Les bombes explosaient non loin au-dessus de leurs têtes. Le bunker du mess du Tiergarten vibra. Une batterie de DCA répondit énergiquement. Bref silence des convives, tête entre les épaules, puis la fanfare continua bravement à jouer.
Ambiance de fin du monde. Le fatalisme se répandait de plus en plus. Il s’était rendu à cette fête en compagnie d’un jeune capitaine dont il avait fait la connaissance à l’hôtel. Ils avaient apporté avec eux quelques bouteilles de schnaps.
Des connaissances saluèrent gaiement le capitaine. L’endroit était plein à craquer d’officiers de passage, de coureurs de jupons, de permissionnaires, de femmes trop voyantes. Manifestement, nul ne voulait se laisser gâcher son plaisir. L’air était chargé de volutes de fumée bleue, épaisses à vous couper le souffle. L’alcool coulait à flots. Les tables étaient chargées de bouteilles de cognac, de plats de tranches de veau froides et autres douceurs rares. Étroitement enlacés et s’embrassant à pleine bouche, des couples tournaient sur la piste de danse cernée de visages grimaçants aux nez rouges.
Il transpirait. Comme la majorité des Berlinois qui souffraient du manque de charbon et des coupures d’électricité, il y avait longtemps qu’il n’avait pas suffoqué dans une telle chaleur. Il jeta sa veste sur celles qui encombraient déjà des dossiers de chaises, parmi des tuniques de toutes les armes, de la Gestapo, de la police, aux épaules piquées de galons de croix de guerre première classe, de croix de guerre deuxième classe, de décorations de combattants de l’Est, dites « Ordres de cul gelé », d’écussons pour actes d’héroïsme en combat rapproché, d’insignes du parti en or, de beaucoup de médailles diverses de blessés.
— Des mouchtiques !
Une Croix de chevalier amputée de la jambe droite le bouscula et lui tendit son verre.
— Mais ils ne piquent pas vraiment, je crois.
Il but, continua à zézayer et à lui postillonner dessus comme s’il le connaissait.
— Les Ruches auchichont à bout de forches, chinon ils cheraient là depuis longtemps, et ch’est eux qui mèneraient le bal. (Il rit à haute voix de sa blague.) On a repris Lauban ; la Poméranie, Kolberg tiennent, à Königsberg, à Breslau, on régiste partout. Il y a une contre-offensive sur le Plattensee. Les Ruches n’ont prechque plus que des enfants comme choldats, et maintenant nous nous battons dans notre propre pays, nous chavons ehe qu’ils veulent, plus aucune offensive ne peut nous churprendre.
— Je laisse au lieutenant-colonel le soin de juger de la situation générale.
Ils trinquèrent. La Croix de chevalier se rapprocha de son oreille.
— La tête de pont des Américains, hurla-t-il pour lutter contre la musique, ne peut que nous rendre cherviche. Vous allez voir, on marchera bientôt enchemble contre les Ruches. Nous, les Allemands, chommes partie intégrante de l’Occhident. Ils ne vont tout de même pas nous livrer aux Mongols et aux communichtes, nous chommes un peuple de culture !
Kälterer se demanda un instant s’il n’avait pas mal compris. Tout le monde se berçait d’illusions à présent.
— Non, non, vous verrez, on va remettre cha, et avec enthougiasme ! On les laiche rentrer et puis, avec les Ricains, on r’chante en chœur. Et les armées marchent vers Test, s’enfonchent profondément en territoire ruche, claironna l’officier, le regard vitreux, en marquant la cadence.
Kälterer le quitta en bredouillant une excuse, se fit jour à travers la foule des danseurs et chercha une chaise libre. Tout le monde savait pourtant qu’il ne restait plus que le choix entre mourir en héros ou décamper. Des soldats désarmés rôdaient dans les rues, le nombre d’actes d’indiscipline augmentait malgré les nombreuses et expéditives cours martiales mobiles à procédure accélérée, les premiers officiels abandonnaient la capitale du Reich. La débandade était inévitable. Et dans le même temps, on raclait les fonds de tiroir pour rassembler les dernières troupes de réserve.
