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Kälterer remarqua aussitôt la forte corpulence de Langenstras, debout devant une des grandes fenêtres, mains croisées dans le dos, contemplant le parc qui s’étendait jusqu’à l’arrière des bâtiments de l’Europahaus. Ses cheveux poivre et sel étaient réglementairement rasés sur la nuque, mais la veste d’uniforme pas entièrement boutonnée laissait la patte de col ornée de l’insigne brodé d’or flotter lâchement contre son cou ridé.

— Heil Hitler, Gruppenführer !

Kälterer se mit au garde-à-vous.

Langenstras se retourna lentement, plongea quelques instants ses yeux dans les siens, détourna brusquement le regard et désigna sans un mot une table et quelques sièges situés près d’une fenêtre, dans le coin droit de la grande pièce aux rayonnages de livres reliés plein cuir. D’un coup d’œil fugace, Kälterer y décela des ouvrages théoriques sur la police et ses méthodes d’investigation, des titres familiers. Il s’assit dans un des trois imposants fauteuils de cuir.

— Voulez-vous boire quelque chose ? Café ?

La voix sombre semblait légèrement voilée.

— Volontiers, merci.

Langenstras pressa un bouton et repoussa une pile de dossiers. Au-dessus de lui était accroché un grand tableau représentant le Führer à la fête des moissons sur le Bückeberg. Suivi d’une nombreuse escorte, un bouquet de fleurs des champs à la main, il gravissait un pré fraîchement coupé. Des paysans en costume traditionnel, des jeunes filles en blouse blanche et des Jeunesses hitlériennes en culottes courtes faisaient la haie d’honneur. Leurs visages exprimaient clairement la solennité avec laquelle ils accueillaient ce moment : le Führer bénissait la moisson et la patrie allemande. Rien d’idéaliste dans ces jeunes visages sérieux, le peintre les avait représentés avec réalisme. Kälterer les connaissait, il les avait déjà vus des centaines de fois, peut-être même en ce jour de janvier 1933, le jour du Redressement national, celui où le Führer avait été nommé chancelier. Il l’avait vu debout à une fenêtre de la chancellerie du Reich, avant les retraites aux flambeaux. « Allemagne, nom sacré, infinie Patrie », avaient chanté les foules. Ça l’avait pénétré jusqu’à la moelle, remué au plus profond de lui-même. Il en avait été, comme Goethe à Valmy. Mais tout cela allait plus loin encore : il avait compris qu’à dater de cet instant commençaient des temps nouveaux qui ne toléraient ni hésitation ni mollesse, où il fallait s’engager corps et âme. Des temps qui allaient tout changer, pour lui aussi. Et il ne voulait pas manquer ça.

Une jeune femme entra par une petite porte et déposa un plateau sur la table. Elle quitta la place après une brève révérence à Langenstras.

— Votre dossier est impressionnant, Sturmbannführer.

Langenstras ouvrit une chemise cartonnée.

— Baccalauréat, service dans la police, carrière rapide dans les différents services de la Sûreté. Extraordinaire pourcentage d’affaires résolues concernant des crimes de sang. Partout, que des appréciations positives. De l’ambition et de la ténacité, grandes capacités d’analyse, faculté d’improvisation.

Il leva les yeux.

— Si, si, tout cela est écrit là-dedans, mon cher Kälterer. Confirmé à Gleiwitz, sur le coup à Venlo, surveillance de l’ennemi en France, lutte contre les bandits en Ukraine, avancements, promotions, excellent partout, l’élite, quoi.

— J’ai fait mon devoir, c’est la moindre des choses que je doive à notre…

— C’est bien, c’est bien, nous ne sommes pas là pour échanger des politesses.

On le lui avait présenté comme un vieux sabreur colérique, toujours bourru, jamais affable. On disait que dans son bureau il avait fait tourner en bourrique les plus solides. Et à présent, c’est lui qui était assis en face de cette légende vivante, ne sachant comment se comporter.

