69

Un important groupe d’hommes de la milice du Volkssturm, quelques-uns armés de pics et de bêches, s’enfourna dans le métro en frôlant Kälterer qui ne voulait pas perdre sa place à la porte. Sales, transpirants, ils arrivaient directement de travaux de déblaiement, ou venaient d’ériger des barricades. La plupart des Berlinois devaient se prêter à ce jeu après leur journée de travail. On avait assigné une tâche à tout le monde : les femmes construisaient des barrages à la circulation, les retraités creusaient des tranchées ou des trous individuels, les enfants s’exerçaient au lance-grenades antichar. Apparemment, lui seul avait été oublié. Jusqu’à présent.

— Avancez dans l’allée et dégagez les issues, ordonna le contrôleur.

Kälterer se pressa contre la paroi. Langenstras l’avait enfin convoqué au rapport. Il avait revêtu son uniforme. Le Gruppenführer n’accepterait plus de manœuvres dilatoires. Il lui fallait donc étaler son jeu, mettre les résultats de ses investigations sur la table.

Les hommes du Volkssturm avaient du mal à entrer dans le wagon avec leurs outils et l’examinaient sans oser le repousser dans l’allée. Il remarqua leurs regards, devina qu’ils parlaient de lui, saisit un bout de phrase : « … bah, c’est tout de même sympa qu’il y en ait encore quelques-uns qui se soient pas fait la malle… » Kälterer ignora la raillerie, il ne voulait pas d’histoires. Ces derniers temps, le changement de ton dans Berlin devenait de plus en plus patent. Malgré les mesures extrêmement sévères du gouvernement, les habitants étaient plus effrontés, plus frondeurs. Les peines, la douleur qui pesaient sur eux leur faisaient oublier toute prudence, ils en avaient assez. La mauvaise humeur contre le contingentement des rations au moment où l’économie de marché noir s’effondrait, les raids aériens incessants, la colère contre les slogans qui exigeaient de tenir jusqu’au bout se répandaient de plus en plus. Les coupures d’électricité se prolongeaient durant des heures, et le courant revenait le plus souvent avant une alerte, quand on ne pouvait plus s’en servir. Il fallait péniblement monter dans les appartements des seaux d’eau et des brocs tramés depuis les fontaines qui fonctionnaient encore. La pression du gaz dans les tuyaux, quand ils étaient encore intacts, suffisait à peine pour la cuisine, encore fallait-il éviter les heures de pointe et faire à manger tard dans la nuit. Ceux dont l’immeuble avait été bombardé devaient cuisiner sur des fourneaux publics installés dans les rues au milieu des gravats, et tous les jours de longues files d’attente se formaient devant des soupes populaires rapidement organisées.

Les suicides étaient à l’ordre du jour. Qu’il s’agisse de bonzes du parti, de faisans dorés qui se tiraient une balle dans la tête, ou de simples gens qui cherchaient la mort en se jetant dans le Landwehrkanal, craignant la fin de la guerre et les représailles ou désespérés devant cet indescriptible naufrage beaucoup paraissaient impatients de mourir. Mais la majorité voulait vivre la fin de la guerre, quelle qu’en soit l’issue. On entendait de plus en plus souvent des bons mots sarcastiques, comme par exemple : « Avant qu’on me prenne, je préfère encore croire à la victoire finale. » Des affiches qui exhortaient à ne pas céder étaient recouvertes de grands « Non » pendant la nuit.

Quelques voyageurs médisaient dans son dos :

— Les Russes vont se marrer quand ils vont voir nos barricades. T’as vu celles de la Lützower Platz ? Elles seraient même pas foutues d’arrêter une carriole de bouseux.

— Oui mais, d’un autre côté, s’ils croulent de rire, renchérit son voisin, ils auront vite perdu la guerre. Là v’là, l’arme miracle qu’on nous promet depuis si longtemps !

Kälterer descendit Kochstrasse. Il eut l’impression que les bâtisseurs de barricades se moquaient de lui à présent. Ils ne voulaient plus rien avoir à faire avec leur Führer, le rendaient responsable de tout. Mais personne ne les croirait. Ils se trompaient lourdement : les Russes ne feraient pas la différence.

