexée, des assassins qui tous les jours tuaient des déportés que ces chiens de kapos rabattaient délibérément sur leur ligne de tir. Ce jeu s’appelait « fusillé-au-cours-d’une-tentative-d’évasion ». La plupart du temps, c’est à l’appel du soir qu’on apprenait qu’ils s’étaient de nouveau adonnés à ce plaisir, quand quelqu’un manquait dans les rangs. Fusillé-au-cours-d’une-tentative-d’évasion — un pauvre gars, qu’on avait peut-être connu, avec qui le matin même on avait encore franchi le portail du camp, en passant sous l’inscription dérisoire « Juste ou faux. Ma patrie ».
Il voulut cracher par terre, mais il avait la bouche sèche. Il cogna du poing sur la pierre. Ma patrie allemande ! Le sol allemand ! Elle lui avait tout pris, la patrie, elle l’avait trompé et réduit en esclavage, et voilà qu’elle voulait aussi éteindre en lui la dernière étincelle de vie. Cette merde brune et sèche, ce dur terreau allemand si encensé ne voulait rien savoir de ses efforts pour lui arracher des pierres, comme s’il voulait l’empêcher d’atteindre ce contingent journalier de caillasses à charger sur les bennes qui seul le maintenait en vie. Il haïssait la guerre, les uniformes, la race aryenne des seigneurs, le Führer, cette ordure mythomane et toute sa suite, le pied-bot et ce gros porc de Goering. Il haïssait tout cela. Et pourtant, naguère, il y avait cru. Il avait la rage au cœur parce qu’il savait que cette haine lui sauvait la vie. Certains de ses camarades continuaient à vivre parce qu’ils aimaient leur famille, leur femme, leurs enfants ou Dieu sait qui. Lui aussi aimait sa femme et son fils, la question ne se posait même pas, mais cet amour le rendait fou, le minait, faisait de lui un être vulnérable. La haine, au contraire, lui donnait de la force et lui permettait de puiser au plus profond la volonté de résister. Grâce à la haine, il supportait humiliations et souffrances, encore et encore, jour après jour.
« J’aime la haine », disait-il quelquefois au cours de ces conversations nocturnes à voix feutrée, quand ils étaient allongés dans les baraques, accablés, éreintés. Des camarades incorrigibles qui continuaient de croire en Dieu lui portaient la contradiction. Ils n’avaient toujours pas compris, compris qu’ils rôtissaient depuis longtemps en enfer.
Il continuait à frapper du poing le sol rocailleux.
J’aime la haine, et je survivrai à cet enfer.
Les noms. Ils étaient là, de nouveau, les noms de ceux qui l’avaient précipité dans ce gouffre satanique, ils le dévisageaient, les yeux écarquillés. Il distinguait leurs visages dans les rochers de la carrière, dans les nuages, dans les lignes du bois du plafond de la baraque, dans les tas de merde des latrines. Il se les imaginait, à cet instant précis assis au café Kranzler, dans des conversations animées, jouissant de cette paisible journée d’été sans se poser une seule seconde la question de savoir ce qui se passait au-delà de leur petite communauté, ce qui pouvait lui arriver, à lui et à ses camarades, dans cette patrie de merde.
Sa respiration se fit plus calme, la sueur séchait lentement sur son front. Il leva les yeux et suivit le vol d’un rapace qui décrivait des rondes haut dans le ciel, en quête d’une proie. L’oiseau planait au-dessus du chaudron, volait au-dessus des kapos toujours arrêtés et qui continuaient à lancer des cailloux. Il monta loin au-dessus d’eux, vers le soleil.
Il cligna les yeux et crut découvrir d’autres oiseaux de proie dans les rayons brûlants. Il sursauta. Crevant la lumière aveuglante, ils se jetaient sur lui comme des ombres, épousant les accidents du terrain. Des nuages de poussière s’élevèrent, tourbillonnant dans l’air chaud. Le rugissement régulier de moteurs se faisait écho à lui-même, en vagues successives, roulant sur le paysage tremblant. Il devint si assourdissant qu’il se ramassa encore plus sur lui-même, prenant appui contre la benne de ses paumes moites. Il vit les sillages de feu des rafales crachées par les mitrailleuses de bord, les sentinelles fauchées par les balles, des geysers de pierres voler par-dessus les rails, des wagonnets et des groupes de détenus s’abattre dans les profondeurs. Un tonnerre de détonations auquel se mêlèrent d’horribles cris résonna du fond de la cuvette.
