Il prit un chargeur plein sur la table, l’engagea dans son logement, se plaqua contre la porte presque fermée de la cuisine et risqua un œil dans l’entrée. La clenche bougea à plusieurs reprises et la porte s’ouvrit enfin à la volée. Dos courbé, un homme pénétra à reculons dans le vestibule avec tout son barda. Il portait un casque et traînait derrière lui un lourd sac de marin qu’il appuya contre le mur, puis il posa son casque dessus et se retourna. Il leva les yeux vers le lustre et sembla soudain remarquer que la lumière était allumée. Il laissa prudemment glisser son sac à dos sur le sol, fit quelques pas hésitants et s’arrêta brusquement quand il découvrit le cadavre dans l’angle formé par la commode et le mur. Il empoigna le pistolet-mitrailleur qui lui pendait sur la poitrine. Il passa devant la porte de la cuisine et s’approcha de la dépouille de Haas.
— Eh bien, Hauptsturmführer, l’assassin revient toujours sur le lieu de son crime, n’est-ce pas ?
Kälterer avait fait un pas en avant dans le vestibule, le pistolet directement pointé sur le ventre de Bideaux.
Celui-ci sursauta et le regarda comme s’il avait un fantôme en face de lui. Mais il se reprit aussitôt. Sa bouche entrouverte se déforma pour son rictus familier. Il regarda Kälterer, puis le mort étendu à ses pieds.
— Lieu du crime ? C’est moi qui habite ici, pas vous. Et qu’est-ce que ce mort fait là ? C’est vous qui avez combiné ça ? Une sorte de fête surprise ?
Kälterer s’efforça lui aussi de sourire.
— Une surprise, certainement. Je n’avais pas pensé que je vous reverrais un jour. Je pensais que vous poursuiviez le combat en Italie.
— Tout comme vous sur les hauteurs de Seelow, au verrou de la ville ?
— Toujours au courant de tout, hein, Hauptsturmführer ?
— Ce n’est pas un exploit, je quitte Langenstras à l’instant. Je vous croyais en plein milieu des combats. Je commençais même à me faire du souci pour vous. Mais, que vous vous soyez caché ici…
Il sourit.
— Vous avez quand même fini par trouver un appartement digne de votre grade. Pas mal… Vous avez les nerfs solides, Kälterer, mes félicitations.
Les murs se mirent à vibrer sous des tirs d’artillerie lourde, et les obus qui éclatèrent non loin firent hocher le lustre de l’entrée et vaciller la lumière. Bideaux avança d’un pas.
— Stop !
Kälterer dirigea l’arme en direction de la tête de Bideaux, qui ouvrit les bras en signe d’apaisement.
— Baissez donc enfin cette pétoire ridicule, ou auriez-vous l’intention de me tuer ? Ça ne se fait pas entre camarades.
— Vous le mériteriez pourtant.
— Ne soyez donc pas si mesquin, Kälterer, on a vraiment bien d’autres soucis. Ce que vous faites dans mon appartement ne m’intéresse absolument pas. Alors, faites comme chez vous. Je suis simplement venu pour mettre de l’ordre dans mes affaires, le plus vite possible. Je veux sortir de Berlin avant que les Russes ne bouclent toutes les issues. D’ailleurs, je vous conseille d’en faire autant.
Il se passa la main dans la nuque, jeta un bref regard à Kälterer, fit glisser la courroie de son pistolet-mitrailleur par-dessus la tête et déposa l’arme sur la commode.
Kälterer baissa son pistolet, mais sans quitter Bideaux des yeux.
— Eh bien, voilà qui est bien ! Venez, il faut se dépêcher.
Bideaux passa devant lui, dénoua la cordelette du sac de marin dont il renversa le contenu sur le sol. Des vêtements, une paire de chaussures d’hiver, quantité de conserves de viande et de poisson, des saucissons secs, plusieurs cartouches de cigarettes et des tablettes de chocolat se répandirent sur le tapis.
Tout en déboutonnant sa vareuse, il se tourna vers Kälterer qui l’observait depuis la porte de la cuisine.
— Dites-moi, ce type, là, c’est vous qui l’avez tué ?
Il ne répondit pas.
— Moi, ça m’est égal, remarquez.
Bideaux se débarrassa de sa vareuse et commença à déboutonner sa braguette.
— Mais, est-ce que ce n’est pas cet imbécile… comment s’appelait-il déjà… Haas, oui, ce Haas ?