Langenstras se tourna à demi, saisit une carafe et deux verres à cognac sur une étagère.

— Le cognac va bien avec le café.

Langenstras servit, lui tendit un verre et contempla le liquide ambré.

— Vous aimez ça, n’est-ce pas ? Bien sûr, en ce moment je ne suis pas en mesure de vous en offrir du français mais, même ici, nous avons de quoi boire et de quoi faire….

L’alcool avait une consistance onctueuse et douce. Ils avaient même consigné ses boissons préférées dans son dossier. Langenstras savait évidemment qu’on buvait sec dans ses services, comme à la Sûreté d’ailleurs, dans les mess à l’arrière, dans les groupes d’intervention ainsi que dans la Wehrmacht ; sinon, impossible d’accomplir les missions.

— Nous avons là un petit problème, poursuivit Langenstras en reposant son verre, et je crois que vous êtes l’homme de la situation.

Kälterer saisit son regard perçant et se prépara à l’assaut qui allait certainement suivre cette entrée en matière. Porter aux nues ses subordonnés, puis les heurter de front pour les flatter de nouveau, telle était donc la méthode Langenstras. Un procédé ni particulièrement original ni très nouveau, mais efficace, même avec lui.

Langenstras se leva brusquement et alla vers la fenêtre, les mains dans le dos. Il s’y attarda un instant, lui fit face et dit :

— Trahison, Kälterer, la trahison guette, partout !

Il revint vers lui à grands pas, saisit au passage une chemise sur son bureau et le regarda, le rouge au visage.

— Il ne suffit pas d’une poignée de lâches traîtres du corps des officiers supérieurs qui imaginent et exécutent un plan pour attenter à la vie de notre Führer, non, cela concerne beaucoup de monde, dans les ministères, dans les églises, jusque dans nos propres rangs ! Vous connaissiez Arthur Nebe ? Nebe a disparu.

Langenstras le regarda de nouveau dans les yeux :

— A qui peut-on encore se fier, je vous le demande ?

— Je ne le voyais que de loin en loin à la préfecture de police.

Kälterer s’efforçait de conserver une voix calme. En réalité, il avait beaucoup entendu parler de Nebe, le chef de la police criminelle et SS-Gruppenführer, le vétéran, celui qui avait rejoint le mouvement avant 1933 déjà. Jusqu’en novembre 1941, Nebe avait dirigé un groupe d’intervention chargé de nettoyer l’arrière des communistes et des Juifs. Un vrai commando de tueurs. Si un homme comme Nebe changeait de camp, on ne pouvait effectivement plus faire confiance à personne. Les rats intelligents quittaient le navire en premier.

— On a du travail plein les bras pour liquider cette racaille. Ceux qui restent doivent décider de quel côté ils veulent se ranger. Nous ne pouvons plus prendre de gants. Qui n’est pas avec nous est contre nous. Nous allons passer à l’action, et tout de suite.

Kälterer craignit un instant que Langenstras parte dans un long monologue sur le mouvement et ses idées, mais il s’interrompit sans crier gare, se rassit et posa brusquement devant Kälterer le dossier qu’il n’avait pas lâché.

— Un vieux camarade du parti a été retrouvé assassiné dans son appartement d’une villa de Dahlem. Un de ceux dont le numéro d’adhérent est à quatre chiffres, vous comprenez ce que je veux dire.

Langenstras durcit son regard.

— Eh oui, Kälterer, malgré tous nos efforts, nous autres anciens de la police criminelle n’arriverons jamais à être aussi infects que lui !

Il lui sourit d’un air complice, mais se reprit vite :

— De toute manière, c’est scandaleux : un combattant de la première heure est supprimé sans plus de façons, et dans la capitale du Reich qui plus est. Vous pouvez vous imaginer l’indignation chez les faisans dorés du parti.

Il hocha la tête en signe d’approbation. Langenstras resservit du cognac. Ils levèrent leur verre.

