Coup de sifflet du train bref et strident. Le roulement sourd des roues qui l’avait accompagné depuis qu’il s’était réveillé d’un sommeil sans rêves provoqué par des somnifères fut remplacé par un bruit de fond plus net, interrompu à intervalles réguliers par un claquement sec.
Un pont, certainement, un pont très long. Une construction métallique avec de nombreux pylônes.
Il demanda à l’infirmière affairée qui passait :
— Où sommes-nous ?
— Nous traversons le Rhin.
Le Rhin ! De retour au pays, au Reich ! Il essaya sans y parvenir vraiment de s’imaginer la vallée du Rhin, les pentes vertes des coteaux qui montaient doucement, le rouge des toits, le ruban brun-bleu du large fleuve.
Il y avait des jours qu’il était allongé sur le lit de camp inférieur d’un train de voyageurs français transformé en convoi sanitaire. Il ne voyait rien du paysage. Il lui semblait qu’on avait plusieurs fois changé de direction. Il avait attendu de longues heures sur des voies de dégagement, le temps de céder le passage à des hommes et du matériel qui montaient vers le front de Normandie, ou ailleurs vu les événements. A des nœuds ferroviaires, en pleine voie, le train avait subi des bombardements à basse altitude. Sur les lignes qui convoyaient des renforts, il y avait d’incessantes attaques suivies d’incessantes déviations. Des bribes d’informations, des rumeurs couraient dans les compartiments. Tout semblait s’effondrer. Une armée en déroute. Qui n’avait plus le moral.
Une odeur de chloroforme et de fumée de cigarettes flottait dans l’air. Il se demanda où se trouvait ce pont ; à l’endroit où finissait la plaine du Rhin, montant doucement vers les hauteurs de l’ouest, ou à une passe étroite encadrée de rochers abrupts, comme aux environs de la Lorelei ? « Ich weiss nicht, was soll es bedeuten… »[1]
Il l’ignorait.
« Le Rhin, le fleuve allemand, pas la frontière de l’Allemagne. » Seules quelques bribes de ce qu’il avait appris à l’école lui traversèrent l’esprit ; c’est tout ce qu’il se rappelait.
Fais un effort, il faut aussi que tu saches analyser des situations nouvelles. Regrouper les informations, comprendre vite, agir rapidement. Voilà le mot d’ordre du jour.
Il avait vu la moitié de l’Europe, mais n’était jamais allé dans la région du Rhin supérieur et du Rhin moyen. Sans doute passerait-on par Francfort, ou Cologne, la Ruhr et Hanovre, puis Berlin, sa destination.
Il connaissait Cologne. « Présentez-vous à Cologne, vous y prendrez vos instructions. » 9 novembre 1939, seize heures, au lendemain de l’attentat manqué contre Hitler à la brasserie Bürgerbraükeller de Munich. L’opération Schellenberg. Il avait fait partie du commando SS armé. En violation de la frontière, ils étaient allés en territoire hollandais en civil, à Venlo, pour enlever deux officiers des services secrets britanniques. Succès sur toute la ligne.
Et il se rappelait aussi Paula et son allure provocante, cette putain bien en chair d’un bistrot pour ouvriers non loin du Neumarkt. Paula se disait parisienne, appelait tout le monde « chéri » et parlait quelques mots de français à une époque où c’était déjà interdit, voire même dangereux. Ils trouvaient ça particulièrement séduisant, en harmonie avec leur présence, leur mission. Une petite touche d’ambiance. « Mettez-vous à la place de votre adversaire, étudiez le terrain, puis fondez-vous dans la foule », leur avait inculqué l’instructeur. Qu’est-ce qu’ils avaient ri, avec cette fausse française sur les genoux, des obscénités vulgaires dans les oreilles, la tête pleine de bière Kölsch et de vin du Rhin. Ils se trouvaient si jeunes, si invincibles, l’élite du pays, du pays le plus puissant du monde, l’Allemagne. L’opération Walter Schellenberg remontait déjà à quatre ans et demi. Une éternité. Cela n’avait absolument rien à voir avec ces opérations auxquelles il avait participé ensuite à l’Est.
Et voilà qu’il était allongé dans ce train crasseux : une balle lui avait traversé la cuisse.
