La brasserie de l’Olympia était déjà pleine à craquer en ce début d’après-midi. Il longea difficilement le comptoir entièrement occupé, et chercha au fond du local sombre une place libre à l’une des nombreuses tables. Des regards sournois le suivirent. Il fut surpris par la cacophonie de langues étrangères qu’il entendait sur son passage. Il finit par prendre place à une table occupée par une poignée d’hommes qui parlaient une langue qui lui était totalement inconnue. Du roumain, soupçonna-t-il. Excepté quelques personnes qui le mesurèrent du regard, on ne le remarqua même pas. Il posa entre ses pieds sa valise contenant ses objets de valeur et observa les lieux. L’atmosphère était calme et étrangement enjouée, comme s’il y avait quelque chose à fêter. Des hommes et des femmes, certains en vêtements de travail, d’autres en habits de ville soignés, faisaient de grands gestes, riaient ou étaient engagés dans de grandes discussions.
Il n’était même pas certain de reconnaître celui qu’il cherchait. Il faudrait peut-être qu’il demande à un serveur ou à un client s’il avait vu le Français. Son attention fut attirée par la porte qui jouxtait le comptoir : « Toilettes ». Quelques nouveaux arrivants qui venaient à peine d’entrer dans la brasserie s’y dirigeaient immédiatement sans commander et disparaissaient. Ils ressortaient après un certain temps et filaient directement vers la sortie.
Un de ses voisins de table lui baragouina quelques mots en lui désignant le comptoir :
— Si boire, chercher vous-même.
Puis il se retourna vers ses camarades, leva son verre et dit à haute voix :
— Prost !
Les hommes rirent et trinquèrent.
Il se leva, prit sa valise, se fraya un chemin jusqu’au comptoir et poussa la porte marquée « Toilettes ». Il se retrouva dans un petit couloir sombre, ouvrit une autre porte et déboucha soudain dans une étroite arrière-cour entourée de hauts murs d’immeubles. Les entrées des toilettes pour hommes et pour dames se trouvaient de l’autre côté, dans une sorte de bâtiment qui ressemblait à un garage. De petits groupes de deux ou trois hommes stationnaient dans la cour, chuchotant entre eux et discutant manifestement affaires.
Haas s’arrêta un instant et observa la scène. Il fut tout de suite en butte à des regards méfiants. Il traversa la cour, frôlant des groupes où toute conversation cessait dès qu’il approchait pour reprendre aussitôt qu’il s’était éloigné. Il entra dans les toilettes, posa sa valise sur le sol carrelé et gras, s’approcha de la rigole et se soulagea contre l’ardoise.
Une porte claqua. Un petit homme au visage émacié vêtu d’un trois-quarts en cuir s’installa à côté de lui. Du coin de l’œil, Haas remarqua qu’il l’observait à la dérobée. Il se râcla la gorge et lui demanda avec un fort accent français :
— Je peux vous aider ?
Ces manières directes l’irritèrent. Il n’appréciait pas qu’un inconnu lui adresse la parole dans les toilettes, d’autant qu’il était encore en train de pisser. Il avait l’impression que l’homme jaugeait son pénis et se tourna vers lui :
— Je ne comprends pas bien, monsieur.
Il reboutonna sa braguette, se retourna, reprit sa valise.
— Besoin quelque chose ? Étoile jaune, peut-être ?
Le petit homme le regardait.
— Il faut que je parle à Serge. Si vous le connaissez, envoyez-le moi. Je suis assis à une table du fond.
Haas quitta l’homme sans le saluer, sortit des toilettes et se hâta de retourner dans la brasserie. Il commanda une bière au comptoir. Les Roumains avaient disparu, deux hommes étaient assis à sa table avec une femme. Ils se reculèrent quand il prit place, rapprochèrent leurs têtes et s’entretinrent à voix basse en italien. Haas but une petite gorgée de la bière sans mousse. Il était évident que cette brasserie était un endroit où se traitaient des affaires louches ; il y trouverait sans doute ce qu’il cherchait. Mais sans relations ce ne serait pas si simple.
— Vous êtes compagnon[4] de M. Atze, n’est-ce pas[5] ?
C’était bien Serge qui s’était discrètement approché de la table. A la place du béret basque, il portait un bonnet de laine bleu. Derrière lui, accoudé au comptoir, il reconnut le petit Français qui agitait une bouteille de vin rouge d’un geste qui montrait clairement qu’il avait l’intention de la boire aux frais de Haas. Il approuva d’un signe et se tourna vers Serge.
— Asseyez-vous donc ! Vous voulez boire quelque chose ?
— Non — plus tard — peut-être[6]. Je peux faire quoi pour vous, monsieur ?