Depuis sa dernière visite à Langenstras, les lieux avaient bien changé. Il était devenu impossible de danser à l’Europacafé. Il leva les yeux vers la façade de la bâtisse de la Saarlandstrasse : seules subsistaient à tous les étages des rangées de fenêtres vides cernées de traces noircies. La Prinz-Albrecht-Strasse ne s’en était pas sortie sans mal : le musée des Arts et Traditions populaires, le musée des Arts appliqués ainsi que le numéro 8, le siège de la Gestapo, avaient été touchés.

La sentinelle le conduisit à l’étage où une secrétaire prit le relais pour l’accompagner au bureau de Langenstras dont la porte était ouverte. Il entra et salua.

— Ah ! Kälterer, cher collègue, approchez-vous donc.

Assis derrière son bureau, il lui désigna une chaise.

— Laissez-moi seul avec le Sturmbannführer, intima-t-il à deux secrétaires qui nettoyaient la poussière de crépi du dernier bombardement.

Il regarda autour de lui. Le portrait du Führer le jour de la fête des moissons était appuyé contre le mur, cadre brisé, les étagères étaient en partie arrachées de leurs fixations, les livres négligemment entassés sur le sol. Le coin avec les fauteuils et la table avait l’air sale, fatigué, miteux. Le soleil printanier entrait par les carreaux cassés et donnait une couleur laiteuse à l’air poussiéreux. Devant les fenêtres, les éclats de verre jonchaient le plancher.

— Les vitriers vont venir cet après-midi.

Langenstras avait suivi son regard. Il prit place et entendit des morceaux de verre crisser sous les pieds de sa chaise.

— Eh oui, Sturmbannführer, j’aurai des vitriers. C’est très important, les privilèges.

Malgré le froid sensible qui régnait dans la pièce, le Gruppenführer était assis en bras de chemise, une bouteille de schnaps à moitié vide à la main. Sa vareuse chiffonnée gisait sur son bureau.

— Même Kaltenbrunner[34] devra faire preuve de patience. Les vitriers viennent d’abord chez moi. C’est déjà la deuxième fois cette semaine. On se tutoie presque, avec ces types. Je les ai fait classer « Indispensables pour F arrière-front ».

Il planta son regard dans celui de Kälterer.

— Tout fout le camp ! La fidélité, la discipline, l’esprit de corps, mais je suis encore à mon poste.

Il s’interrompit brusquement, balaya l’air du revers de la main.

— Mais laissons cela !

Il se versa du schnaps dans un verre.

Langenstras devait s’être déjà bien imbibé. Il avait le visage rouge et le regard vitreux embué par l’alcool. Mais ce n’était pas une raison pour ne pas rester sur ses gardes, loin de là !

— Ce beau petit monde, mon cher Kälterer, ce beau petit monde va changer.

Langenstras reposa la bouteille et désigna le bureau d’un geste de la main.

— Pour nous tous. Mais si étroit qu’il soit devenu pour nous, il faut que nous le protégions jusqu’au dernier moment, ce refuge de l’ordre et du devoir. Le Führer nous demande le dernier sacrifice, et nous le ferons. Il faut que nous regagnions tous notre poste pour défendre la civilisation allemande contre la barbarie sauvage du bolchevisme qui monte à l’assaut.

Ils ne l’avaient donc absolument pas oublié. Il se vit déjà couché derrière une de ces branlantes barricades antichars. À son commandement, vingt membres des Jeunesses hitlériennes boutonneux rangeraient dans leur sac d’écolier les tartines que leurs mères avaient emballées le matin même, puis se lèveraient pour charger en criant : « hourra ! » — et ils crèveraient comme des mouches, fauchés par les rafales des mitrailleuses russes.

— Gruppenführer, je connais l’assassin du camarade de parti Karasek. Laissez-moi mener l’enquête jusqu’au bout. Je suis tombé sur un abîme de trahisons, au sein même de nos propres rangs.

— Oh ! oh ! un abîme de trahisons !

Langenstras se carra en arrière dans son fauteuil, un imperceptible sourire aux lèvres.

— Mais c’est très intéressant, ça. Et qu’avez-vous donc découvert ?

— C’est une affaire délicate, et c’est pourquoi je peux vous assurer que je ne porte aucune accusation sans preuves solides. Cela concerne le Hauptsturmführer Bideaux. De graves soupçons pèsent sur lui en tant que principal complice du meurtre d’Egon Karasek et de celui de la secrétaire Inge Gerling. Il est même vraisemblable qu’il ait commis ces crimes de ses propres mains. Vraisemblable aussi qu’il soit responsable du meurtre d’un certain Eberhard Frei, tué en juillet dernier.

