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Il ne reconnut plus la rue. Pendant qu’il était assis tout tremblant, recroquevillé devant la porte de l’abri, elle s’était métamorphosée en un paysage labouré de cratères.

À droite, il fallait qu’il se tienne à droite. Pour venir, il avait longé un assez grand espace herbeux avec sa bicyclette, un parc public. Il fallait qu’il le retrouve. Ce serait un bon point de repère. Il courut. Des débris fumants de toutes tailles furent projetés dans la rue, percutant des gens qui hurlaient. Sur la chaussée en feu mouchetée de milliers de gouttelettes de phosphore, des flammes montaient à hauteur de genou jusqu’au carrefour. Du côté opposé, les immeubles n’étaient plus qu’un immense brasier. Le ciel était rouge, des flammèches virevoltaient comme des flocons de neige, des poutres enflammées s’écrasaient pêle-mêle les unes sur les autres, l’atmosphère retentissait de vacarme et de cris. Une odeur désagréable, suave et veloutée lui encombra le palais.

L’immeuble qu’il venait à peine de quitter sauta soudain sous une violente explosion de gaz. Deux ombres sortirent en trébuchant du bâtiment en flammes. L’une d’elles s’effondra, demeura au sol, les habits fumants. Il devina que cette forme allongée était une femme. L’autre silhouette s’agenouilla auprès d’elle et tenta de la remettre sur ses pieds. Il allongea le pas.

L’attaque aérienne se poursuivait dans un ciel obscurci d’épaisses fumées. Il entendait le vrombissement des bombardiers sans en distinguer aucun. Vers le nord-est, une étrange tache de soleil reflétait la chute d’innombrables bombes incendiaires à tige. Sifflant à travers les toits crevés quelques immeubles plus loin, elles avivèrent une mer de flammes. La fumée qui s’en échappa rougeoyait sur ses rives comme si le ciel déversait du feu. La voie était coupée. Il traversa la rue, s’efforça de sauter par-dessus des plaques de goudron visqueux et fumant qui collait aux semelles, tituba le long de carcasses de voitures aux réservoirs explosés, longea des soupiraux grillagés qui vomissaient une épaisse fumée noire et d’où sortaient des hurlements, évita des cadavres carbonisés, recouverts de poussière et de cendre.

Il perçut de nouveau plusieurs explosions proches, chercha à s’abriter contre un mur d’immeuble chauffé par l’incendie. Des tuiles s’abattaient dans la rue, des gouttières se détachaient en grinçant des toits pour se fracasser sur le sol fumant. Il déboucha enfin dans la rue où l’alerte l’avait surpris. Il trébucha sur les restes en charpie d’un cheval dont la tête arrachée, encore harnachée, pendait entre les brancards tendus vers le ciel d’un tombereau à moitié calciné.

Des silhouettes noires, couvertures humides sur la tête, vinrent à sa rencontre. Il n’y avait plus aucun espoir de continuer à avancer dans cette rue. Il vit un mur de flammes grondantes lui barrer le chemin, se détourna du violent souffle d’air qui lui coupa la respiration, menaçant de l’aspirer. Quelque part dans ce brasier son vélo était en train de fondre et le vieil homme brûlait dans le trou de sa cave…

Il fit demi-tour, rejoignit le groupe de silhouettes noires, eut du mal à lutter contre la force d’aspiration du feu. La perpendiculaire suivante serait peut-être praticable. Il gravit des ruines qui se consumaient lentement, buta contre des éclats de verre et des tessons de bouteilles fondus. Il avait vendu les mêmes services à thé dans son magasin. Le verre d’Iéna fond à sept cents degrés environ.

Une nouvelle flottille de bombardiers passait au-dessus de lui, à moitié dissimulée derrière des lambeaux de nuages de fumée tourbillonnante. Il leva les yeux, se laissa glisser dans un cratère de gravats, se couvrit d’éboulis et de décombres comme un enfant qui cherche à se protéger. Il vit la cargaison mortelle prendre son essor, en parabole d’abord, suivant la direction de vol, puis perpendiculairement au sol : un tapis de bombes !

