La jeune infirmière secoua le thermomètre.
— La température est presque normale. Ça commence à aller mieux.
Il lui sourit.
— Il faut encore que je vous prenne le pouls.
Son lit était situé côté fenêtres d’une grande salle d’hôpital pleine de patients. Aux deux bouts de la pièce, des infirmières entraient et sortaient par les portes battantes, arpentaient le couloir, poussaient devant elles des portiques pour perfusion, transportaient des plats-bassins, passaient de patient en patient avec des plateaux chargés de médicaments ou de paquets de charpie.
L’infirmière s’était assise sur le bord du lit. Elle chercha son pouls et se concentra sur le cadran de sa montre.
— Parfait, dit-elle. Vous n’allez pas tarder à partir pour une maison de conva…
Trois lits plus loin, un blessé qui s’était mis à hurler, se dressa sur son lit, roula sur le côté et cogna durement le plancher. L’infirmière se précipita.
— Le 6 s’est évanoui !
Le médecin accourut, grand, blond, pâle, visage balafré. Il rétablit le calme, donna des ordres avec une raideur toute militaire.
— Opération d’urgence, préparez les poches de sang !
Les infirmières se dispersèrent comme une volée de moineaux.
Des poches de sang… des conserves de sang, de la viande en conserve, du sang. Les conserves contre la mort !
Les conserves le poursuivaient depuis le début. Parmi les lambeaux de souvenirs qui montaient en lui, il entendit la voix dure, familière : « Kälterer, vous vous occupez des conserves ; et vite ! »
Presque au même moment, l’autre voix affleura sa conscience, une voix calme, qui pesait ses mots : « Mon cher Kälterer, c'est un bond en avant dans votre carrière, l'ascenseur pour les étages supérieurs. »
Pourquoi lui, Hans-Wilhelm Kälterer, n’était-il pas resté au rez-de-chaussée ?
Il était dans le bureau de son supérieur, le commissaire de police Scharf. Il vit deux tramways se croiser sur l’Alexanderplatz. On était en juin 1939.
Les câbles d’un ascenseur peuvent lâcher. Mais à cette époque-là, au cours de cette conversation avec Scharf, ambitieux au point d’en être aveugle et idiot, il n’y pensa même pas.
« C'est votre chance, Kälterer. Saisissez-la ou vous préférez croupir ici ? La guerre va éclater, les choses intéressantes vont se passer ailleurs, pas aux mœurs ou aux enquêtes dans un quartier chaud de Berlin. Ce ne sont que des voies de garage. » Scharf l’avait flatté, lui avait mis la main sur l’épaule, l’air jovial. « Vous êtes l’homme de la situation, venez avec moi. Entre nous, il faut que nous fassions de la police une composante du mouvement, un instrument de notre Führer. Finis les règlements de cette administration publique dégénérée. Vous devriez marcher avec nous, avant qu'on soit obligé de vous mettre au pas. Ça fera meilleure impression… »
Il s’était décidé. Techniques de combat rapproché, formation à différentes armes de tir, entraînement incessant et finalement répétition générale dans les landes du Brandenbourg. Jusqu’au jour J, jusqu’à ce que le jour J soit arrivé, le jour de l’entrée en action, le point de non-retour.
Il avait connu des centaines de personnes au cours de sa carrière, des camarades, des supérieurs, de simples relations, les amis précieux et les autres. Il avait oublié beaucoup de noms, ou ne se les rappelait qu’après de longs efforts, et cela malgré cette bonne mémoire qu’il avait exercée dans son travail.
Mais ceux des hommes assis là avec lui, en civil, dans cette simple chambre de l’hôtel Maison de Haute-Silésie, lui étaient encore bien présents : Skibba, Hartmann, Schröder, Brunnenkamp — les camarades.
