Le costume brun à veste croisée aux fines rayures noires était idéal pour cette demi-saison. Il l’avait acheté quand il était encore à Berlin.
Il entendit des pas devant la porte, puis on frappa.
— Entrez.
— Bonjour, Herr Sturmbannführer, vous avez bien dormi dans ce nouveau décor ?
— Vous voilà d’humeur bien badine, Bideaux.
Kälterer vérifia dans le miroir l’ordonnancement de ses cheveux bruns séparés par une raie et constata avec satisfaction qu’il n’avait encore aucun cheveu gris. Comme le disaient toujours les collègues de la préfecture de police qui avaient blanchi trop vite sous le hamois : ces temps difficiles n’ont rien d’une fontaine de Jouvence. Dans la glace, le reflet de Bideaux lui renvoyait un sourire grimaçant. Il se retourna.
— Quoi de neuf ?
— Kruschke attend en bas. Je vais vous montrer votre bureau. J’ai aussi sur moi vos nouveaux papiers d’identité et un sauf-conduit qui vous donne pleins pouvoirs et carte blanche.
Kälterer examina les documents. Sur la photo, il avait cinq ans de moins et était en civil. Elle provenait sans doute de son ancien dossier, celui qui remontait à cette histoire avec Naujocks, à l’époque où la SS avait mis ses fiches de renseignements à jour. Heinrich Himmler avait personnellement signé les pleins pouvoirs. Tous les bureaux de l’Office central pour la Sécurité du Reich, de la police criminelle, de la Gestapo, des services de la Sûreté devaient l’aider, inconditionnellement et sans réserve, et lui faciliter l’accès à tous les dossiers. Ils prenaient donc la chose au sérieux.
— À propos, qu’est devenu l’appartement de la villa de la rue Höhmann ? Il est encore sous scellés, ou il est libre ?
Bideaux lui lança un regard étonné, hésita un instant avant de répondre :
— C’est moi qui l’occupe maintenant.
Il leva les bras :
— Mon immeuble a été rasé pendant un bombardement.
— Trois pièces, cuisine, salle de bains… pour vous tout seul ?
— Oui. Et alors ?
— Encore les relations, hein, Bideaux ? La direction de l’Office du logement aurait-elle été transférée Prinz-Albrecht-Strasse ?
— Soit, disons que nous avons une certaine influence…
Bideaux renoua avec sa grimace habituelle.
— Votre nomination s’est faite très rapidement, et on n’a pas bien eu le temps de faire quelque chose. En outre, durant ces trois dernières semaines, rien ne s’est libéré qui soit digne de votre grade.
— Occupez-vous de ça, Bideaux, occupez-vous de ça, ce serait très aimable de votre part.
— Avec plaisir, Sturmbannführer.
Kälterer coiffa son chapeau brun. Ainsi vêtu, Merit l’aurait trouvé triste. Elle aurait certainement préféré son second costume, celui en lin blanc, fait sur mesures à Paris.
— Vous ne prenez pas votre canne ? demanda Bideaux, alors que Kälterer refermait la porte de sa chambre derrière lui.
— Je vais essayer de m’en passer tout doucement.
Ils descendirent en silence l’étroit escalier. Il y avait déjà foule dans le foyer. Une odeur de fumée de cigarettes froide et de bière éventée bon marché vint à leur rencontre depuis la salle de séjour. On entendit quelques rires. Les premiers clients s’étaient retrouvés pour un petit déjeuner à la fourchette.
— Quelle ambiance ici. Ils font déjà la bombe ! apprécia Bideaux.
Il accueillit la plaisanterie d’un haussement d’épaules.
— C’est vous qui me l’avez choisie, cette cambuse.
La voiture était garée de l’autre côté de la Auguststrasse, près de la porte d’entrée de l’hôtel des Postes. Kruschke le salua et leur ouvrit la portière.
— Conduisez-nous à la Kochstrasse, Kruschke, ordonna Bideaux.
La voiture fit demi-tour et se dirigea vers la Oranienburger Strasse.
— Nous avons dû y transférer quelques bureaux. Mais c’est juste à côté de la maison mère.
Ils roulaient dans la Friedrichstrasse. L’impression de désespoir qu’il avait eue de la ville dans la lumière déclinante de la veille fut renforcée en ce matin d’octobre ensoleillé. Seuls venaient à leur rencontre quelques véhicules isolés, la plupart à gazogène à charbon de bois, ainsi que des attelages de chevaux de trait. Les passants marchaient d’un bon pas, quand ils n’étaient pas en train de faire la queue, muets, devant les rares magasins ouverts, afin d’échanger leurs tickets de ravitaillement contre des vivres, un peu de légumes peut-être, ou des pommes de terre. Ils formaient des files d’attente pour des articles de mercerie, des cigarettes, ou des spiritueux. Il avait entendu dire que les magasins de vêtements étaient fermés depuis longtemps, même aux titulaires d’une carte d’habillement. On ne donnait de coupons pour des textiles et du cuir qu’à ceux dont les bombardements avaient entièrement détruit logements et biens. Il aurait du mal à trouver quelques vêtements chauds pour l’hiver. Bideaux pourrait sans doute lui être utile. À moins qu’il ne se rende chez Merit.