Les toits disparurent à l’horizon, soufflés par les explosions. Des nuages gris foncé s’élevèrent et les centaines de détonations qui se superposaient les unes aux autres roulèrent à travers les défilés creusés par les immeubles qui s’effondraient. De gigantesques flammes dévoraient les deux tours d’une église.

Il atteignit la rue suivante où des canalisations s’étaient rompues. L’eau et des déjections avaient envahi les jardinets devant les maisons. Des petites pyramides de gravats émergeaient d’un jus sale. Une chaîne humaine s’était formée d’un côté de la rue pour tenter d’éteindre avec des seaux d’eau un rez-de-chaussée en flammes. Là aussi, le passage était bouché.

Il courut au carrefour suivant. Une large allée croisait sa route. De chaque côté, les arbres brûlaient comme des torches jusqu’aux plus hautes branches. Il subsistait juste une voie étroite pour passer au milieu. Un convoi entier de réfugiés avait dû se laisser surprendre dans ce passage exigu, encombré de carrioles, de chariots à ridelles, de tombereaux, de charrettes à bras, certains à moitié consumés, d’autres entièrement calcinés. Les restes de chevaux morts et d’autres animaux de trait déchiquetés étaient éparpillés sur le pavé soulevé. Mais il ne vit pas de cadavres humains.

Il zigzagua entre ces dépouilles, enjamba des fils électriques arrachés de l’éclairage municipal dont les lampes gisaient brisées sur le sol, et fit un détour pour éviter un tuyau à gaz rompu d’où sifflait une longue flamme bleuâtre et qui se balançait comme la queue d’un chien qui frétille.

C’est alors seulement qu’il prit conscience qu’il n’était pas le seul être vivant en train de courir dans cette rue pour sauver sa peau. Vêtements déchirés, sales et roussis, plusieurs personnes se hâtaient dans l’allée constellée de fondrières et d’obstacles. D’autres, choquées, débouchaient de rues adjacentes en flammes. Après avoir gravi des monceaux de ruines, on se laissait glisser sur les fesses dans ce qu’il restait de la chaussée pour vite se joindre au flot des fugitifs épuisés. Il se retrouva lui aussi parmi eux. Pour un temps, on n’entendit que le ronflement des flammes, le frottement et le raclement des pieds sur le sol, la respiration asthmatique de personnes âgées, les gémissements et les sanglots de femmes et d’enfants, les hurlements de blessés allongés le long de l’allée, les appels étouffés de victimes ensevelies, les cris des mourants qui s’échappaient des entassements de ruines.

Il parvint au parc. Partout des gens étaient étendus sur le sol, enroulés dans des couvertures, adossés à des arbres. Des infirmiers et des bénévoles de la Croix-Rouge s’occupaient des blessés graves, distribuaient couvertures et boissons. Rescapés des mers de flammes, surgis de tous côtés, des survivants débouchaient sur cette prairie, qui allait certes les protéger du feu, mais pas des bombes qui continuaient à tomber, car la ville tremblait encore sous les puissantes explosions.

Il s’assit dans l’herbe fraîche, essaya de reprendre souffle et de retrouver son calme, ferma ses paupières brûlantes. Berlin était transformé en un tas de cendres et de ruines…

Toutes les bombes de la terre sur leurs toits et leurs têtes.

Non, ce qu’il avait pensé jadis ne valait plus. Pas depuis qu’il avait été dans les bras de Karine, depuis qu’il avait rencontré dans la soupente cette femme avec son enfant. Beaucoup de gens dans cette ville n’avaient pas mérité ces bombes, des gens qu’il n’avait malheureusement pas eu l’occasion de connaître au cours de ces années vécues pour rien.

Mais il n’était pas trop tard. Il fallait qu’il survive à ces saletés de grêles de bombes ne serait-ce qu’à cause de ce Bideaux. Il espéra de tout son cœur que cette crevure échapperait à ce bombardement, qu’il puisse enfin lui régler son compte. Sinon tout aurait été vain et tout nouveau départ dans la vie serait condamné. Quand il en aurait fini avec ça, il pourrait se présenter devant Karine, lui montrer qu’il était un homme comme les autres, construire une vie nouvelle, avoir des enfants…

Il voulut la serrer contre lui, sentir son corps. Pendant les raids, elle n’avait jamais autant peur que lui. Les bombes ne pouvaient pas l’atteindre.

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