— De sérieux soupçons, dites-vous, mais ensuite vous ne dites plus que « vraisemblable ».

Langenstras avala le verre de schnaps et le reposa sur le bureau.

— Et les mobiles, Kälterer, les mobiles ? Il me faut vos preuves.

Le regard amusé avec lequel Langenstras l’observait l’irrita. Il posa l’in-octavo noir devant lui.

— Voici les notes de Karasek. Elles documentent les transactions illégales des dix dernières années. Elles révèlent aussi de quels genres d’affaires il s’agit. Tout a commencé avec l’expropriation des biens juifs.

Les suspects savaient que l’État déciderait de les confisquer. Ils ont convaincu des Juifs, en échange d’une somme ridicule ou d’un titre de voyage pour l’étranger, de leur donner leurs biens, meubles et immeubles, leur argenterie, leurs bijoux, etc. Ce sont des centaines de milliers de marks qui ont changé de mains, les sommes exactes sont inscrites dans le calepin. Rien que l’argent soustrait aux impôts représente un immense préjudice pour la communauté patriotique du peuple. Toujours selon le carnet de Karasek, il est clair que Eberhard Frei et Ludwig Bideaux étaient tous les deux dans le coup. Les sommes qu’ils ont touchées, le montant de leurs parts, tout y est soigneusement consigné. Plus tard, ils ont aussi détourné des marchandises provenant de l’étranger et destinées au commerce d’alimentation allemand, pour les revendre au marché noir dans des épiceries montées en réseau. De nombreux magasins de détail répartis dans tout Berlin sont notés avec la liste où ils consignaient le montant des commissions touchées. Et tout ce beau monde a fait une excellente opération.

— Et d’où tenez-vous cette preuve matérielle déterminante ? questionna Langenstras en saisissant le calepin noir.

— Le carnet était dissimulé dans les dossiers de Karasek. C’est à cause de lui que Frau Gerling est morte assassinée. Le meurtrier voulait absolument s’en emparer, mais il ne l’a pas trouvé.

Langenstras ouvrit l’in-octavo et lut à haute voix :

— 20 avril. Dix mille bouteilles de cognac de B. Prix d’achat : quatre-vingt-quinze mille reichsmarks. Reçu parafé par Frei et Bideaux.

Il tourna les pages, fit la grimace en déchiffrant l’écriture de Karasek.

— 4 janvier 1941. Reçu marchandises de cantine. Prix de vente estimé : cent soixante-quinze mille reichsmarks. Quatre-vingt mille à B. Acquitté par Bideaux.

Kälterer précisa :

— Ce genre d’affaires s’est poursuivi jusqu’au printemps 1944, à intervalles très espacés ensuite, et jusqu’à la mort de Karasek. L’approvisionnement a certainement été plus difficile à cause du déroulement de la guerre, le réseau des épiciers distributeurs aura sans doute aussi été endommagé par les bombardements. Mais jusqu’au jour d’aujourd’hui, il s’agit d’escroqueries de grande envergure. L'État allemand, et en dernière analyse le soldat allemand qui se bat vaillamment au front, ont été honteusement floués par ces vilains messieurs.

— Vous êtes un homme très habile, Kälterer, un grand flic.

Langenstras hochait la tête, mais le ton ironique de son compliment était bien perceptible.

— Ces trois-là ont détourné une grande partie des marchandises destinées aux cantines militaires. Pendant que la troupe engagée au front n’avait pas de lames de rasoir ou recevait moins de schnaps que prévu, de saucisses ou de cigarettes, ils se sont remplis les poches à l’étape et ont revendu l’essentiel au marché noir. Apparemment personne ne s’est rendu compte des pertes, la marchandise détournée a sans doute été entrée en comptabilité sous les chapitres « Casse » ou « Perdus lors d’un bombardement ». Ce ne sont pas les combines qui manquent….

Langenstras continuait à feuilleter le calepin, paraissant à peine suivre son exposé.

