C’était un dimanche, tôt le matin. Excepté les quelques corbeaux qui passaient en croassant au-dessus du terrain, tout était tranquille. Mais il fallait tout de même rester prudent. Beaucoup de gens avaient perdu leur logement au cours des bombardements et trouvé un abri provisoire dans les cabanes de jardins ouvriers. Par bonheur, les parcelles avoisinantes ne semblaient pas occupées et personne n’y était venu récemment. Leurs propriétaires avaient peut-être été évacués à la campagne ou tués sous les bombes. Haas avait eu de bons rapports avec ses voisins, ils avaient souvent échangé des semis et s’étaient entraidés pour la construction des cabanes.
Il connaissait beaucoup de petits jardiniers dans la colonie. Certains savaient parfaitement qui il était, mais il était incapable de deviner s’ils étaient au courant de ce qu’il lui était arrivé. C’était possible : le parti avait le bras long et il était présent jusque dans les plus petites associations de jardiniers du dimanche. Il était donc plus prudent d’éviter ses voisins et de ne pas se montrer.
Il saisit une cuvette en émail, se glissa par la porte en bois et pompa de l’eau au puits. Il retourna à sa cabane, se lava puis se planta devant un fragment de miroir, coupa du mieux qu’il put avec la lame rouillée de son rasoir sa barbe barbouillée de savon de soude. Son visage s’était aminci, ses joues s’étaient creusées, les pommettes faisaient saillie. Cela lui allait bien, d’une certaine manière. Il se passa la main sur le menton, regarda ses yeux foncés et esquissa un léger sourire. Il remarqua alors les nombreuses petites rides qui donnaient cet air de parchemin froissé aux coins de ses yeux et aux commissures de ses lèvres, et il vit les rides d’amertume qui apparaissaient de son nez à sa bouche. Il ne ressemblait pas précisément à Willy Fritsch, plutôt à une espèce de Luis Trenker qui aurait vieilli trop vite. Mais bah…
Il se pencha en avant, ouvrit la bouche et palpa les deux chicots qui lui restaient à la mâchoire inférieure. Les salauds… Il avança le menton, retroussa les lèvres. On ne verrait la brèche que s’il riait à gorge déployée. Et ça ne risquait pas de lui arriver souvent.
Il quitta les jardins à bicyclette et suivit la ligne de la S-Bahn jusqu’à la station Lichtenberg. Malgré l’heure matinale, il y avait déjà beaucoup de monde, énormément de cyclistes. Ils devaient faire partie des équipes du dimanche.
Le Moloch brun continuait donc à braver sa défaite, les entreprises les plus importantes pour la production de guerre semblaient encore tourner à plein, on travaillait encore vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l’arrière-front s’éreintait encore à la tâche, on s’esquintait encore l’échine, les doigts en sang. Le système continuait encore à fonctionner.
Sur la Frankfurter Allee, il se mêla à une colonne de cyclistes qui s’étirait en longueur. La plupart étaient des femmes. En manteaux grossiers ou vestes épaisses, en pantalons, la tête coiffée d’un foulard, elles pédalaient en silence. Il se sentit rassuré dans cette foule. Il faisait partie de ceux qui, nombreux, se rendaient à leur travail.
La chaussée devint plus mauvaise à partir de Friedrichshain. Il vit des rangées de carcasses évidées de maisons calcinées d’où montaient encore des fumerolles et devant lesquelles s’amoncelaient, débordant largement des trottoirs, d’énormes tas de décombres, des meubles brisés et, partout, des débris de verre et des tuiles cassées, des entonnoirs de bombes pleins d’une eau verdâtre.
Il ne put cacher une joie maligne, souhaita toutes les bombes du monde à tous ces braillards de « Heil Hitler ». Ils n’avaient qu’à tous passer par où il était passé, vivre ce qu’il avait vécu. Le grand Reich allemand réduit à un gigantesque trou plein de ruines, voilà qui lui plairait. Il se tiendrait au bord, et pisserait dans l’abîme en riant.
Il se laissa glisser vers l’arrière du groupe, il ne pouvait pas tenir leur rythme plus longtemps. A présent qu’il roulait plus lentement, il sentit le froid mordant s’insinuer sous son manteau. L’automne arrivait doucement, il lui faudrait bientôt faire du feu dans sa cabane, au risque de trahir son refuge. Il fallait qu’il pense à tout, fasse attention à tout. Mais il pourrait peut-être attendre encore quelques semaines. Il y avait assez de bois dans la petite remise à outils, aucune inquiétude de ce côté-là. Il pouvait se nourrir quelque temps avec les conserves et les confitures. Il lui restait un peu d’argent et même quelques cartes d’alimentation. Ce qui lui manquait vraiment, c’était des papiers, de vrais papiers. S’il tombait sur un contrôle, tout serait fini.
L’inscription blanche toute fraîche luisait sur la façade noire criblée de trous. Les traînées de peinture avaient dégouliné le long du mur et formaient des taches sur le sol. « Nos murs sont brisés, pas nos cœurs ! »
Oui, mais c’est parce que vous n’en avez pas ! Que des grandes phrases, des formules creuses sur les murs des maisons, à la radio, au-dessus des portails des camps.
À chacun selon son dû ! « A chacun » y avait-on écrit et pas toujours uniquement aux autres ! Vous comprenez ? Regardez autour de vous, la gueule que ça a, tout ça, tout est foutu… A chacun selon son dû !
Il appuya plus fort sur les pédales, tourna à droite dans la rue de Varsovie, prit de nouveau place dans une file de cyclistes qui se dirigeait vers le port de l’Est. Ils roulaient à la file indienne, disciplinés, s’efforçant de rester dans l’étroit chemin qu’on avait dégagé entre les ruines.
En rangs. Comme vous l’avez appris.
Le passage s’élargit. Il accéléra pour dépasser ceux qui pédalaient devant lui. Le vent froid de la course lui piquait les yeux. Il avait trop longtemps fait partie de la cohorte des suivistes. Crétin d’électeur sans cervelle de 1933, il avait détourné le regard, ne s’était intéressé à rien. Jusqu’à ce qu’il se retrouve broyé lui-même sous les meules brunes. Et c’est à partir de là qu’il avait commencé à comprendre ce que cette lie entendait réellement par discipline, éducation et ordre. Il dépassa un groupe d’ouvriers avant la légère montée qui menait au pont Oberbaum. Ils l’encouragèrent de la voix :
« Vas-y, camarade, fonce, file, magne-toi de terminer enfin l’arme-miracle ! »
Au milieu du pont, il entendait encore le rire des hommes qui le poursuivait.
Les premiers rayons de soleil faisaient scintiller les vaguelettes sur la Spree. Il ralentit, se servit de la déclivité pour descendre en roue libre vers la gare de Görlitz. Il atteignit rapidement sa destination. Il allait enfin pouvoir vérifier si l’information que la Frick lui avait lâchée sous les coups se révélait exacte.