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— Sturmbannführer ? Sturmbannführer Kälterer ?

Il se retourna et vit un petit homme rondouillard qui s’efforçait de le rattraper, bien emmitouflé dans son manteau, le menton enfoui dans le cache-col. Il portait une paire de protège-oreilles en feutre sous son chapeau. Il lui donna environ une cinquantaine d’années et se demanda comment un homme de cette taille avait pu être reçu aux épreuves d’entrée dans la police.

— Hecke, inspecteur Hecke. Nous nous sommes téléphoné.

L’inspecteur le dépassa et lui ouvrit la lourde porte en bois.

— Je suis un peu en retard, s’excusa Kälterer.

— Pas grave. J’ai fait quelques pas en attendant. C’est au troisième. Si vous permettez.

Il le précéda dans l’escalier.

— Au fond, je suis content d’être débarrassé de cette affaire. Il y a tellement de travail en ce moment. Je ne sais plus où donner de la tête. Partout tous ces cadavres, et qu’il faut tous identifier !

Kälterer opina.

— C’est qu’on en retrouve encore des jours après, et pour certains on peut compter en semaines.

Ils avaient déjà gravi la moitié des marches. Hecke s’arrêta, hors d’haleine, déboutonna son manteau, s’appuya à la rampe, se servit de son chapeau pour s’éventer. Sans le bandeau de métal des protège-oreilles qui lui barrait le crâne, il était chauve comme une boule de billard.

— Et quand il n’y a pas de parents, identifier un cadavre devient extrêmement difficile. Et puis, il y a ceux qui sont méconnaissables.

Ils se remirent en route, plus lentement cette fois.

— Il y a aussi des bombes qui ont tué tout le monde d’un seul coup, dans le même immeuble. Et il arrive aussi qu’on retrouve plus de monde que d’habitants recensés. Des gens déjà assignés quelquefois, ou des réfugiés, mais qui n’ont pas encore été recensés par les services de la population, de la racaille, tous ceux qui traînent illégalement, car on finit par perdre la vue d’ensemble. Et il faut que je les identifie tous, autant que faire se peut.

— Eh oui, tout ça n’est effectivement pas simple ! finit par concéder Kälterer qui avait laissé s’écouler le flot de paroles de l’inspecteur.

Hecke approuva et s’estima compris.

— Pff ! souffla-t-il, nous y voilà.

Ils pénétrèrent dans un long couloir bordé de lits. Ils passèrent entre deux haies de visages de cire, la plupart enveloppés de pansements ensanglantés. Une odeur agressive de désinfectant et d’exhalaisons humaines flottait dans l’air.

— Entre nous, si cette femme avait été morte, je l’aurais classée dans les victimes de bombardements. Fracture du crâne suite à une chute de solives. Et hop, direction la morgue, identifiée ou pas.

Un jeune homme avec d’épais bandages sur la poitrine et l’épaule se dressa brusquement dans son lit, se mit à hurler et voulut se lever.

— Délire, commenta Hecke, alors qu’une infirmière se précipitait vers le blessé. Et encore, ici, dans le couloir, ils ont de la chance. En bas, il y en a beaucoup qui doivent rester allongés à même le sol.

Ils évitèrent un unijambiste qui s’entraînait à se déplacer avec des béquilles.

— Chaque attaque aérienne représente une surcharge pour les hôpitaux. Sans compter les nombreux blessés du front, expliqua l’inspecteur avec un grand geste de la main qui englobait le couloir et tous les hôpitaux.

— N’obstruez pas le passage, cria une infirmière qui poussait un lit où était allongé un jeune homme manifestement inconscient.

Le drap faisait une grosse bosse à l’endroit où Kälterer soupçonna les parties génitales.

— Touché au ventre, ou plus bas, exposa l’inspecteur Hecke. On monte dans les étages tout ce qui s’en sortira, les cas bénins. On pourra sans doute interroger Frau Fiegl. Elle a eu de la chance qu’on l’ait retrouvée vite. Le hasard, un type qui cherchait du bois l’a découverte dans un trou de cave et m’a appelé. Je n’étais pas loin. Après un bombardement, il faut que je sois sur les lieux. Bon, comme je l’ai dit, elle a bredouillé quelque chose à propos d’une agression, en répétant constamment votre grade et votre nom, ça m’a mis la puce à l’oreille. Je suis vraiment très heureux que vous me déchargiez de cette affaire.

Il tira une mince chemise de son cartable.