— Bideaux a peut-être assassiné Karasek pour effacer des traces, ou pour écarter un complice. Je ne sais pas ce qui s’est passé entre eux. Mais les ressemblances entre les modus operandi sont évidentes et on peut affirmer, preuves en main, que c’est aussi Bideaux qui a assassiné Frei. Les notes de Karasek font état des rapports qu’ils entretenaient tous les trois. Deux sont morts, assassinés, il en reste un, Ludwig Bideaux. Tout le désigne comme le meurtrier.

— C’est tout ? Et c’est pour trouver ça que vous avez mis tout ce temps ?

Le Gruppenführer jeta le carnet sur le bureau, à côté de sa vareuse.

Kälterer tressaillit en entendant le claquement sec de sa chute. Il s’attendait à une réaction de ce genre. Il était parfaitement normal que Langenstras ne soit pas particulièrement heureux qu’il lui dévoile qu’un de ses plus proches collaborateurs était un assassin.

— Pendant un certain temps, les indices m’ont fait penser à un autre coupable. Ça m’a coûté beaucoup de temps. Mais le meurtre de Frau Gerling, le calepin noir, tout ça m’a entraîné dans une tout autre direction…

— C’est bien, ça va, l’interrompit Langenstras.

Son irritation semblait tout à coup comme envolée.

Il lui grimaçait même un sourire.

— Inutile de vous justifier, Kälterer. Vous étiez bien l’homme de la situation. Je ne m’attendais pas non plus à des résultats rapides. Je veux dire… c’est tout ce que vous avez contre Bideaux ?

— Du point de vue juridique, les indices sont suffisants pour établir un mandat d’arrêt, Gruppenführer.

— Mais vous tirez toutes ces conclusions de ce seul calepin. Quelques pages de chiffres et de lettres ne font pas des preuves. Vous n’avez que des présomptions. On ne risque pas de pincer quelqu’un avec ça !

Langenstras se pencha en avant, s’accouda au bureau.

— Quel est, par exemple, le rôle exact de ce Frei dans toute cette affaire ?

— Il me semble…

Langenstras lui coupa aussitôt la parole.

— Il vous semble. Comment Bideaux et Frei ont-ils eu accès à l’alcool ou aux marchandises destinées aux cantines ?

— Je pense…

— Vous pensez. Et quel serait le mobile des meurtres de Bideaux ?

— Probablement…

— Probablement.

Langenstras se cala de nouveau en arrière dans son fauteuil et le regarda. Il n’y avait plus trace d’ivresse dans son regard d’un bleu évanoui.

— Vous ne savez rien, Kälterer, absolument rien. Pour ce qui concerne le Hauptsturmführer Bideaux, il vous manque quelques éléments. J’attendais mieux de vous sur ce point.

Kälterer déglutit. Il ne fallait pas qu’il se laisse renverser les termes de son argumentation. Sa chaîne de preuves était solide, les indices suffisants, ne serait-ce que pour convoquer Bideaux et l’interroger.

— Le facteur temps, Gruppenführer. Les circonstances actuelles ne militent pas en faveur d’un travail rapide, un travail de routine. Procurez-moi un mandat d’arrêt contre Bideaux, et je résoudrai toute cette affaire. Je le ferai craquer, je lui ferai cracher le morceau.

Un lourd silence se fit, puis Langenstras lui adressa une grimace en coin.

— Vous êtes un imbécile, Kälterer.

— Je ne comprends pas.

Langenstras prit le carnet noir et l’ouvrit à une des premières pages.

— Ça fait si longtemps… !

Il leva les yeux.

— Là, mon cher, écoutez bien ce qui est écrit là, prévint-il en tapotant le carnet de l’index. Entrée 1938 : quarante mille reichsmarks, part Bideaux de l’argent des détenus. Alors, que croyez-vous qu’il se cache derrière ces mots ?

— Détournement de…

D’un geste, Langenstras lui intima l’ordre de se taire.

— Vous avez déjà entendu parler de la « salade viking » ?

Il hésita, sentait le regard de Langenstras peser sur lui. Ça n’avait pas l’air d’une blague, le Gruppenführer semblait parler sérieusement.

— Alors ?

— Non, ça ne me dit rien.

Langenstras empoigna la bouteille et remplit son verre à ras bord sans toutefois boire une seule goutte.