Ils l’avaient oublié. Ils ne se rappelaient certainement même plus qu’il existait. Mais il ne leur faisait pas confiance. Quand ça barderait vraiment, il se signerait un ordre de mission pour l’Ouest, loin des Russes. Mais pour l’instant le système était encore intact et au cas où Langenstras regretterait son absence, il était encore capable de lâcher ses sbires à ses trousses. La première chose à faire était donc d’attendre, de mettre à jour ses dossiers pour être prêt à se présenter au rapport au cas où Langenstras le convoquerait.
Il s’assit dans un coin avec une bouteille, un peu à l’écart des turbulents fêtards qui saluaient chaque impact de bombe en braillant comme si c’était une fusée de feu d’artifice du Nouvel An.
Langenstras n’avait qu’à l’appeler. Il pourrait lui détailler presque toute l’histoire, il la connaissait de bout en bout, y compris peut-être même avec les mobiles. Toutes les affaires illégales de Karasek étaient consignées dans le calepin qui avait coûté la vie à Inge. Il savait qui avait tué Karasek, mais n’arrêterait le coupable que si Langenstras le lui ordonnait.
Au cours de son enquête, par hasard pour ainsi dire, il avait croisé la route de ce cinglé de Haas. Les affaires étaient très étroitement liées. Si toute cette racaille habitait le même immeuble, tous étaient aussi impliqués dans cette histoire de contrebande dont le beau-frère de Stankowski lui avait naguère parlé. Si Langenstras le convoquait au rapport, il pourrait ainsi lui faire cadeau du dénouement de deux affaires.
— Je n’ai pas encore dansé avec vous.
Une jeune femme en uniforme lui prit la main et l’entraîna sur la piste. Il se coula machinalement dans les pas d’une valse. La femme était légèrement ivre et bousculait d’autres couples tout en se serrant étroitement contre lui.
— Ne faites pas cette tête, lui murmura-t-elle. C’est la fête, aujourd’hui.
Il accéléra l’allure. Ils tournaient et tournaient, elle gloussait et riait. Ils s’accrochèrent avec un autre couple et tous quatre se retrouvèrent par terre.
La femme se releva en titubant, lissa sa blouse, tapota sa robe et dit en grimaçant un rictus :
— Jouis de la guerre, la paix sera terrible.
Il la regarda fixement. Ceux qui ne se faisaient pas d’illusions étaient donc devenus cyniques.
— Mais uniquement pour ceux qui sont complètement idiots, ajouta-t-il à voix basse, cherchant à quitter la piste de danse.
Le bunker fut secoué par les déflagrations d’une roulade de bombes explosives, la lumière vacilla. Un homme en civil, qui pouvait à peine encore tenir sur ses jambes, fixa le plafond de l’abri d’un air de défi, perdit l’équilibre et tomba à la renverse dans les jambes de Kälterer.
— Bande de misérables, hurla-t-il. Vous voulez nous écraser sous vos bombes, hein, bande de lâches ?! Mais ne vous faites pas trop d’illusions !
Il sortit son arme et tira dans le plafond à plusieurs reprises. Les danseurs s’écartèrent, les buveurs cherchèrent refuge sous les tables et les chaises avec des gestes encombrés. Des éclats de béton volèrent à travers le bunker. On entendit un cri.
Kälterer chercha la femme, mais elle avait disparu. Le jeune capitaine s’approcha et lui dit :
— Quelqu’un a été touché au bras. Venez, filons d’ici avant que ça se gâte. Dehors, il y a un major avec une voiture qui va dans notre direction.
