— Vous descendez l’allée centrale et vous prenez la deuxième travée à gauche, après la fontaine. Vous trouverez la tombe à droite, juste devant le mur.
Le gardien aux cheveux gris leva les yeux du plan. Avec ses lourdes poches gonflées sous des yeux aux paupières rougies, il était l’image même de la compassion éternelle.
— Vous êtes l’époux et le père ?
Il confirma.
— Je sais que ça ne vous consolera pas, mais ça fait des mois que des hommes viennent ici, le plus souvent des permissionnaires. Ils cherchent tous les tombes de leurs parents, des maris, des fils, des frères. Tellement de morts !
L’homme se leva en prenant appui sur la table et le précéda, l’air pataud dans ses lourdes bottes en caoutchouc.
— Des fois, on ne peut même pas dire avec exactitude aux familles où sont enterrés leurs enfants et leurs femmes. Parce qu’il faut qu’on en mette beaucoup dans des fosses communes. Des fois, après des raids, il y a tellement de morts dans les mes… on ne peut quasiment plus les identifier, ou alors il faut les ensevelir le plus rapidement possible à cause des risques d’épidémie. On aimerait bien creuser des tombes individuelles, mais on n’a pas le temps.
Il suivit l’homme sur une petite avant-place recouverte de gravier.
— Même ici, ils ne trouvent pas toujours leur repos éternel. Pas plus tard qu’hier, il y a un obus perdu qui est tombé en plein dans une fosse commune. Je vous dis pas ! C’était effroyable. Infect ! Il a fallu qu’on ramasse tout ça et qu’on réenfouisse les morceaux. Ne le prenez pas mal, mais on peut dire que votre famille a eu bien de la chance.
Il désigna de la main une petite allée bordée de sapins argentés.
— Faut que vous alliez par là. Je vous renouvelle toutes mes condoléances. Heil Hitler !
Il s’engagea sur le chemin et se retrouva quelques minutes plus tard à l’endroit recherché, près d’un bosquet de quelques bouleaux rabougris. Une herbe rare recouvrait le sol jonché de feuilles aux couleurs de l’automne. Les sépultures étaient serrées les unes contre les autres sur plusieurs rangées, certaines ornées d’une croix de bois portant une inscription, d’autres recouvertes d’une pierre tombale ou de simples branches de sapin. Sur beaucoup d’entre elles, le monticule de terre remuée était encore dégarni.
Il trouva tout de suite la tombe, dans la deuxième travée. La terre s’était tassée avec les intempéries, des mauvaises herbes fanées s’échappaient de la bordure de pierre. Une petite croix de bois était plantée à la tête de la tombe. On y avait inscrit à la peinture noire un numéro et deux noms. Lieselotte Haas. Friedrich-Christian Haas. Les noms de sa femme et de son fils.
Il fut agité de violents tremblements, tomba à genoux, s’entendit sangloter et à travers un rideau de larmes, il se vit arracher de petites poignées de mauvaises herbes, il vit ses ongles ratisser le sol sec.
Il voulut hurler de rage, d’impuissance. Il voulut éventrer le sol, se frayer un chemin jusqu’à Lotti et Fritzchen, les voir, les serrer contre lui. La terre grumeleuse coula de ses doigts comme de la cendre. Il la tassa autour des racines sèches et nues d’un lierre qu’on avait planté là et qui s’étiolait.
À Buchenwald, il avait voulu rester en vie pour les siens. Tout ça pour rien. On les lui avait arrachés il y avait des mois déjà, déchiquetés par une bombe et ensevelis sous des décombres.
Pourquoi ? Pourquoi vous ? Frick, saloperie de menteuse, tu le savais pourtant, alors pourquoi n’as-tu rien dit, malgré mes coups dans ta gueule de faux jeton ?
D’un coup sec, il arracha la tige d’une fougère. Les feuilles fanées se réduisirent en poussière sous ses doigts. Il secoua la plante et des miettes de terre sèche tombèrent dans l’allée. Une odeur âcre se fixa sur ses mains. Ses yeux s’emplirent de nouveau de larmes. Il prit appui sur la bordure de pierre, posa son front contre la croix de bois. De la morve lui coula du nez et goutta sur la tombe.
Il avait cru qu’il ne pouvait y avoir pire douleur que celle endurée au camp. Mais ici la souffrance était plus profonde, plus forte. Il eut des crampes d’estomac, les spasmes se nouèrent en une boule d’acier. Tout brûlait en lui. Il eut de la peine à se relever.
Il se mit à pleuvoir. Il n’y prêta pas attention ; il enleva son chapeau, voulut sentir les gouttes de pluie tambouriner sur son crâne. Durant son séjour au camp, s’il n’avait parié que sur l’amour, dorénavant sa vie n’aurait plus aucun sens — elle se serait tout simplement arrêtée ici, comme soufflée, devant ce rectangle de terre sans espoir. De la main, il balaya ses cheveux courts et s’essuya.
Au camp, il avait misé sur la haine, une rage qui devenait de plus en plus indéfectible et sauvage à chaque nouveau coup du sort. Il enfonça son chapeau sur sa tête. Il était certes seul et à bout mais pas face au néant. Il la sentait au fond de la gorge, cette fureur indescriptible, il la sentait monter, elle cherchait une issue…
« Tas de fumiers ! »
Était-ce bien lui ? Venait-il de crier ? Dans un cimetière, devant la tombe de sa famille ? Ils allaient apprendre à le connaître, éprouver ce qu’il était devenu, ce qu’ils avaient fait de lui. Il essaya de mettre de l’ordre dans les noms, les visages qu’il avait en tête, mais il n’y parvenait pas. Il n’en savait pas encore assez, ignorait où ils se terraient, derrière quelles façades en ruines de cette ville à l’agonie ils se cachaient. Mais il les retrouverait, même si c’était la dernière chose qu’il ferait dans sa putain de vie. Il n’avait plus rien à perdre. Ruprecht Haas, l’épicier du coin, était mort depuis longtemps, ce n’était plus un être humain, et ce depuis bien plus longtemps qu’il ne se l’était avoué. Il en avait déjà eu le pressentiment quand la Frick lui avait parlé de la mort de sa famille. Mais ça ne lui était devenu vraiment évident qu’au moment où, avec le tranchant de cette pelle fichée dans le seau de sable, il lui avait ouvert le crâne jusqu’à ce qu’il explose avec un bruit d’air s’échappant d’une bouteille de limonade dont on a, du pouce, fait sauter le fermoir à ressort.
Il ne faisait plus partie de la communauté des humains. Il était devenu une bombe à retardement.