— Alors vous avez raté quelque chose. Je vais vous raconter ce qui s’est vraiment passé en 1938. A cette époque, Bideaux travaillait dans l’administration d’un camp de concentration. Ces malheureux détenus ne touchaient qu’une maigre ration, et aucun ne pouvait manger à sa faim. Alors Bideaux a eu l’idée de faire la quête parmi eux pour acheter de la nourriture en supplément. Ils ont donc tous demandé à leurs parents de leur envoyer de l’argent qu’ils ont confié à Bideaux. Vu le nombre des détenus, ça faisait un bon paquet, l’un dans l’autre plus de 100 000 reichsmarks par mois. Bideaux a effectivement acheté de la nourriture, des cigarettes et de l’alcool, mais n’en a retourné qu’une petite partie aux détenus. Un jour, en faisant ses achats, il a fait ami-ami avec un certain Egon Karasek, dont il a utilisé les excellentes relations. Karasek a vendu sous le manteau à Berlin les marchandises détournées par Bideaux, et Bideaux écoulait le reste personnellement, contre du bon argent, dans les mess des camps. Et c’est ainsi que nous en arrivons à sa « salade viking ». Il a vendu ça pour deux reichsmarks six pfennigs la livre, alors que ça ne valait pas plus du dixième.

Il rit sous cape, empoigna le verre de schnaps sans en renverser une goutte et le vida d’un trait.

— Finalement Bideaux a fait la connaissance de Frei, et ces deux-là se sont entendus comme larrons en foire. Et c’est là que les choses en grand ont vraiment commencé. Frei était encore à l’Office central pour l’Économie et l’Administration, responsable du bon fonctionnement de tous les camps. Ils se sont procuré, en partie dans les pays occupés, des wagons de marchandises entiers chargés de produits achetés au marché noir. Ces marchandises étaient financées avec l’argent des détenus, avec celui qu’ils gagnaient eux-mêmes en leur ristournant moins de nourriture que payée, sans oublier les pots-de-vin des bordels des camps. Les ventes au détail ou en demi-gros se sont toutes faites à travers le réseau de distribution de Karasek. Et avec la guerre ces affaires très lucratives ont prospéré de plus belle. Karasek occupait alors un poste à la Gestion de l’approvisionnement du Grand-Berlin. De grandes quantités d’argent aboutissaient entre leurs mains, des sommes dont vous ne pouvez même pas avoir idée. Frei avait les contacts, l’accès aux informations, il surveillait la bonne marche des affaires. Il couvrait tout si nécessaire, s’assurait que les comptes étaient apurés. Bideaux servait pour ainsi dire d’antenne extérieure, il intervenait sur les arrières du front dans les pays occupés, toujours bien assidu et épiant la bonne affaire. Karasek était chargé des entrepôts et de leur capacité de stockage, de la distribution des marchandises et de leur vente au marché noir ou à des camarades du parti aisés. C’est comme ça que ça marchait.

Langenstras prit une profonde respiration. Puis il fit de nouveau sa grimace…

— Et c’est moi qui ai découvert le pot aux roses. Tout seul. Il y a des années déjà. Ça vous en bouche un coin, hein ?

Kälterer ne dit rien. Il tenait convulsivement à deux mains son petit dossier de l’affaire Karasek, posé sur ses genoux.

— Les premières rumeurs ont commencé à circuler à l’Office central pour la Sécurité en 1941. Il se disait que quelques administrations de camps vénales s’étaient enrichies par la corruption, et n’avaient pas payé d’impôts, pour des millions de reichsmarks qui provenaient des transactions organisées par l’Administration des cantines. Finalement Himmler n’a pas pu faire autrement que de désigner une commission d’enquête. J’en ai été nommé président. Les choses se sont plus ou moins perdues dans les sables, mais il faut dire aussi que si l’on avait trop touillé là-dedans, ça aurait pu devenir dangereux pour les échelons supérieurs.

Langenstras lui lança un regard amusé, puis il parut se rappeler ses devoirs d’hôte. Il sortit un second verre à schnaps d’un tiroir de son bureau et lui désigna la bouteille. Kälterer secoua la tête.

Langenstras haussa les épaules.

— Bon, ben, si c’est non, c’est non.

Il jeta un œil sur la bouteille presque vide.

— Au cours de cette enquête, je me suis servi de ma tête. J’ai su compter jusqu’à dix, j’ai compris les relations entre Bideaux et Frei, et je les ai confrontés tous avec les faits. Et il n’a pas été bien difficile ensuite de les convaincre que mon silence valait une part appropriée.

