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— Désirez-vous encore quelque chose, Herr Sturmbannführer ?

Kruschke, son nouveau chauffeur, avait soigneusement empilé le linge, accroché aux cintres son second uniforme et ses deux costumes civils, rangé les valises vides sur le dessus de l’armoire. Depuis que Kälterer avait précipitamment quitté le domicile conjugal en 1942, il vivait avec trois bagages. Il ne savait pas si leur appartement était toujours debout, mais s’il était arrivé quelque chose à Merit, on l’en aurait certainement informé.

— Merci, Kruschke, vous pouvez disposer de votre soirée.

Il se débarrassa de son manteau et posa sur la table de chevet, à côté de la bouteille de riesling promise et d’un verre, une bouteille de marc achetée au mess. Il y déposa aussi le dossier et un paquet de cigarettes. La chambre était petite et sobrement meublée. Un lit à la française, une table de chevet avec une lampe démodée, une petite table, une chaise et une armoire, un poêle en faïence. Effectivement, pas un logement digne de son grade. Les hôtels de Varsovie, Riga, Paris ou Biarritz avaient tous été luxueux. Cette chambre était un logement bon marché pour officiers subalternes de passage. Il y en avait d’ailleurs plein le hall enfumé, où l’on côtoyait aussi des civils, des journalistes de pays amis ou neutres.

Avec l’ongle du pouce il trancha le papier du paquet de cigarettes, s’alluma une R6, se versa un verre de vin, prit le dossier et se laissa tomber sur le lit à deux places.

Quand il ouvrit le classeur, plusieurs photos s’en échappèrent. Le lieu du crime sous différents angles : un homme dans une cuisine, sur une chaise, ligoté et tabassé. La joue droite contre le plateau de la table. Du sang partout, des traces de sang séché de la tempe gauche à la nuque, sur la table et sur le linoléum. Des vues de détails révélaient un visage roué de coups.

Il desserra sa cravate et fit glisser ses bretelles, essaya tant bien que mal de retirer ses lourdes bottes. Sa blessure se rappelait à son souvenir par des élancements douloureux. Il s’assit sur le bord du lit en jurant, cramponna des deux mains un talon puis l’autre et de rage balança les bottes contre l’armoire. Il se plongea ensuite dans les rapports du médecin légiste et des fonctionnaires de police.

Jour du crime : 8 octobre 1944. Lieu : Berlin, Höhmannstrasse. Beau quartier de Dahlem. La victime avait été tuée avec le plat d’un tisonnier. Ses tempes, ses yeux et ses joues étaient recouverts d’ecchymoses. Selon le rapport, l’homme avait d’abord été torturé, son visage n’était plus qu’une plaie sanguinolente. Le mort s’appelait Egon Karasek. La femme de ménage l’avait trouvé le jour même du meurtre. Tout l’appartement avait été retourné, toutes les pièces fouillées et saccagées. Pas d’empreintes, excepté celles de la victime. Les policiers n’avaient trouvé ni carte d’alimentation ni le moindre argent liquide.

Personne dans la villa n’avait entendu de cris dans l’appartement du rez-de-chaussée ni de bruit insolite. Excepté une vieille femme à moitié sourde, tous les habitants étaient absents à l’heure du crime. En descendant sa poubelle, la vieille dame avait entendu deux fortes voix d’hommes dans l’appartement de Karasek, et malgré sa surdité, elle était certaine qu’une d’entre elles appartenait au propriétaire de la maison. Toujours selon sa déposition, Karasek recevait souvent des hommes le matin, des relations d’affaires, comme il le lui avait dit une fois lors d’une brève rencontre dans la cage d’escalier. Elle n’en savait pas plus et il n’y avait pas d’autres témoignages dans le dossier.

Egon Karasek était né en 1890 à Berlin-Neukölln. Profession : négociant. Père décédé, petit commerçant ; mère décédée, femme au foyer. Vétéran de guerre, de 1916 à 1918 au 2e bataillon de ravitaillement de la 5e armée. 1913, mariage avec Henriette Beilstein ; veuf en 1930. 1915, naissance de son fils unique. Habitait depuis 1923 Sophienstrasse, Berlin-Mitte ; y a travaillé comme agent immobilier jusqu’en 1939. En 1943, l’immeuble avait été entièrement soufflé lors d’un bombardement et depuis Karasek logeait à Dahlem.

Kälterer se servit un deuxième verre de riesling.

Karasek était membre du parti depuis 1923, carte 3796. Il avait été un des premiers adhérents du Grand Berlin. En 1927, il avait organisé les premières réunions publiques de Goebbels, alors tout nouveau chef de région nazi de Berlin et du Brandenbourg. Karasek, qui avait plus d’un combat de rue à son actif comme chef de groupe SA, avait été récompensé par plusieurs décorations du parti. Son dernier grade avait été Hauptsturmführer de la SA mais, aussi longtemps qu’il avait été négociant en immeubles, il n’avait pas rempli sa charge. Depuis le commencement de la guerre, il assumait de hautes fonctions à l’approvisionnement en denrées comestibles de Berlin.

Les autres questions de la police criminelle étaient demeurées sans réponses. Les proches et alliés, tous des gens intègres, bons camarades de parti, le frère commerçant à Neukölln, le fils sur le front est, la sœur mariée à un entrepreneur de transports de Dessau. Personne ne savait rien. Pas de dettes, pas de drames de la jalousie, pas de vieil ennemi. De Karasek, on ne pouvait dire que du bien, il faisait toujours les choses correctement, aidait parfois des parents éloignés à se tirer de la mouise. Toujours gai et bien disposé aux fêtes de famille. Capable de largesses aussi. La seule chose notable était qu’on ne savait rien ni de sa vie privée ni de ses activités commerciales. Personne ne put rapporter la moindre chose intéressante sur ses amis ou ses relations d’affaires.

Sur la dernière feuille du dossier, le commissaire de police avait noté de sa plume ses remarques et ses recommandations pour la suite des investigations : il fallait absolument s’occuper de la vie professionnelle de Karasek. Mais manifestement tout cela était venu trop tard. Il lut sur la fiche d’accompagnement que la police criminelle avait abandonné toute recherche sur ordre de l’Office central pour la Sécurité du Reich et que le dossier avait été transféré à la Gestapo pour suite à donner. Il laissa tomber le classeur sur la descente de lit fatiguée, s’allongea sur le dos et contempla le plafond. Une large fissure courait d’un coin de la chambre à la fenêtre.

L’enquête, trop brève, trop superficielle, avait à peine jeté un peu de lumière sur l’affaire. Rien n’indiquait un mobile politique. De toute façon, il fallait d’abord qu’il essaye de savoir si le meurtre de Karasek pouvait s’inscrire dans les activités ou les agissements d’éventuels comploteurs. Mais il ne voulait pas se satisfaire de cette hypothèse, même si Langenstras attendait manifestement de lui qu’il la démontre. Il ne savait toujours pas pourquoi on l’avait choisi lui précisément, pour intervenir dans cette affaire. La Gestapo avait assez de personnel qualifié pour la tirer au clair. Il était certain que Langenstras ne lui avait pas tout dit. À cette première lecture du dossier, il y avait des choses qui ne collaient pas. On pouvait vite se brûler les doigts avec un travail comme celui-ci. Il fallait donc être vigilant.

Il se versa le reste de la bouteille, vida le verre d’un trait et se lova sous la mince couverture du lit. Cette nuit berlinoise pleine de brouillard allait peut-être lui faire cadeau de quelques heures d’un sommeil sans rêves.

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