Kälterer étudiait les documents d’écrou lorsque, accompagné d’un brigadier, Georg Buchwald entra dans la cellule réservée aux visites. Ils demeurèrent à la porte et attendirent.
— Asseyez-vous, Herr Buchwald, dit-il en désignant la chaise qui lui faisait face de l’autre côté de la petite table.
Le porte-clés sortit.
Buchwald marchait avec peine, légèrement courbé en avant, l’air gauche dans ses souliers privés de lacets. Il se cramponnait des deux mains à son pantalon brun. Pas de ceinture ni de bretelles. L’homme avait l’air désespéré. Il s’assit avec précaution en grimaçant de douleur. Ses lèvres éclatées étaient couvertes de croûtes de sang séché. Il se passa une main dans ses rares cheveux pour les ramener en arrière. Kälterer remarqua plusieurs ecchymoses sur le front. L’œil droit était enflé et injecté de sang. Buchwald évitait son regard et semblait se concentrer sur le plateau noir de la table. Une victime typique, quelqu’un que tout le monde piétinait aussitôt que l’occasion s’en présentait.
Kälterer lui tendit un paquet de cigarettes. Il en tira une d’un geste lent et eut un mouvement de recul, effrayé quand Kälterer craqua une allumette devant son visage.
— Vous êtes Georg Buchwald ?
L’homme acquiesça prudemment.
— Typographe, domicilié à Kreuzberg, Muskauer Strasse, né à Hameln le 12 mars 1906 ?
Nouveau « oui » de la tête.
Kälterer se leva et se plaça derrière le pathétique petit tas de misère. Il tira une bouffée de sa cigarette et contempla l’accusé. Il avait aussi des meurtrissures dans la nuque et sur le cou. La chemise blanche sans col était tachée de sang. Buchwald voulut tourner la tête, mais il ne réussit qu’à gémir. Kälterer lui passa brusquement le pouce dans le dos.
Buchwald cria, en rentrant la tête dans les épaules et en levant les coudes.
— Excusez-moi, dit Kälterer en se rasseyant.
Il écrasa son mégot dans le couvercle d’une vieille boîte en tôle qui servait de cendrier et qui avait contenu des chocolats Schoka-Kola.
— Bon, racontez-moi ce qui vous est arrivé. Vous en avez une tête ! C’est effrayant.
— Je…
Buchwald s’interrompit et se passa la main dans le cou.
— Je suis tombé dans l’escalier, finit-il par articuler péniblement.
— Vous racontez n’importe quoi, Herr Buchwald.
L’homme le regarda fixement.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
— Soit. Passons à la question suivante : pour quelles raisons avez-vous tué Angelika Frick ?
— Je ne l’ai pas tuée.
L’homme murmurait presque.
— Je ne l’ai pas tuée, l’imita Kälterer. Vous n’êtes pas capable d’affronter la vérité ? Il est vrai que je ne me suis pas présenté, quelle impolitesse ! Je suis le Sturmbannführer Kälterer, Office central pour la Sécurité du Reich, Gestapo.
Il vit Buchwald pâlir sous ses écorchures sanguinolentes.
— C’en est fini pour vous, mon vieux, avouez, avouez tout simplement, et on vous laissera tranquille.
— Mais puisque je vous dis que ce n’est pas moi !
Il y avait comme un air de défi dans ce murmure rauque.
La victime typique était plus coriace qu’il ne l’avait pensé. Kälterer était presque certain que cet homme disait la vérité. Même s’il ressemblait en ce moment au sous-homme bolchevique des actualités cinématographiques hebdomadaires, à sa manière Buchwald se battait contre la peine capitale. On ne naît pas victime, on le devient, selon les circonstances, suivant l’époque. Tout le monde pouvait devenir victime. Kälterer alluma une nouvelle cigarette et posa la photographie de Karasek sur la table.
— Connaissez-vous cet homme ?
— C’est Egon Karasek.
Il avait dit cela d’un ton calme, assuré.
— Il a été assassiné.
— Vous voulez me coller ça sur le dos aussi ?!
La voix de Buchwald tremblait de nouveau, chavira presque.
