Dehors, il grêlait. À travers la fenêtre ouverte de la cave, il entendait les grêlons crépiter sur les pavés. Les papiers de la succession d’Egon Karasek s’empilaient sur son bureau et sur l’étagère. Comme elle le lui avait affirmé, Inge s’était procuré non seulement les baux, mais toutes les paperasses qui lui étaient tombées sous la main. Il se concentra sur tout ce qui avait trait aux locations. Destination Sophienstrasse, la piste la plus chaude. Le reste, tout ce qui concernait les affaires de Karasek, pouvait attendre.
Karasek, le propriétaire. Lui appartenaient cinq maisons avec leurs terrains, dont celles de la Höhmannstrasse et de la Sophienstrasse. Karasek, l’enfant béni des dieux. Au milieu des années trente, il avait acheté toutes ces propriétés bien au-dessous de leur prix de vente sur le marché. Kälterer n’avait jamais aimé les négociants en immeubles : l’un plus visqueux que l’autre. Karasek, le visionnaire. Au cours des deux dernières années, il avait acquis pour une bouchée de pain des terrains recouverts de décombres. Karasek, un homme au nez fin et aux couilles en or.
Karasek, la victime d’un crime. Car tout finissait par avoir une fin.
« Sophienstrasse 8 », portait fort à propos un gros classeur jaune. Un immeuble de deux étages, avec un magasin, une mansarde et six appartements, un au rez-de-chaussée, deux au premier et trois au second. En décembre 1938, il l’avait acheté à un certain Herschel Rosenkrantz qui logeait au premier. La famille Rosenkrantz avait ensuite déménagé. Karasek avait aménagé un bureau dans leur appartement voisin du sien.
Les noms de tous les autres locataires ayant vécu dans l’immeuble depuis sa construction au XIXe siècle figuraient sur une liste. Il recopia ceux des dix dernières années et appela Inge.
— J’aimerais que tu me trouves les certificats de bonne vie et mœurs de ces gens-là, le cas échéant leur casier judiciaire. Je veux tout savoir sur eux, s’ils ont été condamnés, leur comportement politique, d’autres faits particuliers. S’ils te cherchaient noise, là-bas, à la préfecture de police, préviens-moi, je m’en occuperai. Kruschke va t’y conduire. Ce soir, si le cœur t’en dit, tu pourras me dire où en sont tes recherches.
— Entendu.
— Bien. Quand tu en auras terminé là-bas, ou au cas où tu n’avancerais pas, tu peux m’appeler, je viendrais te chercher. Et renvoie-moi Kruschke.