Le major conduisait lui-même. Il roulait par à-coups, à vive allure. Kälterer était assis à côté de lui. Le capitaine avait pris place derrière avec une femme. « Une vieille connaissance », avait-il prétendu, une actrice.
Ils fonçaient sur l'axe est-ouest en partie dégagé sans tenir compte des éventuels projectiles perdus ou des bombes à retardement. Le major sifflait une marche et sur la banquette on avait trouvé à s’occuper. Un incendie faisait rage du côté de Kreuzberg.
Ça faisait longtemps que les rues n’avaient pas été aussi bien éclairées. On pouvait vraiment appuyer sur le champignon. Le major grimaça et accéléra encore.
Ils étaient tous devenus fous, jouaient avec le feu et ne pensaient pas plus loin que les deux semaines à venir, croyant peut-être qu’ils ne couraient aucun risque. Il ne pouvait se laisser aller à ce genre de sentiment, il devait prendre ses précautions, se préparer une nouvelle identité. Il devait être possible, sans trop de problèmes, de devenir un simple civil.
La voiture vira dans la Friedrichstrasse en grinçant des pneus. L’actrice gloussa sur la banquette arrière. Il dut s’agripper à la poignée de la porte et grogna.
— Qu’est-ce qu’il y a ? s’étonna le major. Demain matin, je pars pour Francfort-sur-l’Oder, ce sera bien plus dangereux que les rues de Berlin.
Kälterer ne s’occupa plus du conducteur. Les Alliés exigeaient une capitulation sans conditions. Il pouvait s’attendre à figurer sur les listes des personnes recherchées, présumer que les vainqueurs demeureraient longtemps dans le pays. A la longue, s’il ne pouvait justifier d’un passé, même une fausse pièce d’identité ne lui serait d’aucun secours. Il lui fallait trouver une histoire qui tienne la route, si possible avec beaucoup de papiers officiels tamponnés. Mais dans un laps de temps si court, c’était quasiment impossible à trouver. Seuls des types comme le Gruppenführer Langenstras ou ses supérieurs pouvaient régler ce genre de problème, il leur restait certainement encore les relations nécessaires.
— Tout le monde descend, mesdames messieurs, il faudra faire le reste à pied.
— Où sommes-nous ? demanda le capitaine en s’extrayant des bras de sa compagne.
— Oranienburgstrasse.
Peut-être pourrait-il se cacher quelque part, à la campagne ; il pourrait peut-être mettre des gens dans la confidence. Non, c’était trop risqué. Il y avait tellement de mouchards avides de récompense. Sans oublier les fanatiques de justice…
Ils titubaient dans la Auguststrasse réduite à un champ de ruines depuis le dernier bombardement. Mais l’hôtel n’avait presque pas été touché, excepté les vitres soufflées par les explosions. Le capitaine écarta les bras devant la porte d’entrée et s’écria :
— Eh bien, nous y voilà !
La jeune femme contemplait la façade endommagée.
— C’est pas comme ça que je m’imaginais le logement de jeunes officiers allemands !
Le capitaine la saisit aux hanches et la poussa dans l’escalier.
— Qu’est-ce que ça peut faire ; l’essentiel, c’est qu’on aille s’installer confortablement.
Il disparut dans sa chambre avec son actrice qui gloussait, étroitement serrée contre lui. Kälterer ferma sa porte et voulut allumer la lumière. Rien ne se passa. Il traversa la pièce à tâtons et se laissa tomber à la renverse sur son lit, épuisé. Le matelas ne répondit pas avec sa mollesse habituelle. Il alluma une bougie et vit ses notes et ses dossiers d’enquête éparpillés sur le couvre-lit. Il les avait jetés par terre avant de sortir. La femme de chambre avait dû les ramasser. D’un revers de main, il balaya le tout sur le sol. Une mince chemise s’ouvrit en tombant.
Sur le plancher, éparpillés à ses pieds, il y avait tous les papiers et les documents personnels de Haas.