53

Quand il se leva, il savait déjà qu’il avait surmonté le vide, le choc et cette paralysie qui avait duré des jours. Tout en se lavant et se rasant, il fredonna même le vieux refrain de Buchenwald qui ne lui était pas monté aux lèvres depuis longtemps : « O Buchenwald, nous ne gémissons pas, ni ne nous plaignons, et quel que soit notre sort… »

Non, il ne voulait pas se plaindre et surtout ne pas abandonner, quoique la déception l’eût terrassé. Mais Fritzschen était en cause aussi, son fils avait mérité qu’il continuât, qu’il allât au bout de sa vengeance. Même si l’on avait fait porter des cornes au mari, il était père et demeurait père. Lotti l’avait trompé, sa femme bien-aimée avait eu un amant. Tout était écrit noir sur blanc dans les lettres que ce salopard lui avait envoyées, ce salopard dont la Fiegl lui avait parlé aussi, cette relation d’affaires de Karasek, celui qui avait été assis en bas, dans la cave, responsable du fait que Lotti et Fritzschen aient été interdits d’abri. Il avait la mort de sa famille sur la conscience. Raison suffisante pour envoyer cette crevure dans l’au-delà, mais ça n’était pas tout. C’était ce même type qui l’avait dénoncé. Vraisemblablement avec Karasek, cette repoussante face de porc, cet infernal avorton, ce…

Il aspira profondément. Il venait de se couper sous le menton avec son rasoir. Le sang se mêlait au savon à barbe, laissant sur son cou une tramée rosâtre. Il arracha un morceau de papier journal et le pressa sur la coupure jusqu’à ce qu’il y colle, stoppant le saignement.

Il avait fait un serment et avait passé au fil de l’épée les salauds qui l’avaient mis dans la merde, les responsables de la mort de sa famille. Il avait cogné sur ses voisins jusqu’à ce qu’ils crachent la vérité, morceau par morceau, faisant remonter au jour toutes les odieuses manigances qui suivirent son arrestation. Pour lui aussi, la vérité était devenue amère. Il ne restait plus à présent sur sa liste que ce chien galeux, un dernier nom pour un dernier acte.

Il s’essuya le visage, tourna le bouton de la radio du peuple et s’habilla lentement. La voix étonnamment calme et retenue du Führer retentit aussitôt : « … Nous écarterons le destin cruel qui se joue aujourd’hui à l’Est et finirons par le vaincre… grâce à des efforts inouïs, malgré tous les revirements et les épreuves les plus terribles… Mais si tout cela est possible, c’est grâce au changement advenu dans le cœur du peuple allemand depuis 1933… Dans ce combat pour la délivrance de notre peuple, il est de notre inébranlable volonté… de ne reculer devant rien… Quoi que nos ennemis puissent inventer, quels que soient les dommages et les peines qu'ils infligent aux villes allemandes, aux campagnes allemandes et, avant tout, à notre peuple, tout cela pâlit face aux calamités et aux malheurs qui nous affligeraient si d’aventure le complot ploutocrato-bolchevique devait vaincre. En ce douzième anniversaire de la prise de pouvoir, il est d’autant plus nécessaire d’affermir notre détermination sacrée, de nous battre aussi jusqu'à ce que la victoire finale vienne couronner nos efforts… »

Il éteignit la radio et boutonna son manteau. Après avoir vérifié le trafic de la rue, il se faufila prudemment par le portail en fer et allongea le pas vers l’entrée du bistrot.

Les fenêtres sur rue avaient été condamnées avec des planches et toute la façade était constellée d’impacts d’éclats d’obus. Le trottoir, avec ses pavés arrachés, était changé en un parcours d’obstacles et les lampadaires sans verre avaient pris des formes bizarres. D’un coup d’épaule dans la porte d’entrée coincée, il força le passage et pénétra dans le local.

Il y faisait sombre et il y régnait un froid vif. Il n’y avait plus d’électricité, les bougies qui brûlaient sur le comptoir et les tables donnaient l’impression d’une chaude atmosphère vespérale alors qu’on était au petit matin. Depuis longtemps, les clients étaient plus rares qu’au jour de sa première venue. Il remarqua au comptoir beaucoup de femmes d’âge moyen, avec des bonnets de laine, des fichus, engoncées dans d’épais manteaux, portant des bas et des souliers grossiers. Karine lui avait raconté qu’il n’y avait plus assez de travail, trop d’usines d’armements avaient été bombardées, et la machine de guerre ne tournait plus aussi facilement que quelques mois auparavant.

L’ambiance était feutrée, compassée même. La majorité des clients étaient des blessés de guerre, quelques-uns assis aux tables, la tête enveloppée de gros pansements, d’autres avec des béquilles appuyées au mur derrière eux. On ne servait plus à manger depuis longtemps et il n’y avait plus de bière. Il ne restait que du schnaps et du vin, les réserves de la cave.

Il se glissa discrètement dans le coin le plus reculé et prit place à la table où il s’était assis la première fois. Carine s’entretenait avec sa sœur derrière le comptoir. Elle vint vers lui, prit une chaise et dit à voix basse :

— Heureusement, il n’y a pas grand monde aujourd’hui. Mais tout de même, il ne faut pas que tu viennes ici, c’est trop dangereux.

Elle rapprocha son siège.

— Sinon, tu vas mieux ?

Il opina.

— Qu’est-ce que tu avais ? Ces derniers temps, tu parlais à peine et tu n’as presque pas mangé.

Elle le regardait tout en lui caressant prudemment le bras.

