La forêt lui donna l’impression d’être retournée à l’état sauvage. Des feuilles en décomposition recouvraient le sol et plus personne ne semblait se donner la peine d’en débarrasser les chemins. Il y avait partout des branches ou des souches d’arbres récemment coupées. Pénurie de charbon. Les Berlinois fourbissaient leurs armes pour l’hiver qui s’annonçait et transformaient la forêt de Grunewald en bois de chauffage.
C’était éprouvant de circuler à bicyclette sur le feuillage épais et glissant tout en gardant l’équilibre, alors qu’il fallait appuyer de toutes ses forces sur les pédales.
Karasek, ce bonze du parti corrompu et bedonnant, sans scrupules, qu’il savait capable de toutes les saloperies, avait donc été assassiné. Il s’habituait lentement à cette idée. Quelqu’un avait fait son travail à sa place, mais — nom de Dieu ! — il aurait tellement aimé échanger quelques mots avec ce vieux trafiquant. Il avait encore quelques questions sans réponse. Il lui aurait arraché les mots de la gorge à grands coups de poing, à cette crapule, et cette saleté lui aurait certainement avoué qui l’avait donné. Il lui fallait donc fureter encore un peu plus dans ce nid de vipères, ce panier de crabes de la communauté patriotique nationale, pour que quelqu’un lui avoue enfin la vérité.
Il ne restait plus sur sa liste que la mère Fiegl. On disait d’elle à l’époque qu’elle ne lavait pas que le linge de Karasek et ne lui repassait pas que ses chemises et que, depuis la mort de sa femme, elle l’aidait aussi à d’autres bricoles. Quoi qu’il en soit, elle était la dernière sur sa liste. Le cas échéant, il pourrait aussi rendre visite à Frau Everding. Il était évident qu’elle n’avait certainement rien à voir dans tout cela, mais peut-être avait-elle eu vent de quelque chose.
Rien ne collait dans cette histoire de la mort de Lotti et Fritzchen, avec les circonstances de leur mort. Il avait clairement eu le sentiment que Stankowski ne lui avait pas tout avoué. Malgré les gifles, la Frick ne lui avait servi que des échappatoires. Jusqu’à ce qu’il cogne plus fort. Elle s’était alors emportée en phrases confuses : elle savait bien qui l’avait dénoncé, mais elle ne le lui dirait pas, dût-elle mourir, parce qu’un sac de merde apatride comme lui ne méritait pas d’apprendre la vérité ; puis elle s’était moquée de lui, et bien que le sang lui dégoulinât déjà du menton, elle l’avait insulté en hurlant qu’il mourrait aussi idiot qu’il avait vécu. Seul le coup de pelle à incendie sur sa face de chienne avait réussi à la réduire au silence. Stankowski, lui, n’avait plus rien dit vers la fin, il avait trop de mal à déglutir…
Il suivit la lisière de la forêt et pédala sur le chemin de randonnée pédestre qui longeait le petit lac de Hundekehle en direction de la longue ligne droite de l’Avus où, avant la guerre, il avait souvent assisté à des courses automobiles. Durant des après-midi entiers, il avait admiré les coureurs qui fonçaient à grands coups de sifflements de pneus, comme Hermann Lang, Manfred von Brauchitsch ou Bemd Rosemeyer, enveloppés de nuages de vapeur d’essence. Ils avaient été ses héros.
Cloué à un tronc d’arbre, un écriteau altéré par les intempéries proclamait : « L’air de la forêt ne supporte pas l’odeur des Juifs ! » Il détourna le regard. Ça sentait le brûlé dans la forêt, une odeur à laquelle se mélangeait le parfum du bois fraîchement coupé. Une brume charbonneuse s’étirait entre les arbres.
Le long du chemin, dissimulés dans des buissons et sous le feuillage des arbres, apparaissaient à intervalle régulier des bancs qui invitaient à la flânerie malgré l’air humide et frais. Il avait le temps, il ne voulait regagner sa cabane de jardin que l’après-midi, en profitant de la protection du changement d’équipe des ouvriers. Il descendit de bicyclette et s’assit sur un banc. Col du manteau relevé, mains profondément enfouies dans les poches, jambes étendues devant lui, il contempla la surface de l’eau sale et grise. Alors qu’elle était déjà enceinte de plusieurs mois, Lotti l’avait accompagné une fois à une course automobile sur l’Avus. Tout en essayant vainement de couvrir le rugissement des moteurs, il lui avait expliqué que là, c’était Hartmann avec sa Maserati, là Delius dans une Auto Union et là, qui filait comme un zèbre dans une Mercedes-Benz tonitruante, le légendaire Rudolf Caracciola.
Provenant de derrière une hauteur, il entendit soudain le grondement métallique de chenillettes qui circulaient sur l’Avus. Il avait toujours pensé, avant même le commencement de la guerre, que la construction des autoroutes du Reich et des voies rapides servirait en premier lieu aux mouvements des troupes mécanisées. Lotti n’avait jamais pu s’intéresser aux courses automobiles, c’était bien trop bruyant, avait-elle prétexté. Quand Fritz eut l’âge de fréquenter la grande école, il lui avait montré sa collection de vignettes de paquets de cigarettes. Ses coureurs préférés étaient soigneusement collés avec leurs véhicules dans les cases de ses albums spécialement prévues et déjà légendées. Le dimanche, ils passaient des heures le nez sur les images. Les compétitions avaient été supprimées au début de la guerre et il avait dû souvent promettre à Fritz qu’il retournerait avec lui sur l’Avus pour assister à une course. Quand cette putain de guerre serait enfin finie.