— Exact. C’est Ruprecht Haas.
Bideaux passa d’une jambe sur l’autre pour retirer ses bottes. Puis le pantalon tomba à terre, et vêtu d’un seul caleçon long, il se mit à fouiller dans les vêtements. Il leva soudain les yeux.
— Mais vous vous connaissiez ?
— Disons que c’est une vague relation. Mais cela n’a plus aucune importance.
— Si vous le dites. Mais comment se fait-il qu’il porte un uniforme SS ?
Bideaux contemplait le cadavre.
— Il a eu de l’avancement.
— Et comment a-t-il atterri dans mon quartier ? Je le croyais déporté à Buchenwald.
— Il s’est évadé l’été dernier et a tué ses anciens voisins. Il avait aussi l’intention de s’occuper de vous.
— De moi ? Et pourquoi ça ?
Bideaux enfila une paire de pantalons fatigués.
— Il voulait se venger de vous.
— Se venger ? De moi ?
Son visage disparut dans le col d’un pull-over à col roulé.
— Mais pourquoi moi ? dit la voix assourdie par la laine, puis sa tête réapparut. Tout de même pas parce que j’ai sauté une fois sa femme ?
— À cause de ça aussi, apparemment.
— Et il aurait eu d’autres raisons ?
Il boutonna sa braguette et se pencha vers les chaussures d’hiver.
— Parce que vous l’avez dénoncé.
— Quelle idée !
Bideaux enfila les lacets dans les œillets, les serra, fit des doubles nœuds et se releva.
— C’est lui qui vous a raconté ça ? questionna-t-il avec un mouvement de la tête vers le cadavre.
— Il n’en a pas eu le temps. Mais c’est l’évidence même. Vous et Karasek l’avez donné pour avoir son magasin.
Bideaux s’esclaffa et se plaça devant la glace de la garde-robe.
— Oui, c’est probablement ce qu’on aurait fait. Mais sa vieille a été plus rapide.
— Quoi ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Bideaux entra dans son bureau. Il sortit une grosse liasse de papiers d’un secrétaire et la transporta dans la salle de bains.
— Langenstras vous a raconté notre petite histoire, pas vrai ?
Kälterer avait suivi Bideaux jusqu’à la porte. Il acquiesça.
— Bon, alors vous êtes au courant. Avec Karasek, on était dos au mur, un grand nombre de nos points de vente avaient été bombardés, on n’arrivait plus à se débarrasser assez vite des marchandises et tout ça pourrissait gentiment dans des entrepôts. Mais ce froussard de Haas ne voulait pas jouer le jeu. J’ai rencontré plusieurs fois sa bonne femme dans la cage d’escalier. Et je me la suis faite. Ce qui n’a pas été bien difficile, elle m’est littéralement tombée dans les bras, la mignonne, elle devait être en manque. Bah, rien d’étonnant, avec un mari aussi têtu…
Bideaux posa la pile de papiers sur le couvercle des toilettes, en détacha quelques feuilles qu’il alluma, puis balança dans la baignoire. Il nourrit le feu en y jetant sans cesse des feuilles jusqu’à ce que les flammes atteignent le bord. La fumée piqua les yeux de Kälterer.
— Et puis ?
— Je lui ai fait miroiter les avantages financiers de notre petite affaire pour qu’elle convainque son mari et le pousse à vendre notre marchandise. Mais, même elle, elle s’est cassé les dents sur du granit. Et c’est alors qu’à la Saint-Sylvestre il a ouvert sa grande gueule. Le moment était venu. Mais comme je vous l’ai dit, sa bonne femme a été plus rapide que nous.
Bideaux continuait à alimenter le feu, feuille après feuille, tout en prenant garde que les flammes ne montent trop haut.
— Pourquoi a-t-elle fait ça ?
Bideaux jeta les dernières pages dans la baignoire noire de suie, attendit qu’elles soient entièrement brûlées et ouvrit le robinet d’eau qui lâcha quelques gouttes, puis tarit. Il grimpa dans la baignoire et piétina les restes des papiers calcinés.
— Mon Dieu, Kälterer, elle voulait se débarrasser de son vieux, tout simplement. Elle était folle de moi. Je lui en offrais sans doute plus qu’elle n’en avait jamais goûté. Est-ce que je sais, moi, comment ça fonctionne, les femmes ? Dans tous les cas, elle a envoyé son Haas prendre sa retraite à Buchenwald et nous, on a eu le magasin.