Kälterer n’y tint plus. Il déposa son dossier sur le bureau, attrapa la bouteille de schnaps, se servit et se mit à siroter prudemment le contenu du verre. Langenstras n’était pas un de ces imbéciles d’alcooliques qui avouaient la vérité quand ils avaient bu, pour regretter ensuite leurs confidences et se rétracter. Le Gruppenführer voulait quelque chose, savait quelque chose.

Langenstras leva son verre.

— Oui, buvez donc, buvez aussi longtemps qu’il y a encore quelque chose de correct à boire. A chacun de se débrouiller comme il le peut. La guerre est déjà perdue depuis des années, n’importe quel imbécile le sait. Ce qui signifiait, au minimum, déjà à cette époque, qu’il ne fallait pas perdre son temps et plutôt penser à l’avenir.

Il se leva avec effort, inclina le buste en avant et avala son verre d’un brusque coup de tête en arrière, puis se laissa retomber dans son fauteuil.

— C’est alors que ce crétin de Frei a perdu les pédales. Le gros de l’argent était sur un compte tout ce qu’il y a de normal. Frei avait organisé ça ; ça passait par l’Office central pour l’Économie et l’Administration, une affaire verrouillée à cent pour cent. Arrive l’invasion, et c’est là que Frei a disjoncté, il voulait donner tout cet argent au Führer, pour la victoire finale… On a d’abord cru qu’il voulait nous doubler.

Langenstras parla plus fort, serra les poings.

— Mais il avait vraiment perdu les pédales, c’en était trop pour lui. Il voulait remettre personnellement l’argent à Adolf. Il a donc fallu qu’on agisse. Qui le pleurerait ? Il n’avait pas d’amis, que des envieux. J’ai passé deux, trois coups de téléphone, écrit quelques lettres au procureur afin de donner à l’affaire une orientation anodine pour nous, et tout s’est calmé. Un meurtre sans meurtrier, quoi. Rien d’extraordinaire, en temps de guerre. Dossier aux archives, sous la pile du fond. Heureusement, Bideaux lui avait chatouillé un peu les côtes pour qu’il lui signe une procuration, sinon on n’aurait même pas pu toucher notre argent. Et notre Führer l’aurait sans doute dilapidé pour une de ses armes miracles.

Langenstras dut se tenir de la main gauche au plateau de son bureau ; de la droite, il secoua la poignée du tiroir central coincé qui s’ouvrit brusquement. Il en sortit une bouteille de whisky pleine et la posa sur le bureau sans trembler.

— Frei était donc éliminé, et c’est là que Karasek a commencé à faire dans son froc. Il est venu nous dire que depuis des années il notait tout, enregistrait toutes les affaires, l’une après l’autre, que toutes ces paperasses étaient en lieu sûr et lui serviraient d’assurance-vie le cas échéant. Il nous a aussi fait comprendre qu’une grande partie de l’argent lui revenait, et que si nous n’étions pas du même avis, il serait peut-être obligé de parler de tout ça à quelques-uns de ses amis haut placés. Il voulait nous faire chanter, ce rat merdeux…

Il s’interrompit, se versa une bonne rasade de whisky et le huma.

— C’est quelque chose d’exceptionnel, Kälterer, vous devriez goûter. Je l’ai mis de côté pour cette occasion.

Il l’observait par-dessus le bord de son verre, l’air interrogateur, et Kälterer acquiesça d’un battement de paupières.

Tout en lui versant un whisky, Langenstras reprit la parole.

— Avec Karasek, Bideaux est allé un peu trop vite. Accident du travail. Il nous a quitté trop rapidement, avant d’avoir eu le temps de nous avouer où il avait caché ses fameuses notes. A cette époque, personne ne savait encore qu’il avait vraiment le bras aussi long qu’il le prétendait. Tous les lèche-culs de la garde rapprochée de Himmler se sont émus de sa mort, et comme elle est survenue peu après l’attentat contre le Führer, ils ont pensé qu’il y avait là-dessous des mobiles politiques. Et l’écho a fini par résonner aux oreilles du Reichsführer-SS. Heureusement, j’étais placé au bon endroit. On m’a demandé de nommer une commission d’enquête spéciale, avec à sa tête un de nos hommes, en aucun cas un membre de la police criminelle, tous des traîtres, des gaillards peu sûrs, des amis de Nebe. Et c’est là que vous intervenez…

Langenstras but une gorgée de whisky et se passa la langue sur les lèvres en jouisseur.