— Non. Au moment du meurtre, vous étiez à l’imprimerie. J’ai vérifié. Et puis, je ne suis pas votre nouvel officier d’interrogatoire, Buchwald, je m’occupe de l’affaire Karasek. Tout le reste m’est complètement indifférent. Mais si vous m’aidiez, ne serait-ce qu’un peu, je pourrais peut-être glisser un mot pour vous, pour vous éviter de rencontrer un nouvel escalier.
L’homme lui lança un bref regard, puis s’accouda à la table.
— Je n’ai jamais fait de mal à personne. Et certainement pas à Angelika. Même si de temps en temps elle aurait mérité une bonne paire de claques…
— Angelika Frick était votre fiancée, n’est-ce pas ?
Buchwald acquiesça.
— Oui, mais nous nous sommes séparés.
Il réfléchit.
— Pour être juste, on allait se séparer ; enfin, je ne voulais plus avoir affaire à elle, parce que… parce qu’elle ne voulait plus de moi, elle prétendait toujours valoir mieux.
Kälterer tira son carnet de la poche de son manteau et, du bout de la langue, humidifia la pointe de son crayon.
— A votre avis, Herr Buchwald, pourquoi êtes-vous ici ? Pour quelles raisons vous a-t-on arrêté ?
— Avant qu’elle soit assassinée, il y a eu cette dispute, une nuit. Je l’ai raccompagnée et j’ai voulu monter avec elle dans son appartement.
Il se passa la main sur l’avant-bras en grimaçant.
— Je voulais coucher avec elle, quoi. Mais elle n’a pas voulu. Alors je lui ai crié dessus. Et elle m’a répondu sur le même ton. Que je n’étais qu’un ersatz, une petite pointure, tout juste bon à fréquenter pour s’amuser un peu, quand il n’y avait rien d’intéressant à la radio. J’ai failli lui en claquer une. Je l’ai houspillée, l’ai plaquée contre la porte de l’immeuble. Mais je ne l’ai pas tuée.
Il reprit sa respiration.
— Les voisins ont dû entendre le bruit. Le commissaire dit qu’un témoin prétend m’avoir vu le soir du meurtre. Mais ce soir-là, j’étais seul à la maison, seulement personne ne me croit et je ne peux pas le prouver. Je n’ai pas mis les pieds chez elle ce soir-là. Je suis innocent. J’étais chez moi quand c’est arrivé.
— Soit ; revenons-en à l’affaire Karasek. Corrigez-moi si je me trompe. Avec votre Angelika, vous avez fréquenté les autres habitants de la Sophienstrasse 8 et fait la connaissance d’Egon Karasek ?
Buchwald approuva d’un signe de tête.
— Il y avait toujours une petite fête, chez l’un ou l’autre. Mais je n’y ai assisté que deux ou trois fois. Sinon, je les connais uniquement parce qu’Angelika bavardait avec eux dans les escaliers.
— Bien, ponctua Kälterer. Dites-moi : qu’est-ce qui se disait sur Karasek ? Quels genres d’affaires faisait-il, avait-il des amis, lui connaissez-vous des ennemis ? Soupçonnez-vous quelqu’un de l’avoir assassiné ?
— Je ne sais pas.
Les épaules de Buchwald se reprirent à trembler.
— Apparemment, ses affaires marchaient très bien, mais il n’en a jamais rien dit de précis. Je sais qu’il a acheté l’immeuble d’un Juif qui voulait émigrer. Et selon les rumeurs, il n’avait eu aucune raison de se plaindre du prix. Mais tout cela ne m’intéressait pas. Je suis typo, et dans l’immeuble on était plutôt marchand ou épicier. Tous des ambitieux, comme Angelika. Et aujourd’hui je m’étonne qu’elle m’ait emmené à ces fêtes.
Il s’interrompit pour fixer de nouveau le plateau de la table.
— Continuez. Et tenez-vous-en aux faits.
L’homme leva les yeux.
— Vous savez, malgré les progrès de notre communauté patriotique, tout ce qui est bourgeois m’est plutôt resté étranger. Mais peu importe, j’ai d’autres soucis maintenant. Au fond, ils ne m’intéressaient pas. En dehors des fêtes et des brèves rencontres sur les paliers, je n’avais aucun contact avec les voisins. Tout ça n’était que superficiel. Ça ne m’a jamais bien enthousiasmé. D’ailleurs, après le bombardement, je n’ai plus revu personne, à part Stankowski, que j’ai croisé une fois par hasard, dans la rue.