— Mais Frau Haas avait dû s’imaginer une suite bien différente ?
Bideaux piétinait la suie et la réduisait en une fine couche grasse.
— Ce n’était pas mon problème. J’ai tout de suite arrêté les frais avec elle. Elle a encore fait quelques difficultés, mais Karasek l’a calmée. Stankowski a repris la boutique et a revendu notre marchandise, comme convenu. C’est tout ce qu’on voulait, dans cette affaire.
Bideaux essuya ses semelles sur le tapis de bain qu’il roula en boule et enfouit dans le panier à linge.
Il traversa le vestibule pour regagner son bureau. Sur ces entrefaites, le tonnerre des détonations d’obus avait augmenté. Des morceaux de la décoration en stuc tombèrent sur le parquet.
Kälterer demeura dans la porte.
— Vous savez que vous êtes le dernier des salauds ?
— C’est vous qui dites ça !?
Bideaux décrocha une huile qui représentait une femme nue assise et ouvrit la serrure à combinaison d’un coffre-fort mural. Il en sortit plusieurs liasses de billets de banque, des passeports et divers papiers d’identité qu’il fourra dans sa poche revolver. Il laissa le coffre ouvert et s’approcha de Kälterer, son sourire grimaçant aux lèvres :
— Vous vous rappelez ce que le Führer a dit ? Non ? Ben, je vais vous le dire : « J’ai délivré les hommes de leurs répugnantes illusions, ces illusions dégradantes, empoisonnées qu’on appelle conscience morale. » Et vous, vous voulez que je vous dise ce que vous êtes ? Un de ces petits-bourgeois pharisiens et bornés, dépassé par les événements. Voilà ce que vous êtes !
— Mais je n’ai jamais tué de femme avec un couteau à trancher, moi…
— Vous allez me faire pleurer. Si je me rappelle bien votre dossier personnel, vous avez été de tous les coups tordus. Et je ne sache pas que vous ayez porté des gants de velours. Et moi non plus, avec les femmes. Mais est-ce que je vous en fais tout un fromage ? Certainement pas. Il y a certaines choses qu’il faut faire si on ne veut pas avoir d’ennuis par la suite. Nous sommes comme ça, nous autres êtres humains.
— Là, vous confondez plusieurs choses. Il y a une différence entre un meurtre de sang-froid et exécuter des ordres, obéir.
Il se recula pour laisser passer Bideaux qui se rendit à l’armoire de sa chambre à coucher.
— Au fait, comment va votre fiancée ?
— Dennewitz ? Vous êtes extraordinaire, mon vieux !
Bideaux enfila une grosse veste en laine qu’il avait décrochée d’un cintre.
— C’était une bonne adresse il y a encore peu. Oberaufseherin à la Ligue des Jeunes Filles allemandes, belle-sœur par alliance du maréchal Keitel. Excellent. Mais ça ne vaut plus rien par les temps qui courent, et encore moins pour ceux qui nous attendent. Il faut prendre ses distances avec ça, comme on s’éloigne d’un poteau électrique en plein orage.
— Quel poésie, quel amant romantique !
— Ah ! allez vous faire foutre, Kälterer…
Bideaux prit quelques pantalons et quelques chemises. Dans le vestibule, il les bourra dans son sac de marin et y ajouta son ravitaillement, le chocolat et les cigarettes, dont il ouvrit auparavant une cartouche pour en extraire un paquet.
— Allez, Kälterer, tournons la page, oublions cette querelle inutile sur ce Titanic en train de sombrer. Fumons-en encore une entre camarades, avant de nous séparer et de partir chacun de son côté.
Bideaux le conduisit dans la salle à manger. Sur la table, des cendriers débordants de mégots et de cendre voisinaient avec des bouteilles de vin et de cognac que Kälterer avaient vidées au cours des jours et nuits précédents.
— Je vois que vous avez mené la grande vie dans mon appartement.
Bideaux grimaça son sourire, alla à la fenêtre et jeta un œil dans la rue à travers le rideau.
Les tirs d’artillerie n’arrêtaient pas de tonner. Kälterer se dit que les Russes avaient pris position dans le sud de Grunewald. Bideaux lui proposa une cigarette.
— Des américaines !?
— Les relations, Kälterer, les relations !
Bideaux sourit d’aise.
— Vous n’êtes pas allé en Italie, je me trompe ?