Il lui devait une explication. Elle s’était occupée de lui avec tant de gentillesse, sans l’assaillir de questions alors que la trahison de Lotti le terrassait. Karine avait le droit de savoir. Tandis qu’il racontait, sa sœur posa sur la table une théière avec deux tasses. Tout ce qu’il lui confia ce jour-là n’était pas la stricte vérité ; celle-là, il la gardait pour lui. Mais il voulait parler de Lotti.

— Je suis allé voir mon ancienne voisine, celle qui a gardé la valise de Lotti après sa mort. Cette valise est la seule…

Sa voix le trahit. Il se passa la main sur le visage, puis poursuivit dans un murmure :

— Cette valise est tout ce qui me reste de Lotti et Fritzschen. Le pire, c’est que… j’y ai trouvé un paquet de lettres, toutes adressées à Lotti. De la part d’un homme que je ne connais pas…

Karine se versa la méchante tisane, lui demanda d’un geste s’il voulait de cette eau tiède, lui laissa le temps.

— Et qu’est-ce qu’il y a dans ces lettres ? finit-elle par demander.

— Pour la plupart, ce sont des lettres d’amour ampoulées, très verbeuses. Je ne comprends pas comment Lotti a pu s’y laisser prendre… Elle a dû rencontrer ce type au printemps 42, ou en été, et ils ont dû coucher ensemble. Là-haut, j’ai essayé de classer les lettres par ordre chronologique. Je veux savoir ce qui s’est passé dans mon dos. Au début, il était seulement question d’affaires, je t’ai déjà raconté qu’une de mes voisines trafiquait avec des biens aryanisés saisis à des Juifs.

Karine hocha la tête :

— Oui, l’armoire en chêne de votre salon.

— Pas uniquement.

Il secoua la tête.

— Je ne comprendrai jamais comment Lotti a pu faire ça sans me le dire, sans que je le sache. Mais, d’une manière ou d’une autre, ce type s’est acoquiné avec elle. Peut-être qu’il a voulu, au début, se servir d’elle pour faire pression sur moi afin que je participe à la contrebande organisée dans l’immeuble. Ç’aurait été pratique que je vende la carambouille sous le manteau. Karasek me l’avait proposé, à plusieurs reprises même. J’ai toujours refusé. Si ça s’était su… Mais c’est pas pour ça que j’ai été mieux traité…

Il respira profondément.

— Ils se voyaient dans une chambre d’hôtel à deux rues de notre appartement. Régulièrement. Et moi, comme un idiot, je n’ai rien remarqué, toute la journée seul dans mon magasin. Tout ça ressemble à un cliché — l’imbécile de mari et sa jeune et belle épouse… Ah, bravo !

Il frappa du poing sur la table, pas de toutes ses forces, mais cela fit suffisamment de bruit pour que quelques têtes se tournent vers lui. Karine lui posa la main sur le poing et murmura :

— C’est bon, Ruprecht, laisse-toi aller, faut que ça sorte. Mais, attention, ne te fais pas remarquer.

Il retira sa main, la coinça entre ses genoux sous la table.

— Mais je ne comprends pas, nom de Dieu, comment elle a pu se laisser entraîner là-dedans ! Elle avait une famille, un fils. Elle aurait dû lui être dévouée, corps et âme.

Il reprit son souffle.

— À la Saint-Sylvestre, quand j’ai perdu les pédales, ils ont sauté sur l’occasion. Karasek, ou ce type, a dû me dénoncer. Après mon arrestation, ils ont repris le magasin, l’ont loué à un homme de paille et ils ont pu enfin y faire leurs affaires véreuses.

Karine leur versa le reste de tisane.

— Tu crois que ta femme a su qu’ils t’ont dénoncé ?

Il n’y avait même jamais pensé. Lotti ? Il secoua la tête.

— Je ne crois pas. Cette crevure s’est servie d’elle. Après qu’ils m’ont eu éliminé, il a immédiatement rompu tout contact avec Lotti. Et Lotti…

Il serra de nouveau les poings sous la table.

— Elle a gémi après lui pendant des semaines. Tu n’as qu’à lire les lettres. Qu’elle aille au diable, qu’il lui a écrit, ce fumier…

Il se tut.

— Cet homme… (Karine capta son regard, lâcha sa tasse et lui caressa tendrement la petite blessure qu’il s’était faite en se rasant.) Cet homme et celui qui n’a pas voulu que ta femme et ton fils entrent dans l’abri ne font qu’un, n’est-ce pas ?

Elle parlait si lentement qu’il pouvait à peine l’entendre.

— L’officier ?

Il approuva d’un battement de paupières. Lèvres serrées, il déclara :

— C’est son tour, il va payer. Même si c’est la dernière chose que je ferai…

— Tu sais qui c’est ?

— Je ne le connais pas personnellement, répliqua-t-il, mais je connais son nom. Et je me le choperai un jour ou l’autre.

Elle lui posa la main sur la cuisse sous la table, toucha ses poings et caressa la peau tendue sur les jointures. Ils restèrent un bon moment ainsi, sans un mot. La sœur de Karine arriva, débarrassa la table et la questionna du regard.

— Il faut que je me remette au travail.

Elle se leva.

— Ce qui s’est passé là est grave, Ruprecht. Mais je t’en prie, ne fais rien sur un coup de tête.

Elle se pencha vers lui et l’embrassa délicatement sur la joue.

— On se verra ce soir, et on reparlera de tout ça, n’est-ce pas ?

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