Il reprit une cigarette du paquet que lui tendait Kälterer et s’efforça de l’allumer lui-même.
— Où se passaient ces fêtes ?
— Dans l’immeuble, chez l’un ou l’autre. Une fois aussi, Haas avait invité dans son jardin ouvrier.
— Bodo Stankowski, il venait aussi aux fêtes ?
— Oui, il en était.
— Et qu’est-ce que vous savez à son sujet ?
— C’est certainement pas lui qui a tué Karasek ! Fallait voir comme il était toujours accroché à ses basques, guettant que quelques miettes tombent de la table du festin. Vous savez, il faisait partie de ces gens serviles, une sorte d’homme de peine, il faisait tout ce que Karasek lui demandait. Et il a fini par reprendre le magasin de Haas. Mais je n’en sais pas plus, cela faisait un certain temps que je ne voyais plus Angelika.
— Stankowski aussi a été assassiné.
Kälterer se tut un moment. D’un coup sec du poignet, il fit tomber la cendre de sa cigarette dans le couvercle de la boîte de Schoka-Kola.
— Trois personnes, qui toutes trois habitaient l’immeuble, ont été assassinées l’une après l’autre. Vous ne trouvez pas ça bizarre ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
Buchwald fixa le couvercle, puis, le plateau de la table. Soudain, il esquissa un geste pour se redresser.
— Vous voulez dire qu’il n’y aurait qu’un seul coupable ? Il n’y aurait donc plus de charges contre moi ?
— Doucement, doucement, tout n’est pas encore aussi clair. Mais tout est possible. Si vous êtes vraiment innocent et que vous m’aidez, on en tiendra compte.
On voyait à son comportement que Buchwald reprenait espoir. Il s’agitait sur sa chaise, trépignait presque, posa son index sur ses lèvres et réfléchit profondément, le coude dans la main.
— Karasek faisait ses affaires dans l’immobilier, c’est comme ça qu’il s’est enrichi et c’est peut-être à cause de ça qu’il s’est fait des ennemis…
Il s’interrompit, puis ajouta :
— Mais je ne vois pas le rapport avec la mort d’Angelika et de Stankowski.
— Bien, reprenons autrement. Est-ce qu’au cours de ces fêtes, Karasek aurait parlé affaires ? Y a-t-il eu des disputes entre voisins ? Est-ce que vous auriez remarqué quelque chose ?
— Non, pas vraiment. La plupart du temps, les fêtes étaient assez décontractées, on parlait de choses et d’autres, mais des disputes, non… excepté cette horrible Saint-Sylvestre, quand Haas a appris la mort de son frère. Mais, pour autant que je sache, c’est seulement après son arrestation qu’il y a eu des problèmes…
— Haas a été condamné pour haute trahison ? C’est ça ?
— Oui, en fait, tout ça s’est passé cette nuit de la Saint-Sylvestre de 1942. Haas a appris ce soir-là la mort de son quatrième frère. Il a complètement perdu les pédales et a insulté le Führer devant tout le monde, fallait voir comment ! C’en a été fini de la fête, naturellement, et quelques jours plus tard, ils sont venus le chercher.
— C’est donc que quelqu’un présent à la fête l’a dénoncé, non ?
— C’est très possible. Mais c’est curieux, ce que vous me demandez là ! Il y a quelques semaines, Haas m’a posé exactement les mêmes questions.
— Quoi ?!
Il avait presque crié. Buchwald eut un mouvement de recul et le regarda avec de grands yeux. Kälterer s’efforça de reprendre le contrôle de sa voix.
— Vous avez rencontré Ruprecht Haas ? Et quand ?
Il voyait la main de l’homme trembler en secouant la cendre de sa cigarette au-dessus du couvercle.
— Nous nous sommes brièvement rencontrés une fois et nous avons échangé quelques mots.
— Quand ?
— Peu de temps avant mon arrestation, à la mi-septembre environ, je crois.
— Vous en êtes certain ?