— Quelque chose de très fin, vraiment !

Il se pencha en avant :

— Mais maintenant, Kälterer, c’est fini, cette affaire n’intéresse plus personne. Même pas nos supérieurs. Ils ont bien d’autres soucis…

Ils savaient tout, c’est eux qui avaient tout organisé. Ils l’avaient délibérément laissé patauger, s’étaient même bien amusés sur son compte en le voyant lancé sur des fausses pistes, à perdre son temps à des détails accessoires. Et lui, une fois de plus, avait fait ce qu’on attendait de lui. Et Langenstras l’avait convoqué pour un déballage détaillé qui, en temps normal, lui aurait valu la corde. Outre les escroqueries et les abus de pouvoir, le Gruppenführer était coupable d’incitation au meurtre et de complicité. Il pourrait en parler à ses supérieurs, demander une enquête sur ses agissements. Mais ce serait parole contre parole, et son seul élément de preuve était… ce foutu in-octavo !

— Je sais à quoi vous pensez, Sturmbannführer.

Langenstras lui agita le calepin sous le nez.

— Preuve importante. Mais je dois malheureusement vous dire que je vous retire cette affaire sur-le-champ, avec effet immédiat. Vous êtes muté à Seelow, on y a besoin des meilleurs. Croyez-moi, je ne fais pas ça par méchanceté, mais j’ai ordre d’envoyer au front tous les hommes inutiles de mon service. Et vous voilà devenu un homme en trop.

Il balança le carnet au fond d’un tiroir, dont il tira une feuille de papier pliée en quatre qu’il fit glisser vers Kälterer.

— Tous les dossiers, les preuves, matérielles ou non, restent naturellement propriété de l’Office central, selon les règlements administratifs en vigueur, bien entendu.

Langenstras voulait lui offrir la mort des héros, le Reich voulait se débarrasser de lui avant la fermeture définitive. Et s’il s’avisait de faire le mariole, il ne sortirait certainement pas vivant de la Prinz-Albrecht-Strasse.

— Cessez de gamberger, Kälterer. Avec vos histoires de marché noir et de meurtres, vous ne risquez plus d’intéresser un procureur. Comme je les connais, il y a longtemps qu’ils ont brûlé leur robe, et dans quelques mois, tout cela sera de l’histoire ancienne. La seule chose intéressante sera de savoir ce qu’il y a dans votre dossier personnel, si l’on ne pourrait éventuellement pas vous accuser d’avoir fait déporter un youtre quelconque ou pendre une de ces hommasses russes. Seuls importeront les ordres que nous avons donnés et signés. Et croyez-moi, Kälterer, dans ce domaine, on ne pourra me reprocher que quelques broutilles, un brin de corruption peut-être, mais après la guerre plus personne ne s’émouvra de ce genre de plaisanteries. Mais je n’en dirai pas autant pour vous. Rejoignez donc le front, combattez avec bravoure et surtout faites attention à ne pas tomber aux mains des Russes. Vous les intéresseriez sûrement…

Kälterer prit son ordre de mission et se leva. Tout en vidant son verre de whisky, il nota que Langenstras suivait ses moindres gestes.

— Je vous en ai peut-être un peu trop dit. Mais on ne se refait pas, et j’ai pensé qu’un bon flic comme vous serait sans doute ravi d’apprendre les moindres détails de son affaire. Je comprends que le temps vous ait rattrapé.

Langenstras lui adressa un clin d’œil.

— Entre anciens flics, il faut bien qu’on s’entraide.

Kälterer fit volte-face et se dirigea vers la porte.

— Heil Hitler ! lui cria Langenstras. Que Dieu vous garde !

Il descendit les marches, passa devant les sentinelles et sortit à l’air libre. De l’autre côté de la rue, les forsythias en fleur annonçaient le printemps. Il déplia son ordre de mission. « Prise de fonction 9 h 45, service de la direction des commandos XI, SS-Panzer-division, garnison de Seelow. »

Que le diable t’emporte, Langenstras !

Загрузка...