Il l’avait suivie jusqu’à cette petite église de Charlottenburg. Elle était donc encore debout. Avant la guerre déjà, le dimanche, Merit y avait été organiste. Il pénétra dans la pénombre de l’édifice cinq minutes après elle, prit place derrière un pilier pour qu’elle ne le découvre pas si par hasard elle jetait un œil dans la nef. Mais il n’y avait rien à craindre : quand Merit jouait, elle ne pensait qu’à son jeu.
Il s’était garé devant chez elle vers dix heures, sans but précis. Au même moment, elle franchissait sa porte. Elle n’avait pas fait attention à lui, n’avait pas remarqué cette grosse cylindrée, ne s’était pas retournée en marchant vers le métro. Elle ne l’avait pas repéré non plus sur le quai. Il n’avait pas eu beaucoup de mal à la suivre. Quand elle avait une idée en tête, elle ne prêtait pas attention aux autres, ne se laissait pas aller à bavarder avec des voisins, ne se laissait jamais détourner de sa route, allait droit au but, méticuleuse. Il l’aimait pour ces qualités, mais c’est aussi à cause d’elles qu’elle s’était détournée de lui. Il avait été étonné qu’elle sache quelque chose au sujet des Juifs. Ce n’était pas son genre de prêter foi à des on-dit, de croire aux rumeurs.
Elle jouait Ô tête sanglante et couverte de blessures. Avec lenteur et solennité. Puis elle passa sans transition à une pièce de Bach, se trompa, reprit plusieurs fois un passage difficile.
Ce damné cureton avait dû lui mettre ça dans le crâne. Il était peut-être au courant de ce qui se passait à l’Est, il avait certainement des contacts avec des réseaux terroristes. Il faudrait liquider tout ça, mais dans ce cas il n’aurait plus aucune chance avec Merit. Il voulait quitter la maison du Seigneur avant elle, mais demeurait assis, écoutant les puissants accords qu’elle tirait de l’orgue. Quand la lourde porte de l’église se referma enfin derrière lui, sa colère envers le curé était tombée aussi vite qu’apparue.
Il se dirigea vers la Kantstrasse pour reprendre sa voiture. Tôt le matin, avant même de se rendre devant chez Merit, il était allé Sophienstrasse sans Kruschke. La rue n’était pas loin de son hôtel. Seuls deux immeubles avaient été entièrement rasés et il put ainsi facilement identifier celui qu’il cherchait. Excepté un tas de gravats, des tuiles cassées, des poutres fendues et un reste de mur calciné qui montait en partie jusqu’à la corniche du premier étage, il ne restait plus grand chose du numéro 8. Sur la partie de mur restée debout, on pouvait lire, écrites à la craie blanche, les informations habituelles destinées aux parents des victimes.
La Sophienstrasse était une des vieilles rues de Berlin. La plupart des immeubles de trois à quatre étages avaient été construits au milieu du XIXe siècle avec beaucoup de torchis et de bois et étaient donc très inflammables. Les habitants avaient eu de la chance de s’en être sortis sans plus de dégâts.
Derrière le monceau de ruines et ce qu’il restait de la façade soufflée par l’explosion, on devinait encore des bâtiments au fond de l’arrière-cour. Des entrepôts et des ateliers éventrés, les restes d’une cantine. De grands pans de murs pendaient à des tiges de fer à béton tordues, comme des rideaux à des chicots de façades.
Une vieille femme qui ramassait des morceaux de bois parmi les décombres leva la tête quand elle l’entendit marcher sur les éboulis.
— Vous avez perdu un parent ici ? questionna-t-elle.
— Non, je voulais rendre visite à un vieil ami, Egon, Egon Karasek.
— Ah ! Herr Karasek ! Il n’est pas mort, mais Dieu sait où il habite maintenant. Quel malheur ! Quel malheur !
— Oui, quel malheur. (Il hocha la tête.) Mais l’essentiel, c’est de s’en tirer sain et sauf.
La femme approuva avec empressement.
— Oui, mais Karasek a été touché plus durement. Tout ça lui appartenait. Le pauvre, il a tout perdu. L’appartement, la maison ; et regardez-moi ce qu’il reste des ateliers. Inutilisable. Décidément, il a tout perdu.
— Comment ça ? Les bâtiments de la cour lui appartenaient aussi ?
