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On entendait clairement le choc des impacts. Pas d’alerte aérienne, pas de vrombissement d’innombrables avions. Ils n’avaient pas annoncé de raid. C’étaient donc certainement des tirs d’artillerie.

Il alluma le poste de radio, arpenta la cuisine en écoutant les informations.

« Le commandement suprême de la Wehrmacht communique : Dans la grande bataille qui se déroule entre les Sudètes et le port de Stettin, nos troupes se défendent avec acharnement et fermeté contre l’assaut massif des bolcheviques… »

Kälterer était déjà là depuis deux jours. Mangeant ses rations, fumant, pillant les réserves d’alcool de premier choix ; il attendait, s’ennuyait. Et pendant ce temps-là, les nouvelles du front étaient de plus en plus menaçantes pour lui. Le 16 avril, les Russes avaient lancé leur offensive et progressaient continuellement tous les jours. Depuis un certain temps, il entendait le grondement des canons de la bataille qui se déroulait à l’est de Berlin. Dans cette direction, la nuit était trouée d’éclairs éblouissants. Il ne fallait pas les laisser trop approcher, il ne pourrait plus attendre très longtemps.

« L'ennemi a poussé l’avant-garde de ses chars dans la trouée au sud de Spremherg jusqu'à hauteur de Kamenz. Les courageuses troupes qui occupent Bautzen et Spremberg ont repoussé tous les assauts. Entre Spremberg et Cottbus, les bolcheviques ont envoyé de nombreux chars en renfort. Quelques avant-gardes ont percé jusque dans la région de Jüterbog et au sud de Wünsdorf où des combats sont actuellement en cours… »

Il écrasa son mégot. Communiqué de merde ! Il aurait dû penser à emmener une carte d’état-major. Il n’y a pas de stratégie sans failles, même si jusqu’à présent tout avait marché comme sur des roulettes pour lui. Il n’était pas capable de localiser exactement tous ces patelins, mais entre Cottbus et Jüterbog, il y avait au moins soixante kilomètres. Ça sentait le roussi, ça ressemblait plutôt à une percée imminente.

« Près de Francfort-sur-l'Oder, nos troupes ont repoussé tous les assauts. A l’ouest de Berlin, des combats acharnés se déroulent sur la ligne Fürstenwalde — Strausberg-Bernau. Les attaques ont été repoussées et l’ennemi a subi de lourdes pertes. »

A l’est et au nord-est, ils avaient donc atteint les limites de Berlin, malgré la bravoure des soldats qui défendaient héroïquement Francfort-sur-l’Oder ; au sud l’avant-garde des blindés russes pénétrait dans la région de Jüterbog-Wünsdorf. Et Wünsdorf était près de Zossen. Le quartier général de la Wehrmacht était en danger. L’encerclement de Berlin par le sud n’était plus qu’une question d’heures. Au moment de leur diffusion, les communiqués officiels de la radio étaient certainement en retard sur la réalité du terrain. Il n’y avait plus d’espoir. Et s’ils parlaient déjà de Bernau, la même chose pouvait arriver rapidement au nord.

Les chars russes avaient un énorme rayon d’action. Que son plan soit ou non très bien ficelé, il ne pourrait plus rester bien longtemps dans l’appartement. Berlin serait bientôt en plein milieu des combats. Et il ne fallait surtout pas qu’il se laisse enfermer dans la ville lors de l’assaut final. Une nuit encore, une journée tout au plus, et il faudrait qu’il parte.

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