— Bon, alors, on lui a asséné plusieurs coups sur le crâne. Le docteur pense que si elle n’avait pas le crâne aussi dur et qu’elle n’était pas aussi têtue, elle contemplerait toute cette merde depuis un nuage.

Hecke s’amusa de sa blague, mais pas Kälterer.

— Bon, s’empressa l’inspecteur en haussant les épaules, c’est du moins ce que le docteur a prétendu.

— Autre chose encore ?

— Non, rien de plus. Je vous ai fait appeler tout de suite. À vous de l’interroger vous-même. Dieu merci, je ne suis plus dans le coup. Il faut que j’aille à Steglitz, il en est tombé cette nuit.

Il lui désigna au fond du couloir un lit d’où les observait une tête ébouriffée, à moitié cachée sous un bandage.

— J’ai failli oublier l’essentiel. Elle prétend que son agresseur l’a bâillonnée. J’ai confisqué le bâillon en question et je vous l’ai apporté.

L’inspecteur tira de sa poche de manteau un récipient en verre qui contenait un immonde morceau de coutil qu’il tendit à Kälterer.

— Faites-en ce que vous voudrez. Je n’ai pas enregistré l’agression, ni pris sa déposition, elle me paraissait trop confuse.

Hecke ajouta encore :

— Ce sera tout. Je vous souhaite beaucoup de succès. J’espère que vous réussirez à tirer quelque chose de ses bredouillis.

L’inspecteur lui tendit la main et se hâta en direction de l’escalier.

Kälterer s’approcha du lit.

— Frau Fiegl ?

Elle se redressa en gémissant.

— Vous voilà enfin ! C’est pas trop tôt !

La moitié droite de sa tête, œil compris, était dissimulée sous une épaisse couche de cellulose. Son visage était livide comme celui d’une morte.

— Comment allez-vous ?

— J’ai encore réussi à sauter de la faux, murmura-t-elle en retombant sur son oreiller. Vous aviez raison : Haas m’a épiée, il a voulu me tuer et m’étouffer. Si cet homme n’était pas passé…

— Frau Fiegl, une chose après l’autre, l’interrompit-il en lui prenant le poignet pour la calmer. Je sais que ce qui vous est arrivé est terrible, mais si nous voulons mettre la main sur l’agresseur, il faut que nous sachions tout, et dans les moindres détails.

Elle le regardait, tenta d’approuver de la tête.

— En fait, je ne sais pas grand-chose. Il m’a surprise alors que j’étais en train de ramasser du bois, m’a jetée dans cette cave et m’a bombardée de questions.

Elle tâta prudemment son pansement.

— Il pensait que je l’avais dénoncé et que j’avais sa famille sur la conscience.

Elle leva des yeux où se lisait la peur et l’indignation.

— Qu’est-ce qui peut lui faire croire des choses pareilles ? Je n’ai jamais fait de mal à une mouche. J’ai toujours été aimable avec sa femme, et voilà comment on me remercie. Et je me suis même occupée de sa valise. Ça ne l’a pas empêché de m’agresser, de me jeter par terre et de me frapper avec son morceau de bois jusqu’à ce que tout soit plein de sang.

Elle avait la respiration oppressée. Elle poursuivit à voix basse :

— Je crois que je me suis réveillée parce que je n’arrivais plus à respirer. Il m’avait enfoncé quelque chose dans la bouche, une espèce de vieux chiffon. J’ai réussi je ne sais comment à le recracher un peu, j’ai crié et je suis retombée dans les pommes. Je me suis réveillée sur une civière.

Elle avait vraiment eu de la chance. Haas l’avait certainement laissée pour morte avant de disparaître. Il inspecta le morceau d’étoffe grossière que Hecke lui avait donné. Manifestement, Haas l’avait bâillonnée après l’avoir tabassée. Ça n’avait aucun sens.

— C’est tout, Frau Fiegl ?

Elle tourna la tête d’un seul mouvement et gémit de douleur.

— Il faut sans doute que j’attende un peu avant de pouvoir remuer la tête.

Elle esquissa un sourire.

— Sinon, vous ne vous rappelez rien ? Le plus petit détail peut être important. Réfléchissez.

La moitié visible de son front se couvrit de rides.

— Il m’a aussi demandé où était la valise de sa femme.

— Et alors ?

— J’ai donné cette valise à l’Everding, à la rouge. Après tout, j’avais déjà assez d’ennuis avec mes propres affaires.

Il y avait deux jours que Haas avait agressé la Fiegl. Il rendrait certainement visite à Frau Everding. Cette fois-ci, il le serrait de près.

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