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Il se tenait devant le squelette calciné du 10 de la Barbarossastrasse. Les étages supérieurs démolis formaient des marches d’escalier géantes jusqu’à la chaussée. Un seul appartement semblait encore occupé au premier étage gauche de l’immeuble. Pour le protéger des intempéries, des tôles avaient été fixées au-dessus des plafonds et les fenêtres étaient obstruées par des planches. Un tuyau de poêle rouillé qui laissait s’échapper une maigre fumée dépassait d’un trou dans le mur. On pouvait atteindre l’étage en gravissant un tas de ruines qui aboutissait à un palier où une porte n’était éloignée que de quelques marches de l’escalier qui se prolongeait encore quelques degrés, mais s’arrêtait brusquement et pendait dans le vide. À hauteur du troisième étage, une cheminée complète semblait accrochée au mur du fond, surplombant l’excavation.

Il escalada les décombres et frappa à la porte de l’appartement. Une petite fille ouvrit. Elle le contempla avec de grands yeux jusqu’à ce que sa mère apparaisse derrière elle.

— Que puis-je pour vous ?

La jeune femme le regardait amicalement.

— Que désirez-vous ?

— Je cherche Herr Bideaux, Ludwig Bideaux. Il a bien habité ici, n’est-ce pas ?

— Oui.

La femme éloigna sa fille de la porte, sortit sur le seuil.

— Le Hauptsturmführer Bideaux a effectivement habité là-haut.

Elle désigna le ciel du doigt.

— Juste au-dessus de nous, au deuxième. Mais vous voyez, il n’y a plus rien. Par quel miracle notre appartement est-il encore debout, seuls les Ricains le savent !

La femme esquissa un sourire pâlot.

Il se sentit défaillir.

— Vous dites qu’il a habité là. Il serait donc mort dans le bombardement ?

Il ne put contenir le tremblement de sa voix.

La femme sembla remarquer l’importance de sa réponse et hocha tout de suite la tête :

— Non, non ! C’est arrivé en plein jour. Il n’y avait personne dans tout l’immeuble. Tout le monde était au travail ou au bunker.

— La maison a été bombardée quand, alors ?

— L’année dernière, fin juin.

— Est-ce que vous sauriez où Herr Bideaux habite maintenant ?

La femme haussa les épaules.

— Non, je suis désolée, aucune idée. La dernière fois que je l’ai vu, c’était ce jour-là. Il s’est précipité ici en voiture pour évaluer les dégâts. Personne n’avait enfin plus de soucis à se faire pour son appartement, qu’il a encore dit.

Elle tordit la bouche.

— Il avait toujours le mot pour rire, ce Bideaux.

— Vous ne l’aimiez pas particulièrement ?

— Ça allait. On l’aimait bien dans la maison, les femmes surtout. Pour moi, il était toujours trop policé, trop lisse. Je préfère le genre rude, naturel, si vous voyez ce que je veux dire.

Il échappa à son regard direct et se tut.

— Mais qu’est-ce que vous lui voulez, à Bideaux ? questionna-t-elle en reculant d’un pas vers la porte de son appartement.

— J’ai encore un compte à régler avec lui.

— Renseignez-vous donc à l’Office central pour la Sécurité du Reich, c’est là qu’il travaille, vous l’y trouverez certainement…

Elle s’interrompit, le toisa de la tête aux pieds et ajouta :

— Mais c’est peut-être pas la meilleure idée.

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