Elle frotta l’index contre le pouce comme pour compter une liasse de billets de banque.
— A votre avis, il encaissait combien par mois ? Assez, de toute façon, parce qu’il y a tout un niveau qu’il ne louait pas. Il s’en servait uniquement pour entreposer des vieux meubles. Il avait les moyens, Karasek.
— Il avait un dépôt ?
— Oui. On peut difficilement s’en rendre compte maintenant, avec tous ces décombres devant.
Elle saisit son panier à commissions rempli de morceaux de bois et se dirigea vers la rue.
— Quel malheur, oui, quel malheur que tout ça ! grommela-t-elle encore en secouant la tête.
Il s’aventura prudemment sur le tas d’éboulis, espérant qu’il ne s’effondrerait pas sous lui en le précipitant dans les caves. À peine avait-il fait quelques pas que les pierres commencèrent à rouler sous ses pieds. Il eut tout juste le temps de se rattraper à une poutre et reprit son escalade.
La façade du bâtiment arrière était encore debout jusqu’au premier étage. Seule la porte avait été soufflée de ses gonds. Il pénétra dans une première salle, puis une deuxième, où les ramasseurs de bois n’avaient apparemment pas osé pénétrer à cause des risques d’effondrement. Le sol était jonché de ressorts de fauteuils capitonnés brûlés, de pieds de chaises roussis, de tables de travail en métal tordu, de portes d’armoires de salle à manger arrachées, d’éclats de verre. Aux restes calcinés, on devinait qu’il s’était sans doute agi de meubles de style de valeur.
Kälterer se tapota les mains pour en chasser la poussière et se dirigea vers le local suivant. Ici aussi, il piétinait du verre qui crissait sous ses semelles, du verre de vieilles bouteilles cassées qui gisaient entre des bouchons de paille, de la sciure et des morceaux de caisses d’emballage en bois. Il trébucha sur l’une d’entre elles. Il s’en dégageait encore une pénétrante odeur d’alcool, et plus loin il découvrit des tessons de bouteilles de cognac avec des restes d’étiquettes en français. Deux autres caisses avaient contenu la même chose. De la marchandise de contrebande, très chère, mais rendue inutilisable. Karasek, l’agent immobilier, se livrait au trafic sur une grande échelle.
Les autres pièces étaient vides. Il fut soulagé quand il découvrit un passage qui le mena dans la Gipsstrasse : il n’aurait pas voulu exposer son beau costume une seconde fois.
Après cette visite, il s’était rendu au cadastre pour avoir une idée précise de la propriété. Dans un vieux bureau qui sentait le renfermé, un fonctionnaire ennuyé voulut d’abord le refouler. Il lui exhiba ses papiers, y ajouta une bonne engueulade, et l’homme se mit à trotter. Tout s’était merveilleusement déroulé ensuite, et les renseignements obtenus confirmaient les dires de la vieille. Egon Karasek était bien l’unique propriétaire de l’immeuble du 8 de la Sophienstrasse, y compris les quatre cents mètres carrés de bâtiments de l’arrière-cour.
Il était immédiatement rentré à l’hôtel, avait appelé Inge Gerling pour lui demander de se procurer les baux et les documents concernant les biens immobiliers de la succession de Karasek qui devaient se trouver chez le procureur. Certain de ne pouvoir les consulter avant le lendemain, il s’était ensuite rendu Kantstrasse pour épier Merit.
Il avait ensuite regagné l’hôtel pour manger un morceau. Au comptoir de la salle à manger, il commanda une canette de bière et un verre et prit place à une table libre. Un enseigne de la Luftwaffe jouait une chanson triste au piano. On lui fit comprendre qu’il fallait enchaîner sur quelque chose de plus entraînant. Il attaqua une polka.
Merit avait toujours préféré les mélodies plus mélancoliques. Ce soir de novembre 1942, alors qu’il arrivait à leur appartement pour quelques jours de permission spéciale sans avoir pu s’annoncer, il avait entendu à travers la porte l’air triste qu’elle jouait dans la salle de séjour. Il se rappela la surprise sur son visage, le baiser furtif sur la joue, et la question plutôt distraite :
— Tu as déjà mangé quelque chose ?
Suivie de la sèche information :
— Excuse-moi, il faut encore que je fasse quelques exercices.
