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Inge lui avait déjà annoncé au petit déjeuner qu’elle se chargerait d’acheter tout ce qu’il fallait pour un agréable réveillon de Nouvel An, en tête à tête. Il ne l’avait que vaguement écoutée. Elle avait raconté qu’il y avait beaucoup de viande aux étals et que c’était bien suspect. On abattait le bétail à l’Est, disait la rumeur. Avant le sauve-qui-peut général. Abattages rendus nécessaires avant l’offensive d’hiver menaçante. De temps à autre, il avait approuvé en silence, l’air absent, le regard vide, laissant errer ses pensées. Merit l’aimait encore. Toute issue n’était pas complètement fermée. Ils se retrouveraient. Il fallait simplement qu’il lui laisse le temps, qu’il ne la bouscule pas. Mais avant tout, il devait clarifier ses relations avec Inge et se séparer d’elle.

Il se tenait devant le miroir de sa chambre d’hôtel et essuyait les traces de mousse à raser. Mains sales, sale boulot. Il ne devait pas se laisser guider uniquement par ses sentiments. Combien de temps lui restait-il encore pour clore son enquête ? La contre-offensive à l’Ouest avait échoué. La Wehrmacht ne pourrait certainement pas résister bien longtemps à l’assaut des troupes russes. Il ne devait pas perdre de vue l’ensemble de la situation, il devait garder l’œil sur toutes les péripéties de son affaire. Il lui paraissait de plus en plus évident que la traque de Haas était sa meilleure planque pour demeurer à Berlin, meilleure que n’importe quelle tranchée des bords de la Meuse ou du coude de la Vistule, avec des B16 au-dessus de la tête ou ces machines à coudre russes. Ruprecht Haas était sa position d’arrêt, celle qu’il devait tenir aussi longtemps qu’il le pourrait, le trou d’obus dans lequel il se laisserait glisser pour survivre aux premières vagues d’assaut.

La femme de chambre frappa à la porte, on l’appelait au téléphone. Il se sécha, enfila sa chemise et sa veste et descendit à la réception où on lui tendit l’écouteur.

— Oui ?

— C’est moi !

— Tu as déjà tout trouvé pour ce soir ?

— Oui, oui, déjà depuis midi…

Inge paraissait tout excitée.

— Mais ce n’est pas pour ça que j’appelle. J’ai trouvé quelque chose dans les dossiers de Karasek, ça va sûrement t’intéresser. C’est un petit calepin de cuir noir rempli de notes. Il y a de ces trucs là-dedans !

Il l’interrompit brutalement :

— Pas au téléphone.

— Mais il faut que tu voies ça le plus vite possible. Veux-tu que je te l’apporte ce soir ?

— Non, de toute façon, je vais repasser Kochstrasse. Range-le au fond du premier tiroir de mon bureau.

— Bien, mais ne traîne pas trop, sois à l’heure. Sinon le rôti sera froid. Et ce serait vraiment dommage.

— Tu rentres maintenant ?

— Oui. Encore un petit entretien et j’y vais.

Au moment même où il reposait l’écouteur sur la fourche, les sirènes retentirent. Les tommies ne pouvaient s’empêcher de carillonner l’année nouvelle avec un raid aérien. Il aurait dû s’en douter. Il emballa le nécessaire et prit le chemin du bunker.


L’alerte mit longtemps à être levée. Il était en retard et renonça à repasser par le bureau. Il voulait être à l’heure, comme promis. Kruschke lui gara la voiture devant l’hôtel et lui souhaita un bon réveillon. Il lui donna congé pour deux jours et se mit en route. Une pluie glaciale fouettait les pavés et le vent soufflait en tempête. Les essuie-glaces n’en pouvaient plus et il avait du mal à distinguer la chaussée.

Il fit les quelques mètres qui le séparaient de l’entrée de l’immeuble au pas de gymnastique. Il secoua son chapeau, ouvrit son manteau et éternua. Il gravit lentement les marches usées. Il aurait préféré passer cette soirée avec Merit. Il l’aurait même volontiers accompagnée à la messe de Nouvel An et l’aurait écoutée jouer de l’orgue avec plaisir. L’an prochain, peut-être.

La porte de l’appartement d’Inge était simplement poussée. Il pénétra dans l’entrée ornée de guirlandes en papier. De la musique à la mode jaillissait du récepteur populaire de première classe. Il l’appela à haute voix, mais n’obtint aucune réponse.

Elle n’était pas au salon. La table était dressée pour deux, porcelaine blanche sur nappe blanche, chandelles blanches au centre, couverts en argent auprès des assiettes au bord doré, verres en cristal taillé et verres à liqueur colorés étincelants.