— Nous y voilà, annonça Bideaux.
Ils mirent pied à terre devant une bâtisse discrète, à côté de laquelle se trouvait la maison d’édition de Das Reich. La porte n’était pas gardée. Seul un petit écriteau en bois blanc avertissait du nouvel usage de l’appartement du rez-de-chaussée et des caves : « Office central pour la Sécurité du Reich, Bureau 4, Gestion, Annexe 7 ».
— On expédie tout un tas de paperasses ici, expliqua Bideaux tandis qu’ils descendaient l’escalier. Il paraît que les caves sont à l’épreuve des bombes.
Kälterer jeta un coup d’œil involontaire à la voûte en béton.
— Du moins quand elles ne font pas mouche, ricana Bideaux, qui avait remarqué le regard sceptique de Kälterer.
Ils passèrent plusieurs caves sans portes. On entendait partout le cliquetis de machines à écrire. Une secrétaire les doubla, une pile de dossiers sur les bras. Au bout du long couloir, Bideaux ouvrit une porte en acier.
Il entra dans une cave blanchie à la chaux. Un petit soupirail grillagé donnait un peu de lumière dans cette pièce d’environ douze mètres carrés. Une ampoule sous-alimentée pendait nue du plafond et ajoutait un peu de clarté. Au centre se dressait un bureau noir avec une lampe à abat-jour vert. Le téléphone était de loin l’appareil le plus moderne de la pièce. Le cuir du fauteuil à bascule pivotant était éraflé et craquelé. Au mur, un méchant rayonnage supportait quelques classeurs. Un vieux tapis qui paraissait avoir été récupéré dans les décombres recouvrait le sol de béton brut.
— Assez désolant, direz-vous, fit Bideaux en haussant les épaules. Nous le savons. Mais impossible de trouver mieux en si peu de temps. Et impossible aussi, en si peu de temps, parmi ces messieurs haut placés, d’en trouver un seul qui accepte de déménager ici. Par ailleurs, Langenstras pense que cela ne ferait que semer la zizanie dans tout le service. Et, comme vous le savez déjà, il faut que nous nous serrions un peu les coudes.
Le sourire grimaçant, ce sourire vaguement arrogant, affleura de nouveau le visage de Bideaux. Ce type commençait à lui taper sur les nerfs. Vu la manière dont il parlait de ses supérieurs, il devait avoir des amis influents.
— Bon, présentez-moi donc à ma collaboratrice, dit Kälterer.
Bideaux sortit et revint peu de temps après accompagné d’une coquette femme d’une trentaine d’années environ. Elle portait une blouse blanche au haut col fermé d’une broche sur une jupe qui lui descendait sous les genoux. Ses cheveux blonds sévèrement coiffés en arrière étaient noués en un chignon. Quand Bideaux la lui présenta, elle le regarda bien en face de ses yeux bleus.
— Voici notre Frau Gerling, une collègue hautement appréciée.
Bideaux lui effleura l’épaule pour la conduire plus près de Kälterer qui s’était assis d’une fesse sur le coin du bureau.
— Sturmbannführer Kälterer, votre nouveau chef. Il vous expliquera ce que vous aurez à faire et vous exécuterez ses ordres à sa pleine et entière satisfaction.
Un sourire flottait sur ses lèvres.
— Bien, Bideaux, ce sera tout pour le moment, nous restons en contact.
Il se leva et d’un revers machinal de la main défripa sa veste.
— J’en suis persuadé, répliqua Bideaux en prenant congé.
Kälterer se tourna vers sa nouvelle collaboratrice.
— Le mieux serait que vous alliez vous chercher une chaise, nous avons beaucoup à faire.
Frau Gerling fit demi-tour sans un mot et longea le couloir chaulé. Il la suivit du regard. Elle ne portait pas de bas. Des goulots d’étranglement sans doute. Le pillage des magasins de Paris datait de quatre ans déjà. Il avait offert à Merit quelques belles choses, ce qui se faisait de mieux, tout en soie. Il n’avait malheureusement plus de bas dans ses bagages. La prise de Paris par les Alliés devait être la plus grande catastrophe de la guerre pour la haute société féminine allemande. Il faisait déjà trop froid pour se promener sans bas. Dans une, deux, trois semaines au plus, quelques jours froids en novembre, et elle viendrait travailler en bas de laine.