Il s’était étonné, puis l’avait longtemps écoutée jouer, assis dans un des deux fauteuils qu’ils avaient choisis ensemble après leur mariage. Il avait fini par se lever pour lui passer les bras autour du cou. Elle avait bondi du tabouret, s’était immédiatement détachée de lui et l’avait regardé fixement dans les yeux.
Et la dispute commença.
— Qu’est-ce que tu fais à l’Est, Hans ?
— Tu le sais bien, je fais mon devoir, c’est la guerre.
Merit perdait rarement son calme. Elle continua à poser tranquillement ses questions :
— Et en quoi consiste-t-il, ton devoir ?
— J’assure l’ordre à l’arrière de nos troupes. Il y a souvent des attentats contre nos bases, des bandes armées prennent d’assaut les trains de renforts et de ravitaillement ou commettent d’ignobles assassinats sur nos hommes dans les cinémas ou les théâtres….
— Ou au bordel.
— Oui, au bordel aussi.
Il était en colère, mais soulagé. Il pensait encore pouvoir maîtriser cet échange.
— C’est à cela que tu veux en venir ? Tu es jalouse ? Tu sais très bien que je t’aime.
— Il n’est pas question de ça.
— Alors qu’est-ce que tu veux, Merit ? Pourquoi m’accueilles-tu comme si j’étais un étranger ?
Il s’était dit que le moment était venu de passer à l’offensive, de lui ôter de son assurance pour que la soirée ne soit pas entièrement gâchée.
— Tu t’es déjà posé la question de savoir pourquoi ils font ça ? avait-elle repris calmement.
— Qui ça, « ils » ?
— Qui ? Les partisans, mon Dieu !
Un bref éclat de colère qui l’effraya, car d’ordinaire Merit ne perdait jamais son sang-froid.
— Je fais mon travail, Merit. Que nous importent les partisans ! Pendant ces quelques heures que nous allons passer ensemble, ne nous querellons pas à propos de mon travail.
Il sentait que sa voix tremblait. Il s’était rapproché d’elle, mais elle l’avait évité.
— Pourquoi font-ils cela, Hans ?
— Eh bien, ils nous combattent parce que nous leur faisons la guerre, mais ils ne se battent pas honorablement, ils ne respectent pas les conventions de La Haye.
— Ils se battent contre les règles ? Allons donc, Hans, ce n’est pas un jeu. Qu’est-ce qu’on est allé faire là-bas ? Qu’est-ce que vous y faites ?
— Nous défendons l’Europe contre le bolchevisme. Nous défendons nos femmes et nos enfants. Notre patrie.
Des phrases convenues auxquelles il se raccrocha.
— Et pour ça, il a fallu marcher sur Moscou ?
— Merit, ne parle pas de choses que tu ne comprends pas. Tu n’as aucune idée de la politique ni de la stratégie militaire.
— Peut-être, mais je n’ai pas besoin que tu me défendes à Stalingrad ou ailleurs, sur vos arrières, en aidant à tuer des femmes, des enfants et des vieillards.
— Qui t’a mis ça dans le crâne ?
Elle avait dû entendre ça dans cette maudite église.
— Personne ne m’a bourré le crâne !
Merit s’emporta. Il ne l’avait jamais vue dans cet état.
— On entend même parler jusqu’ici de ce qui se passe là-bas, à l’Est.
— Tout ça, c’est des rumeurs, de la propagande ennemie.
Il avait la bouche empâtée, avait du mal à articuler.
— Tu n’y crois pas toi-même.
Merit ne semblait pas remarquer combien cette dispute le remuait.
— Je l’ai entendu, entendu de mes propres oreilles. Pendant une de ses permissions, un jeune soldat de notre paroisse a parlé de ce qu’il a vécu au front, d’incendies volontaires de maisons, de meurtres quotidiens, y compris de femmes et d’enfants.
— D’accord, il y a des exceptions, et c’est navrant. Des soldats que la guerre rend brutaux et qui dépassent la mesure, mais il y a les autres aussi, ceux à qui toute injustice fait de la peine.
— Tu veux dire par là que le meurtre d’enfants se justifie ?
Elle le fixait de ses yeux brun foncé.
Il essaya une fois encore de clarifier son point de vue, de changer de conversation.
