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— Alors comme ça, vous êtes un ami de ce petit bout de femme !

Le vieil homme regardait Haas, l’air cordial ; il sortit sur le seuil et se planta devant lui sur le palier obscur.

Haas opina.

— Une simple connaissance, à vrai dire…

— Oui, elle habite en bas, au deuxième, chez sa tante, la Wachowiak.

Un sourire rusé illumina le visage ridé du vieil homme.

— C’est une de ces demoiselles genre pète-sec, mais au comportement irréprochable envers notre Führer, ajouta-t-il.

Le vieux n’avait pas l’air bien clair, mais il n’était pas tombé sur la tête. Il était seul à habiter ce cinquième étage sous les toits, sans doute une ancienne chambre de bonne. Il voyait le monde d’en haut. Il n’y avait certainement pas de mal à en rajouter un peu :

— Oui, je sais, elle a toujours été une fanatique, une des premières à adhérer à la Ligue des Jeunes Filles allemandes, le petit doigt sur la couture de la jupe. Mais vous semblez très bien la connaître, vous ; elle n’a pas l’air d’avoir changé, hein, cette brave fille ?

— C’est que je les connais, tous ces oiseaux !

Le vieux baissa la voix.

— Vous savez, ici, c’est une maison, comment que je vous dirais ? une maison où tout le monde connaît pas forcément la date exacte de l’anniversaire du Führer.

— Franchement, moi non plus.

Le vieux s’approcha encore.

— C’est ce que je me suis dit tout de suite. À voir votre tête, il semble pas que le brun soye votre couleur préférée.

C’était vraiment un drôle de numéro. Bien trop confiant. Il fallait qu’il prenne garde à ne pas en dire trop, ça pouvait lui coûter la vie.

— Vous savez, poursuivit-il, elle est venue habiter ici il y a quelques mois, son immeuble avait été bombardé. Elle s’est tout de suite débrouillée pour prendre la direction de la défense antiaérienne, parce qu’elle estimait que le collègue Kretschmer, le chef d’îlot, à cause de sa jambe raide, il ne pourrait pas arriver assez vite au grenier pendant les raids aériens. Elle est comme ça. Toujours la première. Mais elle a du cran, la petite, toujours seule dans les combles, armée d’une simple pelle, d’un seau de sable et d’une lance à eau, et ça à chaque alerte, de jour comme de nuit. On peut dire ce qu’on veut, mais finalement, ça surprend qu’un moustique pareil puisse avoir le cuir aussi épais.

Le vieux lui plaisait. Sans doute un de ces incorrigibles rouges, de ceux qui ne savaient pas tenir leur langue. Quinze ans auparavant, il avait certainement été de toutes les bagarres contre les SA. Un socialo ou un coco, un de ceux qui avaient toujours su que toute cette chiennerie hitlérienne ne mènerait qu’à l’abîme. Personnellement, il n’avait jamais aimé les gens de gauche, il était commerçant, avait tenu un magasin ; il n’avait jamais accordé d’importance non plus à toutes ces foutaises sur la révolution et les expropriations de Juifs. Les troubles politiques, c’est mauvais pour les affaires. Point final. Mais il avait pris au sérieux les avertissements contre le danger bolchevique. Il avait voté jadis en mars 34, pour le parti du Führer, le NSDAP…

Haas se rendit compte qu’il avait changé d’attitude sans le vouloir. Il allait maintenant corriger cette erreur.

— Merci beaucoup, monsieur Heutelbeck, je vais descendre et j’espère la trouver.

Le vieux jeta un œil à sa montre-bracelet.

— Il y a de grandes chances : je crois qu’à cette heure elle est assise devant son fichu poste de radio, à écouter la voix de son maître.

Il s’apprêtait à descendre les marches quand il ressentit une légère vibration. Elle enfla jusqu’à devenir un hurlement strident, montant et descendant. Il fut comme paralysé. Une sirène ! Il faillit se pisser dessus.

Il entendit Heutelbeck marmonner :

— Ah ! voilà quand même les avions ! Je commençais à avoir peur que les tommies nous aient oubliés ce soir.

Haas n’arrivait pas à se décider. Traînant la patte, Heutelbeck faisait lentement retraite vers sa chambre. Il resta debout dans l’encadrement de sa porte.

— Faut que vous descendiez ! On a un abri antiaérien dans la cave. On y est un peu plus en sécurité.

Il n’était pas question qu’il y aille, c’était bien trop dangereux. On ne savait jamais qui pouvait y chercher refuge. Peu à peu, il reprit vie, tout son corps se détendit.

— Et vous ?

Heutelbeck fit un signe de la main.