Mais il y avait aussi un certain Honiok, Franz, de Hohenlieben, district de Gleiwitz, quarante et un ans, représentant en machines agricoles, le premier mort et sans doute la première conserve de la guerre, traîné jusqu’à la station radio allemande de Gleiwitz, étourdi, sans connaissance, et fusillé sur place. Et il y avait aussi Naujocks, naturellement…
Alfred Helmut Naujocks. Le vétéran, le boxeur amateur, le costaud, Standartenführer SS, sans doute parmi les premiers à s’être battu pour le Führer contre les rouges dans des combats de rue, il y avait longtemps de cela. Ils l’admiraient tous, le Naujocks, le chef du commando.
Mais pour la mise en scène projetée, le simulacre d’attaque polonaise, un mort ne suffisait pas.
« Kälterer et Schröder, allez nous procurer d’autres conserves. »
Ils étaient allés chercher les futurs cadavres de l’opération « Conserves en boîte » parmi les détenus du camp de concentration de Sachsenhausen. Quelqu’un les avait abattus. Pas lui. Un autre.
Deux infirmières poussaient hâtivement le lit entre les deux travées. Le soldat geignait à peine.
— Je te parie qu’il ne s’en tirera pas, lui souffla son voisin de lit. Deux jours, pas plus. Une bouteille de schnaps ?
Kälterer ne répondit pas. Depuis des jours, il se sentait accablé, recru de fatigue. Mais il n’arrivait pas à s’endormir. Il restait éveillé, à fixer le plafond. Il aurait eu besoin de schnaps, de beaucoup de schnaps, de cognac français, comme ce jour où ils s’étaient congratulés à l’hôtel, aux premières lueurs de l’aube, épuisés et complètement délirants en écoutant le discours du Führer : « La Pologne, cette nuit, pour la première fois, et ce sur notre propre territoire, a fait ouvrir le feu par des troupes régulières. Depuis cinq heures quarante-cinq du matin, nous ripostons ! A partir de maintenant, nous rendrons bombe pour bombe. »
Beaucoup de bombes étaient tombées depuis ce jour-là, et cette simple guerre contre la Pologne était devenue une guerre contre le monde entier, impossible à gagner désormais.
Il se retournait sans cesse sur sa couche, finit par abandonner toute idée de sommeil et s’assit sur le bord de son lit. Il s’était souvent demandé pourquoi on avait bien pu appeler les morts des « conserves ». Pour souligner leur totale disponibilité ? Perinde ac cadaver ? Une ici, une là ; non, pas celle-là, pas celle avec des traits aryens ; ça ne fait rien, nous en avons beaucoup d’autres en réserve.
Il pensa à deux vers d’un poème. Son camarade de classe au collège, ce jeune idéaliste aux penchants socialistes, lui murmurait toujours ces deux lignes quand le professeur d’allemand racontait avec beaucoup de pathos sa bataille de la Somme : « L’Etat a besoin d’hommes-conserves / Et pour lui le sang a goût de jus de framboise. »
Kälterer s’étira sur son lit. Il était bien question de l’État allemand, et passé ces années humiliantes d’après 1918, tous les moyens étaient bons. La force crée le pouvoir et le pouvoir le droit. Mais entre-temps la situation avait changé du tout au tout. Gleiwitz et Venlo avaient encore pu passer pour des coups de main bien menés, téméraires, des actions d’éclat. Mais ensuite ? « La guerre est cruelle, et à la guerre, être modéré c’est faire preuve de bêtise. » C’est Naujocks qui avait dit cela. Éliminer le moindre doute en soi : beaucoup de supérieurs s’y entendaient. Il avait étouffé tous ses scrupules, obéi aux ordres, fait son devoir. Les vers de Brentano lui revinrent en mémoire : « … et celui-là est mauvais qui prend la fuite. » Il avait voulu faire carrière, évidemment. Peut-être Merit avait-elle eu raison, mais aussi longtemps qu’il avait la possibilité de monter dans la hiérarchie, il se moquait éperdument de savoir ce qui se passait autour de lui. Il était soldat, officier. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Brentano jetait un regard plus fataliste sur tout cela. « Celui qui tombe ne se relève pas, celui qui est debout peut encore vaincre, le survivant a raison, est mauvais qui prend la fuite, tralala. »
Depuis longtemps, les choses n’étaient plus aussi simples.