— Il faut absolument que nous trouvions les coupables. Où irions-nous si n’importe quels conjurés pouvaient assassiner, et en plein jour encore, d’importantes personnalités ! Nous n’avons pas balayé dans tous les coins en 33–34, et voilà le résultat ! Je vous l’avoue bien sincèrement : nous avons mené une enquête, mais n’avons trouvé aucun mobile politique à ce meurtre. La police criminelle pense qu’il s’agit d’une affaire privée, mais en haut lieu personne ne se contente de cette explication, on nous demande donc de poursuivre les investigations. Ils me mettent sous pression. Mes hommes sont bons quand il s’agit d’organiser des poursuites ou de mener à bien des interrogatoires poussés, mais ils n’entendent pas grand chose au vrai travail de détective. Bref, Sturmbannführer, les discours les plus courts étant les meilleurs, je voudrais que vous vous occupiez de cette affaire.

Élucider un meurtre, un vrai travail de flic, un travail de police classique, comme par le passé, tout cela avait l’air trop beau pour être vrai. Il ne serait plus obligé de vivre dans la poussière et la boue. C’était l’occasion ou jamais d’abandonner enfin le sale boulot. Arrêter un meurtrier, imposer l’ordre et la loi, comme à ses débuts dans la police berlinoise. Il reprit prudemment une gorgée de cognac.

— Vous êtes l’homme qu’il nous faut, Sturmbannführer. Votre dossier plaide pour vous, reprit Langenstras.

— Gruppenführer, je me sens flatté, oui, flatté. J’accepte avec plaisir les tâches qui me sont confiées, où qu’on m’envoie, partout où je peux servir notre Führer et l’Allemagne dans ces heures diff…

— Affaire conclue donc. (Langenstras se leva.) Emportez le dossier, plongez-vous dedans et, avant tout, je veux des résultats.

— Une question, Gruppenführer.

Langenstras haussa le sourcil gauche.

— Comment dois-je m’y prendre ?

— Que voulez-vous dire ? Vous êtes un professionnel et vous savez comment on enquête.

Il devint plus direct.

— Je veux dire, si mes investigations rejoignaient celles de la police criminelle et qu’on ne découvre aucun mobile politique ?

— Amenez-moi un coupable et nous verrons bien !

Langenstras se tourna vers la porte.

— Je suis très occupé. Je vous prie de m’excuser, Sturmbannführer, mais il faut que je mette fin à cet entretien. On a déjà emménagé vos affaires dans un petit hôtel. Nous n’avons malheureusement pas trouvé de meilleur cantonnement. Il faut que nous nous serrions tous un peu les coudes. Vous travaillerez seul, mais vous aurez une voiture de fonction avec chauffeur, elle vous attend d’ailleurs en bas. Nous avons aussi trouvé un bureau pour vous ; comme le logement, il n’est pas tout à fait à la hauteur de votre grade, et je m’en excuse par avance. Vous avez aussi une secrétaire. Bideaux vous informera de tout le reste.

Langenstras ouvrit la porte et le prit par l’épaule.

— Au revoir, Sturmbannführer, et avec des résultats appropriés. Faites-vous d’abord conduire à l’hôtel. Reprenez des forces avec une bouteille de riesling. Elle vous attend déjà.

Kälterer fit un salut réglementaire.

— Ah ! j’y pense : saluez votre épouse de ma part.

Et Langenstras disparut derrière la porte du bureau qui claqua. Kälterer regarda autour de lui. Nulle trace de Bideaux. Il descendit lentement le large escalier, posant prudemment le pied de la jambe blessée, s’efforçant de peser dessus le moins possible. Dans son dossier personnel, il y avait donc aussi des renseignements sur sa vie privée. Peu importait après tout. Dans un premier temps, il pouvait rester à Berlin, se consacrer à une chasse à l’homme dans la grande ville, retrouver son premier métier. Le travail honnête, propre et socialement utile d’un fonctionnaire de police.

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