— Non, bien sûr que non. Mais tu l’as dit toi-même, ce n’est pas un jeu, c’est la guerre, et les règles sont différentes, plus brutales, c’est nous ou eux.
Il perdit son sang-froid, éleva la voix :
— On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs ! Quand des gamins nous tirent dessus, il faut bien qu’on leur rende la monnaie. Crois-tu qu’une mère allemande nous pardonnerait de ne pas punir ceux qui ont ses fils sur la conscience ? Quel que soit l’âge des tireurs ?
Pourquoi Merit, pourquoi elle, pourquoi fallait-il qu’elle lui pose ces questions ? Elle n’avait jamais eu de mal à le faire sortir de ses gonds. Et quand il était en colère, il se perdait toujours dans ses arguments.
— Et dans nos bases arrière, ils n’ont aucune excuse. Ils peuvent être aux aguets après chaque virage, derrière chaque buisson, chaque haie, déguisés en paysan en train de moissonner ou en infirmière dans un hôpital de campagne, n’importe qui peut être un franc-tireur ou un bandit. Ils nous combattent par tous les moyens, et nous leur répondons plus durement encore, jusqu’à la fin, bon Dieu !
— Tu ne parles pas sérieusement. Vous ne pouvez tout de même pas faire la guerre à tout un pays et prétendre en même temps que ceux qui se défendent ont tort.
Elle était assise sur le tabouret du piano, il était resté debout devant elle.
— Ce n’est pas moi qui ai décidé cette guerre, Merit. Je ne fais pas de politique. Je suis policier et soldat. Je dois faire mon devoir, je dois cela au peuple allemand. J’ai prêté serment. Je combats pour ma patrie.
Il fit disparaître ses mains tremblantes dans ses poches d’uniforme.
— Pour ma patrie, ajouta-t-il, à cet instant presque convaincu de ce qu’il disait.
Merit se taisait, caressait de la main les touches du piano sans frapper une note. Elle murmura enfin :
— Pourquoi n’es-tu pas resté dans la police, à Berlin ?
— En 39, j’ai saisi ma chance pour avancer dans ma carrière. Je savais que j’en étais capable. Je ne pouvais pas savoir comment les choses allaient tourner. Toi non plus, et d’ailleurs ça ne t’a pas déplu que je rapporte plus d’argent à la maison. J’ai aussi fait ça pour toi.
Elle ne le regardait pas, les yeux sur les touches du piano.
— Je n’ai pas réfléchi, à l’époque, je ne pensais qu’à ma musique… Mais maintenant, je n’en peux plus.
Il avait arpenté la salle de séjour, du dressoir à la fenêtre. Merit demeurait assise sur le tabouret, immobile. Après une éternité, elle avait fini par lever les yeux sur lui.
— Hans, je ne peux pas continuer ainsi. Avec toi. Tu viens, tu veux jouer les mariages heureux pour quelques jours, tu repars et je ne sais pas ce que tu fais vraiment. Je ne peux m’empêcher de penser que tu participes à ces choses horribles qui se passent à l’Est.
Il aurait dû se taire. Peut-être lui aurait-elle pardonné une fois encore. Peut-être tout serait-il redevenu comme avant. Une demande de mutation peut-être, et elle aurait été satisfaite. Mais il n’avait pu s’empêcher de crier.
— C’est ton cureton préféré qui t’as dicté ça, hein, celui pour qui tu joues bien gentiment de l’orgue tous les dimanches. Tu n’as aucune idée de ce qui se passe sur le front. Je n’ai rien à me reprocher. Rien dont je ne puisse me justifier, rien qui ne m’ait été clairement ordonné. Rien, tu m’entends !
Cet éclat avait été sa perte, il avait perdu son mariage, leur vie commune, et Merit.
Elle s’était levée d’un bond, lui avait demandé en le toisant bras croisés :
— Et qu’est-ce qui se passe avec les Juifs ? Est-ce qu’il te suffit de prétexter un ordre pour justifier cela, Hans ?
Il n’avait pas répondu, juste essayé de réprimer le tremblement de ses mains, tandis que Merit poursuivait à voix basse.
— Ils raflent les Juifs. Tous les Juifs doivent quitter Berlin. Presque chaque semaine, des convois entiers partent pour l’Est. Dans notre rue, deux familles ont été emmenées. Les Hausner du 144 avec leurs deux garçons, les autres, je ne les connaissais pas. Je l’ai vu de mes propres yeux, ceux qui ont embarqué les Hausner, c’étaient des gestapistes comme toi. Et ne me dis pas qu’ils sont partis de leur plein gré, Mme Hausner hurlait.
