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Elle l’agrippait à la veste.

Personne n'oubliera jamais ça, Hans, et surtout pas toi.

Il tirait, tirait, mais ne parvenait pas à se libérer.

Oui, mais que veux-tu que je fasse ? Lâche-moi, il faut que je descende au bunker ! Les sirènes, tu n'entends pas ?

Tu ne peux passer ta vie à te cacher.

Elle avait une poigne de fer. Comment pouvait-elle être aussi forte ?

Et où es-tu ? s’écria-t-il, lâche-moi, une fois pour toutes, lâche-moi. Il tirait, tirait.

Plus rien ne peut t’aider. Elle le lâcha, il bascula en arrière et tomba à la renverse.

Il releva lentement la tête. Il lui fallut un moment pour s’orienter. Il était encore dans l’appartement, attendait toujours et s’était endormi, assis à la table de la cuisine. Merit était morte. Il ne restait d’elle qu’une simple croix de bois. Deux jours après le bombardement, ils l’avaient prévenu. Il avait prié le pasteur de s’occuper de tout. Il lui avait donné de l’argent, cet argent qu’elle ne pouvait plus refuser. Les cauchemars étaient venus quelques jours plus tard. Elle le hantait, lui faisait la morale, comme si l’on pouvait changer quelque chose à sa vie. Il fallait qu’il la laisse derrière lui, l’abandonne comme le reste.

Le deuxième coup de sonnette le sortit complètement de son engourdissement. Et si ce n’était pas une fois encore le laitier, ou un soldat épuisé qui demandait un verre d’eau… Il vérifia de nouveau son parabellum et le coinça dans sa ceinture, dans son dos, sous sa veste. Huit balles jusqu’à la liberté. L’étau se resserrait autour de Berlin. Des unités vaincues entraient en masse dans la ville par le sud. On en reformait de nouvelles, qu’on renvoyait au feu. Les Russes étaient à Zossen, Treuenbrietzen et Königswursterhausen. On se battait à Lichtenberg, Niederschönhausen et Frohnau. Frohnau… Le piège se serait bientôt refermé. Il fallait qu’il parte. Peut-être que ce coup de sonnette serait le bon, il pourrait enfin solder cette affaire.

Il ouvrit, vit l’homme qui montait les marches et sut aussitôt qui il avait en face de lui. Il ne répondit pas aux questions, mais fit entrer l’individu couvert de poussière. Ce type avait absolument besoin d’un nouveau costume et il allait lui en tailler un. Cette idée l’amusa, l’amusa un peu trop longtemps. Quand l’homme se retourna, il avait un pistolet à la main, un Lignose, une arme de sinistre réputation dans le milieu berlinois.

Il y avait toujours quelque chose qui allait de travers, comme dans tous les plans. Un assassin brutal lui faisait face tout à coup, qui le braquait avec un pistolet. Il ne s’était pas attendu à ça, ça ne correspondait pas au profil du cocu trahi. Jusque-là, ce Haas avait battu ses victimes à mort. Il faut croire que la guerre changeait aussi les assassins. Il allait tirer à présent, il pouvait tirer à tout moment s’il n’obtenait pas de réponse à sa question idiote. Il valait mieux qu’il lui explique tout, cette histoire aurait l’air d’un simple malentendu. Sinon, il allait manger les pissenlits par la racine à la place d’un autre. Mais ce type qui avait perdu les pédales ne le croirait pas, il y avait trop de haine dans son regard.

L’homme se redressa et il comprit qu’il avait pris sa décision. Le doigt se crispa sur la détente, et lui demeurait là, impuissant. C’était peut-être l’expiation que Merit exigeait de lui, pas le temps de se repentir, aucune possibilité de s’expliquer. Merit donne-moi cette chance, Merit, je t’en prie, je t’en prie !

Le percuteur claqua dans le vide. Il avait fait un bond de côté. Il entendit de nouveau le bruit métallique : Clic ! Clic !

L’homme jura, lança l’arme dans sa direction, mais le manqua. Il se releva, grimaça un sourire. Ce type n’avait vraiment pas de chance. Tant de connerie sous un même crâne, c’était à ne pas croire. Et puis cette dernière question : « Qui est la maudite putain qui t’a chié au monde ?! » Il pouvait le lui dire, exactement…

Déjà, il tenait son arme en main et tira, tira dans cette tronche d’imbécile, dans le vieux manteau, dans la poitrine. L’homme fut projeté en arrière, s’accrocha au porte-manteaux dont il entraîna une partie avec lui dans sa chute. Un vase de prix tomba de la commode et se brisa en mille morceaux sur le tapis persan. Il gémit doucement, soupira et ne bougea plus.

Il s’approcha lentement, l’arme au poing. L'Allemagne, Merit, la Grande Allemagne.

Il balança un coup de pied dans les côtes du mort qui remua un peu, mais pas une paupière ne cligna, pas un bras ne bougea. Haas était bien mort. Un cas évident de légitime défense. Le monde était bon pour lui. On ne pouvait rien y changer.

Il fallait qu’il se dépêche, les Russes pouvaient à tout instant siffler la fin de la partie. On entendit des tirs rapprochés semblables à des crépitements d’armes d’infanterie légère. Il tourna le cadavre sur le côté, lui arracha le sac à dos, retira le manteau, se battit avec le pull-over et lui enleva enfin le pantalon. Puis il décrocha son uniforme noir du valet.

L’homme n’était pas trop lourd. Il l’appuya dos au mur, lui passa sa plaque d’immatriculation autour du cou, lui enfila une de ses chemises, la boutonna soigneusement et l’ajusta correctement, comme le faisait jadis sa mère. Si tu veux être soldat, Hans, il faut que tu saches t’habiller proprement et correctement. Puis il lui enfila sa vareuse. Il eut d’abord du mal avec les bras, mais ils finirent par passer dans les manches. Il transpirait. Pour finir, il se battit avec les jambes flasques de son pantalon noir.

Il boucla le ceinturon. Notre honneur s’appelle fidélité ! Exactement, Sturmbannführer. Il salua, prit ses papiers, les feuilleta une dernière fois et les enfouit dans la poche de la vareuse du mort. Et maintenant, fais ton devoir, camarade ! Pour moi, tu es le dernier cadavre important de cette guerre, ma conserve personnelle.

Le premier s’était appelé Franz Honiok. On l’avait surnommé « conserve », parce qu’ils l’avaient entreposé quelque part avant de le déposer à l’émetteur. Et les conserves étaient faites pour durer, elles conservaient les histoires qu’on voulait raconter. Sa conserve se retrouverait vraisemblablement dans une fosse commune, mais son histoire serait consignée dans le registre des décès, sans conteste, noir sur blanc, Hans-Wilhelm Kälterer, Sturmbannführer, Waffen-SS, Gestapo, Office central pour la Sécurité du Reich, tête explosée, mais identifié grâce à son numéro matricule, tombé au combat autour de Berlin, tombé pour le Führer, le peuple et la patrie. Solide, cette légende, solide pour la suite de son existence.

Il visa le cadavre avec le parabellum et tira encore quelques trous dans la vareuse. Il fallait que ça ait l’air vrai.

Il tendit l’oreille, mais les autres locataires ne se manifestèrent pas, alors qu’ils avaient certainement entendu les coups de feu. Ils devaient tous penser aux Russes et s’étaient cachés, calfeutrés. Peut-être que l’un ou l’autre montrerait le bout de son nez après l’explosion de la grenade. Mais il lui suffirait d’exhiber le sauf-conduit de la Gestapo.

Il rassemblait ses affaires dans la cuisine quand il entendit la clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée.

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