— J’ai de trop vieux os pour avoir encore peur de la mort. Et puis, mes jambes suivent plus. Avant que j’arrive dans la cave, le raid sera terminé depuis longtemps. Non, non, je vais me coller mon détecteur à galène sur les oreilles : j’aime bien écouter ce qu’on dit de nous à l’étranger. Bonne chance.

La porte se referma.

Il entendit des bruits de chasses d’eau. Les portes palières claquaient. Des jurons, des appels, des cris d’enfants, le brouhaha des habitants de l’immeuble qui dévalaient les marches quatre à quatre. Le hurlement de la sirène était devenu plus fort, le pénétrait jusqu’aux os, le paralysait. Il fallait qu’il reprenne le dessus. S’il ne se trompait pas, la jeune femme allait bientôt monter pour accomplir son devoir. L’occasion était trop belle.

Dans l’obscurité grandissante, face à la porte de l’appartement de Heutelbeck, il put encore distinguer le coin où le palier tournait sur la gauche. Et il devina l’escalier raide du grenier.

Quand il eut atteint la moitié des marches, les sirènes décrûrent peu à peu en une plainte mélancolique. Il entendit alors le vrombissement de moteurs d’avions qui se rapprochaient. Il poussa brutalement la porte du grenier au moment où l’escadre des bombardiers passait en grondant exactement au-dessus de l’immeuble ; il eut l’impression de ne se trouver qu’à quelques mètres du ventre des appareils.

Il retint son souffle et posa le pied sur le sol du grenier qui trépidait. Ça sentait le renfermé et la poussière. L’obscurité était presque complète. Le peu de lumière venait des lucarnes. Il discerna du linge suspendu à sécher et un seau à incendie plein de sable rangé sous la pente du toit. Un manche de pelle dépassait du récipient métallique.

Il se dirigea vers une tabatière, l’ouvrit, passa la tête, regarda à droite et à gauche. Depuis ce poste d’observation, il pouvait embrasser tout le paysage des toits. L’un après l’autre, quatre points lumineux s’épanouirent dans le ciel et les torches de magnésium accrochées à des parachutes descendirent lentement vers le sol en traînées qui illuminèrent les toits d’une clarté fantomatique.

Des arbres de Noël !

Les Berlinois avaient quelquefois l’humour crâneur. Dans quelques instants, les tommies « distribueraient leurs cadeaux ». Il connaissait ce bon mot. Un codétenu le leur avait appris : « Noël va se passer comme ça : les Anglais planteront les arbres de Noël, la défense aérienne livrera les boules, Goebbels nous racontera des salades pendant que nous, nous serons tous assis dans la cave en attendant la distribution des cadeaux. »

Il n’était pas assis dans la cave, mais accroupi dans les combles, en danger au beau milieu d’un raid aérien. Naguère, il n’aurait jamais eu ce courage, et aurait traité de fou tout individu qui ne serait pas descendu à l’abri. Mais même les hommes changeaient dans cette époque troublée.

La vue des arbres de Noël scintillants lui donna des nausées. Il fallait qu’il soulage sa vessie, mais il n’osa pas. Il s’agrippa au rebord en zinc du cadre de la tabatière, se balança sur les genoux et, par la position des guirlandes lumineuses, essaya de déterminer la future cible de l’attaque. S’il ne se trompait pas, le centre allait en être l’aéroport de Tempelhof, à quelques kilomètres de là, ce qui n’était pas pour le rassurer ; de toute façon il était trop tard, les escadrilles passaient sans discontinuer en hurlant au-dessus de lui.

Les rayons de quatre ou cinq projecteurs de la défense aérienne balayèrent le ciel nocturne, se croisant souvent à la recherche des bombardiers. Sa peur s’était envolée d’un seul coup ; fasciné, il suivit le spectacle des yeux. Les jets de lumière des batteries de projecteurs se coupèrent là où une partie des avions avait été repérée, et un instant plus tard il entendit le tactac régulier de la défense antiaérienne qui dessinait des courbes rouges dans le ciel.

Il vit tout à coup une lueur jaune-rouge à l’horizon des toits, suivie d’une déflagration sourde et violente. Ce devaient être des mines explosives. Il y avait des éclairs partout. Des boules de lumière éclataient sous ses yeux à intervalles presque réguliers. Le fracas des explosions enfila encore d’un cran, leur grondement se succédait à un rythme de plus en plus rapproché. Les premières lueurs d’incendies illuminèrent le ciel.

Les détonations des mines explosives se rapprochaient. Il se fit plus petit, tira sur ses jambes, presque suspendu à présent au zinc de la lucarne, n’arrivant pas à se décider à changer de place.

Achevez-les, mettez-les en pièces, envoyez-moi cette racaille brune en enfer… Il avait ouvert la bouche, croyait crier, mais ne respirait que bruyamment, par saccades.