« La bonne blessure, avait dit le chirurgien. Pour ce qui est de galoper, ça prendra son temps, au moins un mois ; on vous expédie à Berlin pour une guérison complète. »
Il n’aurait vraiment pas dû aller sur le champ de bataille ; c’est Bergmann qui était compétent pour diriger les opérations de terrain. Quelle mouche avait bien pu le piquer ? Après le débarquement en Normandie, les actes de sabotage de la Résistance avaient augmenté et elle avait porté des coups sensibles à la logistique allemande, y compris dans le secteur dont il avait la responsabilité. Il fallait compter tous les jours avec des attaques contre des postes de garde, des ponts qui sautaient, des agressions contre des lieux de spectacle et de loisirs. Ajoutons à cela des opérations bien préparées contre des unités allemandes en voie de regroupement, en route vers le nord, vers le front. La Résistance s’enhardissait de plus en plus, le nombre de coups échangés augmentait et les Français devenaient de plus en plus imprudents. C’était le moment d’agir vite et de frapper fort.
Il avait tout réglé à la perfection, recueilli comme toujours toutes les informations, en avait fait la synthèse, avait exploité les écoutes radio, tiré l’essentiel des rapports des indicateurs. Grâce à ce flot de renseignements, d’allusions, de messages codés et d’aveux arrachés, il s’était fait une idée d’ensemble très précise. Il s’agissait d’une importante livraison d’armes des Anglais dans le secteur G/7. Il avait organisé ses unités, mis en place le dispositif, prévu des groupements tactiques d’intervention rapide ainsi que la surveillance des environs comme dans les manuels d’instruction. Tout devait se dérouler sans accroc. Le temps avait manqué pour peaufiner tous les détails, mais il n’y avait pas eu moyen de faire autrement…
Une ferme isolée du Massif central servait de repaire aux résistants. Un terrain facile à surveiller, quoique intelligemment choisi par les défenseurs. Il avait à sa disposition des fascistes français, des miliciens fermement décidés à s’attaquer à leurs propres compatriotes dans la lutte finale contre le bolchevisme. Il avait détaché ses propres groupes de sécurité en vue d’un encerclement d’envergure, y ajoutant tous les hommes qu’il avait pu obtenir. Arrivant par le nord, les miliciens devaient pénétrer sur les lieux en premier, par surprise. Les autres unités s’occuperaient du reste de l’encerclement, dresseraient des barrages sur les routes.
Évidemment, l’affaire avait mal tourné, comme souvent.
Sa place était aux transmissions. À ce poste, son travail consistait à coordonner les mouvements de troupes sur le terrain, les déplacements rapides d’unités. Il était celui qui avait l’œil à tout. Le « Debout, en avant, en avant ! », c’était le métier de Bergmann. Et Bergmann s’était senti mis à l’écart parce que, cette fois, il s’était rendu en personne sur les lieux pour diriger l’opération.
La ferme avait été rapidement cernée. Il faisait clair, une nuit de pleine lune, le terrain était accidenté. Armes au poing, ils traversèrent des champs parsemés de cailloux. Au voisinage de murets de pierres sèches isolés, des buissons de genévriers se détachaient du sol. Une région faite pour des chèvres et des ânes, sèche mais pleine de charme. La douce France. On entendait le chant des cigales et il flottait des odeurs d’herbes qu’il ne connaissait pas. Certaines, suaves, sentaient le savon, Paris, d’autres le moisi, comme chez lui en automne.
— Hans, ça sent la pourriture, ici.
Il rit.
— C’est beau ici.
Merit avait ramé avec lui en direction de l’îlot. Ils étaient allongés sous le saule pleureur. L’eau de la petite rivière clapotait doucement contre la berge qui sentait la vase. Il lui caressa l’avant-bras, elle le repoussa.
— Hans, tu sens la pourriture…
— Tu dis des bêtises.
Un signal rouge avait soudain clignoté dans la nuit. On entendit le crépitement d’une mitrailleuse, suivi d’un tir nourri dévastateur. Il ne savait absolument pas pourquoi il était venu là. Il avait donné l’ordre : « Debout, en avant, en avant ! » Bergmann assistait à tout cela, l’air consterné. Les hommes se précipitèrent en avant, firent feu avec leurs pistolets et les mitrailleuses, installèrent les mortiers dans la pagaille. Plus question de faire des prisonniers. Le vacarme était assourdissant. Des tirs courts et hachés, des lueurs, de sourdes déflagrations.
Tuer à quatre temps.
Merit au piano, So nimm denn meine Hände…
La douleur ne le transperça qu’au moment où sa tête heurta violemment le sol. La guerre était finie pour lui. Apprécier cette fin à tout prix, car ce qui suivrait serait terrible.