Serge approcha une chaise. Il glissa quelques mots inaudibles aux Italiens qui allèrent s’installer quelques tables plus loin.
— J’ai besoin de votre aide, Serge. Atze avait dit que je pourrais toujours me tourner vers vous, au cas où… Vous vous rappelez ?
— M. Atze, mort.
Le Français enleva son bonnet de laine et le posa sur la table.
— Arrêté, déporté à Buchenwald. Quatre semaines après, mort.
Il regarda Serge et pensa un instant qu’il avait mal compris à cause du fort accent. Atze Kulke, le Siegfried de Wilmersdorf, mort à Buchenwald, là où il avait été interné lui aussi, dans le même camp, les mêmes baraques, terrorisé par les mêmes crevures ? Qui est la pute qui t’as chié au monde ? Atze devait avoir dominé sa peur, Siegfried quoi. Il voyait son vieux copain debout dans la baraque, entendait les mêmes questions écœurantes, sentait le regard ferme d’Atze et espéra qu’il avait trouvé une réponse adéquate à balancer à la face de cette saloperie de SS : « La même pute, Sturmbannführer, que celle qui a tellement ri le jour où tu n’as pas réussi à bander devant elle avec ta petite queue. » Le Siegfried de Wilmersdorf a eu beau avoir le dernier mot, il n’a pas survécu à Buchenwald. Pour survivre, il fallait le heaume qui rend invisible, comme Alberich. Lui s’en était tiré.
Il prit conscience que le Français attendait une réaction de sa part. Sa main tremblait quand il saisit son verre de bière.
— Je ne savais pas, c’est terrible.
Il leva les yeux.
— Mais il faut bien qu’on continue à vivre, vous et moi, vous comprenez ?
— Je comprends, oui[7]. Vous avez besoin quoi, monsieur ?
La voix de Serge était strictement commerciale.
— Essence ? Charbon ? Radiateur ?
Il secoua la tête.
— Non[8] ? Alcool peut-être, cigarettes, viande, cartes d’alimentation ? Non[9] ? Papiers ? Je veux dire carte d’identité, passeport, certificat de travail, carte de travailleur forcé ?
Il tendit l’oreille.
— Un jeu complet de papiers, ça coûterait combien ?
— Quatre-vingt-huit mille marks, jeu complet, à peu près[10]. Authentique, absolument[11]. Livrable une semaine.
Serge se pencha en avant, il semblait flairer une affaire lucrative.
Haas fit signe que non.
— Je n’ai pas tant d’argent que ça. Il me faut aussi autre chose.
— Étoile jaune ?
Le Français s’adossa de nouveau et haussa les épaules.
Encore ces étoiles jaunes.
— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec une étoile jaune ?
— Mon Dieu[12].
Serge le regarda, étonné.
— Vous êtes idiot ? Étoiles juives se vendent comme petits pains. De plus en plus chères au marché noir.
Il cligna des paupières.
— Je ne comprends toujours pas.
— Merde[13], répliqua Serge en tapant sur son bonnet de laine. Plein de gens, pas Juifs, achètent étoiles jaunes, cousent sur leur manteau, quand la guerre finie… ont leurs raisons, veulent cacher leur vilain passé derrière étoile juive. Pour échapper à vengeance des vainqueurs.
— Ce n’est pas possible ! Et qu’on ne vienne pas me raconter plus tard que personne ne savait ou n’avait rien vu !
Il parlait à voix très basse, rien que pour soi. Mais Serge l’avait entendu.
— Exactement, dit-il et il respira, comme s’il se réjouissait que Haas eût enfin compris. La vérité a toujours l’air différente. C’est la vie[14] !
Ils observèrent un moment la porte jusqu’à ce que Haas finisse par demander :
— Voulez-vous boire quelque chose maintenant ?
— Oui, oui[15]. Allez chercher bouteille vin rouge.
Serge remplit les verres et ils trinquèrent.
— A votre santé[16] !
Le Français se rejeta en arrière.
— Alors, vous avez besoin quoi ?
— D’une arme. D’un pistolet.
— Oh ! là ! là !
Serge siffla entre les dents.
— Un pistolet ? Et pour quoi faire, s’il vous plaît ?
— Je veux tuer la crevure de nazi qui m’a mené dans le camp de concentration, répliqua-t-il.
Le Français le regarda un moment droit dans les yeux. Puis il ricana.
— Très bien[17]. Très raisonnable.
Ils ne purent s’empêcher de rire, trinquèrent de nouveau. Peu à peu, toute distance disparaissait entre eux ; le vin rouge y avait sa part.
— Je sais avoir un pistolet. Mais cher.
— Combien ?
— Mille, à peu près… Et avance, naturellement[18].