Les boules de feu se déplaçaient vers Schöneberg. Il entendit un sifflement dans les airs. Tout près, très près au-dessous de lui. Les explosions semblaient monter de derrière l’immeuble, vers la porte de Halle. Elles résonnaient dans la cour arrière et leur écho se multipliait dans la nuit. Le souffle violent des explosions lui coupa la respiration. Il tomba à la renverse, se retrouva sur le sol, se protégeant la tête avec les bras. L’immeuble tremblait, des carreaux de lucarnes éclatèrent, à sa gauche quelques tuiles se détachèrent, ça crépitait de partout, comme s’il grêlait des pierres.

Il y eut un répit.

Il se redressa, jambes vacillantes, et guetta de nouveau par la tabatière. Quelques rues plus loin, les flammes dévoraient les immeubles bombardés. Il entendit du bois pétiller et se fendre en craquant, des murs s’effondrer. Il entendit l’air chaud qui sifflait dans le défilé des rues en feu, le devinait s’engouffrant par les fenêtres en chuintant, traversant des maisons éventrées réduites à l’état de carcasses, projetant dans le ciel rougeoyant des bouts de papier enflammés et des braises de la taille de grêlons. Sa vue était troublée par des nuages de suie et de poussière que les rayons des projecteurs tentaient de percer. La DCA se remit à tirer sans arrêt, mais les flottilles en formation carrée passaient dans le ciel, escadrille après escadrille, lâchant leurs charges en un ballet mortel.

Mettez-les en pièces ! Mettez-les en pièces !

Peu de temps après, des bombes au phosphore explosaient dans les tranchées de décombres creusées par les mines. Elles crevaient les toits, les flammes léchaient les murs des cages d’escaliers et des combles, embrasaient des conduites de gaz ; elles éclataient sur les pavés, projetant d’innombrables boules de phosphore enflammé. Les murs des appartements mis à nu, perforés par des éclats de bombes, et que seuls retenaient encore d’invisibles tiges de fer à béton, pendaient aux façades des immeubles comme des tapisseries arrachées.

Le vent lui apporta une âcre odeur de brûlé et il vit à l’horizon le mur de flammes où tremblaient des mirages. Il ne put en détacher les yeux et fixa cet enfer rouge et noir jusqu’à ce qu’ils s’emplissent de larmes.

Brûle, Berlin, brûle ! Balancez des bombes explosives dans les flammes, des bombes de dix, vingt, trente quintaux, que ça forme une masse de feu que plus personne ne pourra jamais éteindre, écrasez la ville sous vos bombes…

« Écrasez la ville sous vos bombes ! » Il était réellement en train de hurler dans la nuit, cou tendu hors de la lucarne ; il n’avait plus peur, il se sentait soulagé, libéré, il n’était plus seul et c’est presque avec détachement qu’il observa quelques bombes perdues qui crevaient les toits de maisons voisines en rugissant, expédiant des nuages noirs dans le ciel.

Le plus fort de l’attaque semblait passé. Il entendait bien encore quelques déflagrations ici ou là, une fois même une rapide suite d’explosions dans le lointain. La toux sèche des unités de la DCA retentissait encore à l’horizon, mais le vrombissement des moteurs d’avions s’apaisait lentement. Le ciel rougeoyait d’innombrables immeubles en flammes.

— Vous êtes cinglé, mon vieux ? Fatigué de vivre ? Dépêchez-vous de descendre à l’abri. Immédiatement !

Il ne l’avait pas entendue venir, avait presque oublié qu’il était là pour elle. Il se retourna lentement.

La silhouette de la femme n’était qu’à une portée de bras. La lueur rouge qui brillait à travers le carré de la lucarne lui éclairait le visage. Elle avait à peine changé, debout là, mignonne et frêle. Même le casque d’acier trop grand pour elle lui allait bien, formant un contraste qui seyait presque avec ses vêtements soignés.

Elle le regardait droit dans les yeux, mais ne le reconnut pas, vraisemblablement parce qu’il était à contre-jour.

— Qu’est-ce que vous faites là, à la fin ?

Elle avança d’un pas.

— Vous habitez ici ?

Son bras se détendit. Le rayon d’une lampe de poche se vrilla dans les yeux de Haas. Des secondes durant, il n’entendit que sa propre respiration et les tirs sporadiques dans le lointain.

— Toi ! murmura-t-elle enfin.

— Oui, me voilà de retour.

Il lui arracha la lampe et la lui braqua dans les yeux.

Elle avait un peu vieilli, semblait plus soucieuse. La lumière crue creusait des ombres sous des yeux fatigués et des pattes-d’oie bien marquées.

— Oui, me voilà de retour, répéta-t-il lentement. Et maintenant, on va enfin parler sérieusement tous les deux.

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