— Évidemment, je ne suis pas idiot.
— Et vous vous rappelez de quoi vous avez parlé ?
Buchwald sentait manifestement qu’il avait agrippé le brin de paille qui pourrait le sauver. Il ne comprenait pas exactement pourquoi, mais il devinait que ce qu’il allait dire pourrait lui être utile. Il réfléchit longuement.
Kälterer lui en laissa tout le temps. S’efforçant de garder son calme, il alluma une cigarette.
— Heu… qu’est-ce qu’il a bien pu raconter ? En réalité, il m’a seulement demandé ce qui était arrivé aux habitants de l’immeuble quand il a été détruit durant ce raid, et où ils vivaient maintenant. Pour être exact, il m’a demandé où s’étaient relogés Karasek et Stankowski.
— Et où ça ?
— Je ne connaissais pas l’adresse de Karasek. Celle de Stank…
— Je vous demande : où l’avez-vous rencontré, le coupa-t-il brutalement, où avez-vous rencontré Haas ?
— Dans la brasserie, celle où je vais après le travail, je suis une sorte d’habitué.
Il lui donna le nom de l’endroit que Kälterer griffonna dans son calepin.
— Mais il était certainement là par hasard. Je ne l’y avais jamais vu auparavant.
— Est-ce qu’il vous a dit où il logeait ? Savez-vous peut-être où on peut le trouver ?
— Non, aucune idée. Il n’a rien dit.
Porté disparu, puis déclaré mort. Et Ruprecht Haas qui se baladait dans Berlin, en pleine forme, et se renseignait sur les adresses de Karasek et de Stankowski !
— Quels sont ceux qui étaient présents, à cette fameuse fête de la Saint-Sylvestre ?
— Ben, Angelika et moi, Karasek, Stankowski et la mère Fiegl, et Haas et sa femme, naturellement.
— Et la femme de Stankowski ?
— Elle n’allait pas bien et était déjà couchée.
— Mettons les points sur les i : c’est votre fiancée qui a dénoncé Haas ?
— Non.
Buchwald secoua la tête avec force.
— Vous en êtes absolument certain ?
— Oui. J’étais présent quand la Gestapo nous a interrogés à cause de cette soirée de la Saint-Sylvestre.
— Haas le sait ?
— Oui, je le lui ai raconté. Un moment…
Il eut un haut-le-corps.
— Vous pensez que… Haas… aurait…
Il tenta d’écarquiller les yeux, et dans l’effort une fente minuscule s’entrouvrit entre les paupières enflées de son œil droit. Il finissait enfin par comprendre que le brin de paille se changeait tout doucement en bouée de sauvetage.
— Et il a eu le culot de m’adresser la parole…
— Pas si vite, Herr Buchwald. Vous aussi vous assistiez à cette fête. Haas aurait donc pu vous soupçonner, vous aussi. Est-ce qu’il y a fait allusion dans cette brasserie ?
L’homme rentra la tête dans les épaules.
— Non. Mais je ne l’ai pas dénoncé, non plus. Et m’est avis qu’il m’a cru.
— Vous avez fait allusion à des problèmes qui seraient survenus dans l’immeuble après l’arrestation de Haas. Outre cette histoire de dénonciation, Haas aurait-il pu avoir d’autres mobiles ?
— Oui, bien sûr.
Buchwald retrouvait des couleurs. Il raconta vite, sans s’interrompre :
— La femme de Haas avait eu des difficultés financières après l’arrestation de son mari et elle avait dû céder son magasin à Stankowski. Ma fiancée avait profité de la situation pour essayer de s’emparer de son appartement. Grâce à Karasek, elle avait réussi à échanger les deux logements. Et seule la famille Haas est morte durant le bombardement. Il est en train de se venger pour tout ça, c’est lui aussi qui a tué Angelika. J’ai toujours dit que j’étais innocent.
— Nous verrons.
Kälterer sonna. Buchwald avait raison, Haas pouvait très bien être l’assassin et il avait un mobile solide : la vengeance. Se venger de la dénonciation, se venger de cette soirée de la Saint-Sylvestre, se venger de ceux qu’il rendait responsables de son sort et de ce qui était arrivé à sa famille.