Il s’était jeté sous le chariot. Étendu sur le dos, il ne bougeait plus. Des traînées d’huile noires mêlées à des rubans de condensation formèrent des demi-cercles dans le ciel. Les chasseurs-bombardiers revenaient. Alors que le vrombissement augmentait, il se retourna sur le ventre, tête dans le menton, mains plaquées sur les oreilles. De grosses gerbes de terre furent soulevées devant lui et projetées dans les airs, des arbres brisés. Des blocs de pierre d’un quintal tourbillonnèrent avant de s’abattre sur le sol. Des éclats de bombes percutaient la terre autour de lui ou retentissaient sur le métal de la benne. Il fallait qu’il file, et vite.
À travers les rayons des roues, il aperçut un groupe de gardiens courbés en deux, trébuchants et hurlants, qui se précipitaient vers le wagonnet voisin pour y trouver refuge aux côtés des détenus. Puis un éclair de feu, aussitôt suivi d’une violente explosion. De la terre, des pierres et du métal qui giclent dans les hauteurs. L’onde de choc de la déflagration lui fouetta le visage et la benne tangua si violemment au-dessus de lui qu’elle se vida avec fracas de son chargement. Des corps déchiquetés furent projetés en l’air. Des morceaux d’intestins et des fragments de membres, de torses et de têtes, des lambeaux de chair et de vêtements tombèrent en pluie sur lui et le sol rocheux se teinta de rouge vif. Il entendit un bruit sourd. Le corps d’une sentinelle SS qui gémissait venait de s’écraser devant lui.
Là-bas, où quelques instants auparavant l’autre wagonnet stationnait encore, un énorme cratère apparut lentement sous les nappes de fumée qui se dissipaient ; la terre avait été ouverte en deux jusqu’au flanc de la carrière.
Il n’entendait plus rien, excepté ce bourdonnement sourd dans son oreille. Comme les explosions provoquaient toujours de nouveaux nuages de poussière et de fumée et que les avions tournaient encore dans le ciel, il partit du principe que l’attaque se poursuivait. Mais il n’avait plus peur. C’était sa chance. Il fallait qu’il se mette en route.
Il quitta son abri en rampant, progressa vers la sentinelle SS blessée. Il saisit une lourde pierre, observa le visage souillé de sang. Puis il frappa, violemment, cogna encore jusqu’à ce que cessent les gémissements. Sans prendre garde aux projectiles qui fusaient à côté de lui, il défit le manteau ouvert, arracha les bottes, détacha le ceinturon, tira sur la veste, déboutonna le pantalon et le fit glisser sur les jambes flasques.
Il enfila ces vêtements trop grands dans l’ombre de la benne, puis regarda autour de lui. La carrière tout entière était envahie par des nuages de poussière. Les kapos avaient disparu et on ne voyait plus aucune sentinelle à l’horizon. Partout gisaient des corps démembrés. On reconnaissait des uniformes et des guenilles de prisonniers. Ça puait l’urine et le kérosène.
Le bourdonnement dans son oreille faiblissait. Il entendit des explosions dans le lointain. Elles provenaient des usines Gustloff et des baraquements SS. Il ne perçut plus aucun bruit, ne décela aucun mouvement dans les environs immédiats. Seuls les cris montaient toujours par intervalle du fond de la carrière.
Il se mit à courir lentement. Il fallait s’habituer aux lourdes bottes. Puis il accéléra, finit par sprinter sur le sol rocheux, plié en deux, jusqu’à ce qu’il atteigne l’orée du bois où étaient d’habitude postés les sbires SS. Il se précipita dans le sous-bois. Des branches le fouettèrent violemment, lui griffèrent le visage et il reprit ses esprits. Il devait se concentrer, s’orienter dans la forêt. Pour aller où ? Dans quelle direction ?
Direction nord-est. Il devait aller vers le nord-est !
Où était le soleil ? Dans son dos, côté droit.
Exact. Toujours direction — comment s’appelait-il, ce patelin ? — direction Buttstädt.
Il prit son élan entre des arbres très rapprochés, enjamba des chemins forestiers, franchit des clairières jusqu’à ce qu’enfin il ait traversé la forêt et passé les contreforts de l’Etter. Devant lui moutonnait une suite de coteaux et il reconnut non loin les croupes vertes de Schmücke, Schrecke et Finne.
Quelque part là-bas, de l’autre côté de l’Unstrut, de la Saale, de la Mulde et de l’Elbe, quelque part au nord-est — il y avait Berlin.
En étant prudent, avec de la chance, il atteindrait la ville.
Il savait qu’il allait y arriver.
Lotti et Fritzchen l’y attendaient et les autres aussi, naturellement, ceux dont il prononçait sourdement les noms.