Elle disparut dans une des pièces et revint en portant maladroitement des deux mains une chaise de cuisine blanche au siège râpé. Il alla à sa rencontre et la débarrassa de sa charge. Elle marmonna un bref remerciement. Elle était pâle, comme si c’était elle qui sortait de l’hôpital. Elle avait le visage nordique, des sourcils clairs, de longs cils, un nez bien fait et la bouche en pointe. Une pâle Teutonne, presque une de ces statues à la beauté immaculée que les sculpteurs du Reich avaient reproduite en des centaines d’exemplaires. Elle avait l’air froid, distant.
— Asseyez-vous, je vous prie.
Elle s’installa et tira machinalement sur ses genoux sa jupe qui avait un peu glissé sur les cuisses.
Il ouvrit quelques tiroirs à la recherche de quoi écrire. Frau Gerling fit un signe muet de la main vers une étagère sur laquelle était rangée une boîte en bois avec tout le nécessaire. Il la poussa vers elle.
— Je finissais par croire que nous allions devoir travailler sans prendre de notes.
Il sourit.
Elle laissa aller son regard de l’étagère au bureau.
— Frau Gerling, depuis combien de temps travaillez-vous pour ce service ?
— Depuis trois ans, Herr Sturmbannführer, comme secrétaire.
— Et que faisiez-vous principalement ?
— Tout le travail de bureau quotidien, sténo, frappe et gestion de l’emploi du temps pour mon chef. Les bureaux ont été supprimés et on s’est passé de moi. Ensuite, je me suis occupée de la correspondance.
— Et de quel courrier s’agissait-il ?
— Je suis au regret de ne pouvoir vous informer, c’était top-secret.
Il bascula son dossier vers l’arrière et se tapota l’ongle du pouce gauche avec un stylo bon marché qu’il avait péché dans la boîte. La secrétaire le regardait fixement, sans mot dire. Il s’éclaircit la voix.
— Comme vous le savez peut-être, j’ai ordre d’élucider une affaire criminelle. Pourquoi pensez-vous qu’on vous a confié ce travail ?
Elle haussa les épaules.
Elle n’était pas bien bavarde, cette beauté froide assise en face de lui.
— Bien.
Il se redressa et jeta le stylo sur le bureau.
— Au travail.
Comme elle n’avait pas de sous-main pour écrire, elle se pencha sur la table en le regardant avec attention.
— Premièrement, prenez-moi rendez-vous avec les services du procureur général. Je voudrais m’informer de l’état d’esprit régnant et du développement de la criminalité.
Elle approuva d’un signe de tête. Il se leva et contempla son visage concentré.
— Deuxièmement, j’ai besoin de tous les documents qui concernent les affaires d’attaques à main armée, les trois derniers mois compris. Troisièmement, j’aimerais une liste des criminels en fuite, des politiques comme des droit commun, ainsi que des travailleurs étrangers et des prisonniers de guerre évadés dont on a perdu la trace. Quatrièmement, et c’est le point le plus important, il me faut un relevé complet de tous les meurtres et assassinats de ces trois derniers mois. Vous avez tout noté ?
Il était debout derrière elle et contemplait le fin drapé du dos de sa blouse blanche.
— Appelez les services concernés et voyez ce que vous pourrez obtenir. Ce sera tout pour le moment.
Elle se leva sans broncher et voulut sortir.
— Ah ! ceci encore : comme nous sommes amenés à collaborer étroitement, j’aimerais que nous nous saluions de manière moins formelle, je veux dire que nous pourrions nous appeler par nos noms.
— Bien, Herr Kälterer.
Elle gardait ses distances.
— Votre mari est au front ?
— Il est tombé, près de Demjansk.
— Je suis désolé.
Il détourna le regard vers la poignée de la porte en acier qu’elle tenait en main.
— Je ne vous retiens pas plus longtemps. Ah ! s’il vous plaît, procurez-moi encore un annuaire téléphonique.
Elle acquiesça, gagna le couloir et lui rapporta une édition de 1943.
Un bureau innommable. Et une situation absurde. Les Alliés transformaient la ville en montagnes de gravats, leur supériorité éclatait dans les ruines fumantes, à chaque fenêtre calcinée, et lui, il était assis dans ce trou de cave qui prétendait être un bureau, censé travailler en respectant les règlements pour que quelques messieurs puissent dormir plus longtemps sur leurs deux oreilles, quand, par bonheur, il n’y avait pas d’alerte aérienne.
Il saisit le téléphone et reprit sa place derrière le bureau. Les joints du fauteuil ne lui pardonnèrent pas son balancement et un accoudoir grinça dangereusement. Il trouva le numéro qu’il cherchait. Il le composa et après quelques sifflements entendit la sonnerie espérée. La ligne existait encore. Elle était en vie.