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La pleine lune était bas sur l’horizon. Phares de camouflage en œil de chat allumés, des véhicules militaires, des camions et quelques voitures privées cahotaient sur les chaussées étroites dont seul le centre avait été déblayé, doublaient en cornant des colonnes d’hommes et de femmes portant pelles et pioches à l’épaule, ou essayaient de dépasser au pas des attelages hétéroclites ou des convois de réfugiés. Des gens se hâtaient de gravir des éboulis escarpés, disparaissaient dans des trous à peine habitables ou marchaient tête baissée, résignés à leur sort.

Il évitait autant que possible les rues encore praticables et empruntait d’anciennes voies adjacentes, suivait les pistes entre les ruines ou des passages étroits qui s’étaient formés spontanément par piétinement. Il avait fini par repérer des chemins détournés qui coupaient par des terrains ravagés, des raccourcis qui passaient par des arrière-cours bombardées. On y croisait bien quelqu’un de temps en temps, mais il y avait peu de risques de tomber sur un contrôle.

Il était légèrement ivre, titubait sur les sentiers accidentés. En réalité, il ne voulait rester dans ce bistrot dangereux que le temps de conclure son affaire, mais il s’était laissé entraîner par Serge à commander encore une bouteille de vin rouge.

Il s’était rendu à l’Olympia pour demander au Français de lui trouver des conserves et de la nourriture en échange de ses couverts en argent. Ils étaient convenus de se revoir le jour même et Serge était venu avec un lourd sac à dos, plein de corned-beef, de boîtes de soupe et de conserves de poissons, le tout volé dans des cantines. Il y avait même un morceau de jambon fumé et une bouteille de bourbon. Dans l’arrière-cour du café, il n’avait pas osé lui demander comment il s’était procuré ces douceurs ; sans un mot, il avait échangé sa valise contre le rucksack.

Ils étaient ensuite entrés dans le local, avaient discuté et bu, une bouteille en avait appelé une autre, puis la suivante. Serge écoutait clandestinement les émetteurs étrangers. Budapest était tombée, Dresde avait été entièrement rasée par des bombardements. La capitulation sans conditions de l’Allemagne n’était plus qu’une question de quelques petites semaines. Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’il s’était levé en chancelant et avait repris le chemin du retour chargé de son lourd sac à dos.

Il allait traverser une rue calme quand son regard fut attiré par un kiosque sur lequel on avait placardé un nouvel avis à la population. Il craqua une allumette pour mieux lire. Un communiqué du ministère de la Justice : dans les régions proches du front, on avait institué des cours martiales mobiles pour lutter avec la dernière vigueur contre l’effondrement du moral au combat. Il sursauta et tourna la tête en entendant approcher brusquement un individu relativement âgé portant des vêtements de travail en coutil et qui se mit à lire le communiqué par-dessus son épaule. Il se brûla les doigts à la flamme de l’allumette, poussa un petit cri.

— ’Scusez, fit l’inconnu d’une voix grave. Je ne voulais pas vous faire peur. Je voulais simplement voir ce que ces frangins avaient encore inventé de nouveau.

Il se plaça à côté de lui, battit un briquet qu’il approcha de l’affiche et de sa main gantée suivit les lignes imprimées.

Quiconque, épela-t-il à haute voix, tentera d’échapper à ses devoirs envers la communauté, et plus particulièrement par lâcheté ou intérêt personnel, devra immédiatement rendre compte de ses actes et sera jugé avec la plus extrême sévérité afin que la défaillance d’un individu ne porte pas préjudice à l’ensemble du Reich.

L’inconnu étouffa la flamme de son briquet dans sa paume, se retourna et le regarda.

— Vous savez ce que ça veut dire ?

Croyant que l’homme n’avait pas compris ce qu’il venait de lire, il s’apprêtait à lui répondre, mais celui-ci le devança :

— Pour moi, c’est parfaitement clair : le Führer vient de déclarer la guerre au peuple allemand.

Et sans même un salut, il tourna les talons pour disparaître dans l’obscurité.

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