Elle voulait sans doute lui faire une surprise. Il baissa le son de la radio. Il ne savait pas Inge capable de telles niaiseries. Elle voulait donc qu’il parcoure l’appartement à tâtons, jusqu’à ce qu’elle surgisse, légèrement vêtue sans doute, avec en tête quelque plaisanterie idiote du style « Force par la joie ». Elle n’était pas non plus couchée dans le lit. Non, cela ne lui ressemblait vraiment pas de se livrer à de telles gamineries.

Il la trouva dans la cuisine. Elle s’était faite particulièrement belle pour lui. Elle portait un double rang de perles et une longue robe de soirée noire. Ses jambes étaient galbées de bas de soie à couture couleur chair qu’il ne lui connaissait pas. Elle était chaussée de fines sandales à talons hauts carrés. Elle était allongée sur le sol, jambes bizarrement tordues, une main sur la poitrine, là où la robe était pleine de sang. Ses yeux fardés fixaient le vide et ses lèvres maquillées rouge foncé étaient légèrement entrouvertes sur ses dents.

Pendant quelques instants, il n’éprouva rien. Il ne sentit que ses genoux qui mollissaient et se rendit compte qu’il s’accroupissait lentement. Il lui toucha le cou à hauteur de la veine jugulaire. La chair était froide et le pouls éteint. Elle n’avait pas mérité ça. Inge n’avait pas mérité ses mensonges. Il s’était seulement servi d’elle, comme on se sert d’ustensiles quotidiens… Personne n’avait mérité ses mensonges, peut-être pas même Langenstras. Et à présent cette femme, dont quelques heures auparavant il avait encore senti le souffle chaud et l’odeur de transpiration, était morte, étendue sous ses yeux sur le sol de la cuisine et il ne ressentait de pitié qu’envers lui-même.

Il se reprit. Inge était morte, manifestement poignardée. Il voulut lui fermer les yeux, mais se retint : il est interdit de toucher quoi que ce soit sur les lieux du crime. Il se releva et chercha des mobiles. Il était fort possible que le meurtre soit lié à l’affaire dont il s’occupait. Peut-être y avait-il des rapprochements qui lui avaient échappé.

Il fit à nouveau le tour des lieux. Comme d’habitude, l’appartement était propre et rangé. Inge avait de l’ordre et il n’y avait pas la moindre trace de fouille crapuleuse. Il y avait plusieurs bouteilles de vin sur la table de la cuisine. Sur un plateau en argent il vit des tranches de rôti froid soigneusement garni avec différents légumes de conserves. À côté du rôti, un couteau à découper auquel tenait encore une tranche de viande, comme si Inge avait été dérangée en plein travail. Elle avait tout préparé pour une belle fête, tout organisé à la perfection. Elle avait même trouvé une boîte de plaquettes en plomb à faire fondre dans une cuiller tendue sur la flamme d’une bougie et à précipiter dans un verre d’eau froide pour, selon la coutume, jouer à lire l’avenir dans la bizarrerie des formes ainsi obtenues. Il soupesa le carton, le replaça sur l’égouttoir. Pendu au dossier d’une chaise, il remarqua un torchon de cuisine auquel elle s’était sans doute essuyé les mains quand elle avait été interrompue dans ses préparatifs par son assassin.

Il ne découvrit aucune trace d’effraction sur la porte d’entrée. Le meurtrier avait dû sonner et elle avait tout laissé en plan, peut-être parce qu’elle avait pensé que c’était lui qui attendait devant la porte. Elle avait alors regardé son assassin dans les yeux. Une connaissance peut-être, ou un vieil ami, ou un simple visiteur. Il regagna la cuisine et fit le tour du cadavre, le contempla sous tous les angles. Il se rappela qu’elle avait parlé d’un petit calepin en cuir noir, elle l’avait déposé dans un tiroir de son bureau. Le meurtrier avait peut-être quelque chose à voir avec ses recherches. En ouvrant la porte, elle avait peut-être même fait face à un collègue.

Kälterer regarda la grotesque position des jambes d’Inge. Ses chevilles fines et ses mollets joliment galbés se dessinaient sous les bas de soie mats qui disparaissaient sous le bord de sa robe remontée à mi-cuisses. Il fut soudain pris de vertige. Sur la table de la cuisine, la sauce où baignaient les légumes avait refroidi et une peau blanchâtre s’était formée à sa surface. Il remarqua qu’on avait éteint le four. Et c’est alors qu’il vit que la lame du couteau était recouverte jusqu’au manche en bois de sang caillé.

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