— Si, j’y suis allé aussi. Mais surtout en Suisse. Avec des autorisations spéciales signées Langenstras. Il fallait bien qu’un professionnel de la finance aille placer cet argent gagné à la sueur de notre front, avant qu’ici les choses tournent en eau de boudin. Les banques nous ont aidés, et pas qu’un peu. Il faut bien qu’il nous reste quelque chose de tout ça, même après la guerre. Et aux Suisses aussi, par voie de conséquence.
— Et Langenstras vous a fait confiance ? Vous auriez pu prendre le large avec l’argent.
Il s’assit dans un fauteuil et alluma sa cigarette.
— Notre honneur s’appelle fidélité. Faut-il vous le rappeler ?
Le regard de Bideaux erra vers l’entrée et resta accroché au cadavre.
— Non, non, avec ce bon Langenstras, ce genre de plaisanterie ne prend pas. Ça n’en vaut pas la peine, ni à court ni à long terme. Il y a assez d’argent pour nous deux et nous nous sommes assurés côté Suisse que rien ne pourra arriver, avec une garantie mutuelle. Tout s’est passé correctement, n’ayez aucune crainte.
Il secoua la cendre de sa cigarette sur le tapis.
— Dites-moi, ce Haas me turlupine. Vous dites qu’il voulait m’envoyer ad patres ? Mais vous l’avez laissé entrer ? Il vous connaissait ?
Kälterer secoua la tête.
— Alors, il vous a pris pour moi. Il a voulu me tuer, mais vous avez été plus rapide.
Bideaux grimaça.
— Quel étrange hasard. Alors, si on veut, vous m’avez sauvé la vie, camarade. Je vous dois quelque chose. Le mieux, c’est que je vous laisse quelques conserves ; de toute façon, ce sac est trop lourd pour moi.
— Vous êtes né trop bon dans un monde trop mauvais.
Le rire de Bideaux se perdit dans le vacarme qui montait de la rue. On entendit des bruits de chevaux ferrés, de bottes sur les pavés, des voix qui hurlaient, des grondements de moteurs de camions. Ils se précipitèrent à la fenêtre. Des soldats passaient en courant devant la villa, quelques-uns à pied, d’autres à cheval, certains avec leurs armes, d’autres désarmés.
— Ça ressemble fort à une débandade, si vous voulez mon avis.
Bideaux lâcha sa cigarette et l’écrasa sur le parquet d’un coup de talon.
— Pas foutus de tenir la position, ces sales lâches ! Le poste de commandement le plus proche doit être à Wilmersdorf. Les Russes ne vont pas tarder à arriver. Il est grand temps pour moi.
Bideaux fila dans l’entrée, boutonna sa veste dont il releva le large col. Il prit son chapeau et l’enfonça bas sur le front. Puis il tira plusieurs conserves et un saucisson sec du sac de marin et les déposa sur la commode.
— J’espère que les Russes ne vous rateront pas, Bideaux.
— Vous n’êtes pas très reconnaissant, Kälterer, soit dit sans vous offenser. Merci, de même !
La porte claqua derrière lui.
Kälterer retourna dans la salle à manger et regarda par la fenêtre. Dans le soir qui descendait, Bideaux courait en direction de Grunewald et disparut bientôt dans l’escalier en pierre de la Königsallee.
Il fallait qu’il se dépêche, lui aussi. Il fouilla rapidement les affaires de Haas, déchira ses faux papiers, retourna le sac à dos, le vida et tomba sur une tenue de détenu. Des lambeaux déchirés pendaient d’une manche de la veste.
Dans la cuisine, il sortit les armes de la valise, les munitions et les grenades et les remplaça par les conserves de Bideaux et la tenue de déporté. Il brûla le reste des papiers sur le tas de cendres et de suie de la baignoire. Il endossa son manteau, fourra le parabellum dans la poche, empoigna la valise et la déposa au milieu des marches de l’entresol. Il revint dans l’appartement, saisit une grenade à manche et la dégoupilla. Il sortit sur le seuil et la balança en direction du cadavre.
La porte claqua derrière lui alors qu’il fonçait déjà dans l’escalier. Il saisit sa valise au passage et, au moment où il arrivait au rez-de-chaussée, une sourde déflagration secoua la villa. Dors en paix, Sturmbannführer Kälterer.