— Pas de problème. Levons nos verres. Affaire conclue.
Il partagea le reste de vin rouge et trinqua avec Serge.
— Au camp, il y avait aussi beaucoup de vos compatriotes.
— Oui[19]. Beaucoup d’amis dans des camps. Ça va très vite. Si tu obéis pas, organises des trucs, tu es bon. Certains sont venus ici travailleurs volontaires…
Serge secoua la tête.
— Et vous ?
Le Français lui parla de son recrutement forcé. Il avait travaillé aux ateliers Fer-Kulke, mais depuis quelques mois, il était occupé dans un salon de coiffure, derrière lequel il avait aussi une petite chambre.
— Je vais très bien.
Serge éclata de rire.
— Quand les bombes tombent pas. Nous n’avons pas droit au bunker. Mais[20] les recrutés de force peuvent circuler librement dans la ville. Ceux des baraquements aussi. Avant l'invasion[21], pendant les congés, on pouvait même rentrer à la maison. On pouvait ramener des trucs, très bien[22]. Interdit maintenant. Sinon, je serais parti depuis longtemps. Mais comme ça, il faut des petites affaires pour m’en sortir.
Il grimaça un sourire, mais reprit aussitôt son sérieux.
— Mais c’est dangereux[23], ça peut vite coûter la vie.
Haas l’approuva et dit :
— Il y a beaucoup de travailleurs étrangers dans la ville.
— Oui[24]. Ne peuvent plus sortir maintenant. Même les Italiens, les Roumains, les Hongrois, ils avaient des privilèges[25] avant, pouvaient se déplacer librement, même salaire qu’Allemands. Mais maintenant, peuvent plus sortir, plus rentrer. Autres ont pas intérêt à rentrer…
— Il faut savoir de quel côté on est, pour qui on travaille.
Serge tourna légèrement la tête.
— Pas si simple que ça, pas volontaire, impossible de choisir. Que signifie volontaire pour Allemands ? Quand Allemands disent recruter, ça veut dire déporter. Ou tu crois que pauvres types de Russie et Pologne cousent volontairement étiquettes marquées « Est » sur paquets de chiffons, dorment volontairement dans camps pleins de punaises, rien à manger, et bossent volontaires pour les Allemands ? Non[26] !
Haas se recula un peu, tellement les paroles du Français étaient chargées de colère contenue. Et pour tant le petit homme restait calme extérieurement et sa voix avait à peine augmenté de volume.
— Je sais tout ça, répondit Haas. J’ai vu ça moi-même au camp. Tous les jours, les kapos tuaient des Russes et des Polonais, juste comme ça, pour s’amuser. Je voulais dire tout simplement que ceux qui se sont rendus complices de tout ça devront en répondre, et en rangs par six.
— Oui en rangs, ça plaît aux Allemands.
Il mit fin à la discussion d’un geste sec de la main.
— Encore du vin ?
Haas alla chercher une deuxième bouteille au comptoir et remplit le verre du Français. Sur ces entrefaites, Serge avait parcouru la brasserie d’un œil exercé. Il lui confia à voix feutrée :
— Beaucoup mouchards ici ce matin. Si nazis m’attrapent pendant ma contrebande, ils me tueront. Il faut je suis prudent.
— Mais comment vous faites pour vous procurer tout ce qui se trafique ici ?
Haas se rassit.
— Les travailleurs étrangers sont les seuls qui travaillent encore. Un peu de sabotage[27] aux nazis, on met de côté tout ce qu’on peut. On veut seulement survivre à la guerre. Ici, taverne de l’Olympia, un raid aérien serait dangereux : une fête avec feu d’artifice, compris[28] ?
— Je comprends.
Haas jeta un œil à la porte de sortie. La remarque de Serge concernant la présence de mouchards l’avait rendu nerveux. Et puis il était légèrement ivre et devenait moins prudent.
— Il va falloir que j’y aille tout doucement, mon ami. Comment fait-on pour le pistolet ?
Serge vida son verre d’un trait.
— Avance[29] d’abord. Trois cents marks.
Haas hésita.
— Et qui me dit que je peux vous faire confiance ?
— Si vous voulez pistolet, pas le choix.
Haas regarda Serge qui se resservait du vin. Il sortit discrètement l’argent de sa poche en haussant les épaules et le compta. Il plia les billets et les fit glisser de l’autre côté de la table dissimulés sous sa main.
— Dans trois jours. Entrée principale gare Friedrichstrasse. Cinq heures de l’après-midi. Si raid aérien, six heures, sept heures, chaque heure. Pas de problèmes, je suis là.
Serge empocha les billets d’un geste si imperceptible que Haas se rendit à peine compte que l’argent avait déjà disparu.