— Ça ne me regarde pas.
— Qu’est-ce qui ne te regarde pas, Hans ?
— Ce dont tu parles.
— Est-ce qu’on déporte vraiment les Juifs vers l’Est ? Ce qui se dit est-il exact ?
Elle l’avait regardé de ses yeux bruns.
— Je ne m’occupe pas de ça, Merit, je n’ai rien à voir avec ça…
Il secouait doucement la tête.
— Vous les tuez tous. L’an passé déjà, des milliers de Juifs ont été assassinés près de Kiev. Et maintenant, c’est au tour des Juifs de Berlin.
À présent encore, il revoyait la mine effrayée de Merit, ses lèvres pincées, les larmes qui coulaient lentement sur ses joues maigres, les gestes de colère avec lesquels elle éloignait les mèches rebelles de son front. Il n’avait su que répondre.
— Et toi ? Toi, tu dis que ça ne te regarde pas, que tu n’es pas concerné, que tu ne t’en es pas occupé. Tu portes des œillères ou tu es aveugle ?
— Merit, je…
Il essaya de nouveau de la toucher, mais elle le repoussa violemment.
— Si tu ne fais pas partie personnellement des tueurs, tu leur ouvres la voie et tu les couvres. Il n’y a pas d’excuses. Tu l’as dit toi-même. Tu es un rouage d’une seule et même machine. Vous favorisez ces crimes.
Elle courut à la cuisine en pleurant et se moucha. Quand elle revint, elle tenait en main un torchon à vaisselle avec lequel elle voulut sécher ses yeux rougis, mais elle ne cessa pas de pleurer. Il voulut dire quelque chose, mais elle l’interrompit aussitôt.
— On ne peut pas continuer comme ça. Je ne te supporte plus, Hans. Je veux que tu disparaisses, quitte cet appartement et va au mess rejoindre tes amis.
Et ça avait été la fin. Il avait fait demi-tour sur les talons, avait repris sa valise restée dans l’entrée et quitté l’appartement sans un mot, en faisant sonner son pas.
Le bar de l’hôtel était complet à présent, en ébullition. On hurlait des chansons de soldats à quatre temps cognées sur le piano. Des voix avinées et enrouées accompagnaient les mélodies en braillant.
Il paya la seconde canette de bière directement au bar et commanda une bouteille de marc. Il ne supportait plus ces soirées entre camarades, au cours desquelles on trinquait pour se donner du courage. Il n’y avait aucune excuse, Merit avait bien raison. Ils étaient tous complices, embringués dans cette guerre. Il y avait ceux qui s’étaient laissé entraîner, puis les carriéristes, les idiots enfin. Tous avaient des taches de boue sur la veste blanche de leur uniforme de parade. La beuverie et cette espèce d’autoglorification ne pouvaient pas masquer les crimes. L’heure de vérité approchait, même si cette bande d’ivrognes forts en gueule ne voulaient pas encore l’accepter.
Il monta dans sa chambre, déboucha la bouteille et avala le contenu d’un verre dans l’obscurité, debout à la fenêtre. Sans ce couvre-feu, il aurait sans doute pu distinguer la coupole de la synagogue de la Orianenburger Strasse. La nuit où les synagogues avaient été incendiées, elle avait été à peine endommagée.
Il était retourné encore une fois chez Merit quelque temps plus tard, mais il la dégoûtait trop. Elle ne le laissa entrer que le temps de rassembler quelques affaires. Il ne lui avait plus jamais parlé, n’avait plus jamais entendu parler d’elle. Mais quoi qu’il fît, il ne pouvait la chasser de ses pensées. Elle était toujours avec lui, un reproche vivant, quotidien. « Que fais-tu à l’Est ? Il n’y a aucune excuse. » Elle avait raison. Mais il avait continué de faire son travail. Jour après jour, les tâches étaient devenues de plus en plus écœurantes, et ce qu’il voyait de plus en plus horrible. Une lutte sans fin. Sans refuge douillet à l’horizon : il avait perdu Merit, son grand soutien.
Il ne voyait plus d’issue.