Il quitta la Höhmannstrasse par le même chemin que Bideaux. Les dernières lueurs du jour avaient disparu, et le ciel était illuminé par les tirs de l’artillerie lourde. Il avait l’intention de passer par Grunewald pour rejoindre l’Avus, espérant que la grande ceinture de Berlin ne serait pas encore entièrement bouclée. Les mouvements de réfugiés et de sinistrés les plus importants se faisaient à l’ouest et il entendait les rejoindre.
Il trouva la bonne route dans le bois et pressa le pas en faisant le moins de bruit possible. Il dut s’arrêter pour reprendre souffle. Au moment où il s’apprêtait à repartir, il entendit des bruits étouffés qui venaient dans sa direction. Il discerna des voix, des ordres brefs claquaient en russe. Il se précipita dans le bois, trébucha sur des branches mortes, zigzagua entre des troncs et des fourrés. Le sol montait un peu, un taillis lui barra la route, il entendit de nouveau des voix sur la droite. Il fallait qu’il prenne sur la gauche, qu’il louvoie vers le sud sans se laisser détourner de son but. Mais il se perdit rapidement. Désorienté, il se fraya un passage à travers les halliers, se protégeant le visage avec les bras.
— Stoï !
Une salve de pistolet-mitrailleur hacha les arbustes devant lui. Il se débarrassa de son arme et bifurqua. L’obscurité le protégeait. Soudain, le crépitement de pistolet-mitrailleur reprit, plus proche cette fois, plus intense, plus distinct, comme ces cris qu’il ne comprenait pas. Il entendit des branches craquer, des pas lourds se frayaient un chemin dans le sous-bois. Il se laissa tomber sur le sol, avança à quatre pattes, cherchant désespérément un endroit où se cacher. Soudain ses mains rencontrèrent une botte couverte de croûtes de boue et qui se retira aussitôt. Il sentit un coup douloureux dans le dos, et on l’agrippa fermement par le manteau.
Plusieurs silhouettes se précipitèrent sur lui, le plaquèrent au sol, lui crièrent dessus. On lui arracha la valise de la main et on l’ouvrit. On se partagea les vivres. Il entendit des bruits de mâchoires avides, sentit une odeur de saucisson. Dans le halo de lumière d’une lampe torche, il put discerner des vestes ouatées, des bonnets de fourrure avec des étoiles rouges, des visages sales, des pistolets-mitrailleurs. Soudain, un faisceau de lumière l’éblouit. Il ne bougeait pas, sentait des mains qui le palpaient, estimaient la valeur de son manteau. Du coin des yeux, il remarqua une silhouette qui s’approchait de lui. L’homme le prit par le col du manteau et le releva. Il reconnut les larges galons sur son épaule, sentit la sueur et l’haleine chargée de schnaps, vit un visage non rasé.
— Soldat ?
La voix lui manqua, pas un son ne sortit. Il secoua fermement la tête.
— SS ?
Sa tête oscilla vigoureusement. L’officier s’adressa à ses hommes qui se mirent à rire.
— Fasciste ?
— Non.
Il n’avait plus qu’un filet de voix, on l’entendit à peine. Il s’éclaircit la gorge, et parla plus fort :
— Non, niet fasciste !
On cessa de le fouiller. Le faisceau de la lampe éclaira le reste du contenu de sa valise, dispersé sur le sol.
— Détenu ! s’entendit-il crier, déporté !
Il se frappa plusieurs fois la poitrine avec le poing.
— Buchenwald ! Vous comprenez ? Camp de concentration !
L’officier le lâcha, saisit les guenilles et désigna alternativement du doigt le vêtement et l’homme.
— Ça, à toi ?
— Oui, j’étais détenu dans un camp. Je rentre à la maison.
— Toi, antifasciste ?
Il approuva avec force de la tête.
Quelques soldats s’esclaffèrent, mais un bref aboiement qu’il ne comprit pas les fit taire. L’homme s’approcha plus près de lui et l’odeur d’alcool devint plus forte.
— Tous antifascistes maintenant Hitler fini.
— Je suis un vrai antifasciste. J’ai été déporté à cause de ça.
— Hum…
Le Russe hésitait, il le toisa minutieusement, mais il avait l’air moins menaçant.
— Qui es-tu ?
Il respira profondément, sentit ses poings se desserrer, entendit des coups de canons, des tirs isolés de pistolets-mitrailleurs, discerna le lourd bruit métallique de chenilles de chars qui cliquetaient de l’autre côté des coteaux enveloppés de nuit. Et il entendit sa propre voix, sa voix qui disait calmement :
— Je m’appelle Haas, Ruprecht Haas.