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Vers le soir, le soleil avait enfin réussi à percer les nuages et il fit tout de suite plus chaud. Pour le chemin restant, il prit un tramway. L’ouest de la ville n’avait pas, et de loin, autant souffert que le centre. Le tramway se dandinait sur des rails intacts et, derrière les grands arbres des jardins qui défilaient sous ses yeux, miroitaient les façades de luxueuses villas. Ce n’était pas un hasard si cet endroit était l’un des quartiers résidentiels les plus huppés de Berlin, habité par des gens aisés, des banquiers, des professeurs d’université et des cadres du parti.

Il descendit Hagenplatz, tourna à droite après quelques mètres et suivit la Nikischstrasse jusqu’à l’orée de Grunewald. Il sentait la crosse froide du Lignose dans sa poche de manteau et en vérifia le cran de sûreté avec le pouce.

La Höhmannstrasse s’étendait devant lui, vide, bordée de gros arbres dont les feuilles d’un vert tendre et les fleurs blanches étincelaient à la lumière du soleil. Des oiseaux chantaient, cherchaient des vers dans les jardins d’agrément ou volaient entre les villas de maître construites dans les années 1870.

À chaque fois qu’il contemplait ces lieux idylliques, il ne pouvait s’empêcher de penser que pour les habitants de ce quartier, le monde des cartes d’alimentation et des raids nocturnes incessants n’existait pas. Pas de cadavres calcinés dans les nies, pas de pillards pendus à des lampadaires. Un calme profond régnait dans cette rue.

Il gravit les quelques marches vers la porte d’entrée protégée par une marquise vitrée en fer forgé. Il appuya plusieurs fois sur la sonnette. Aucune réaction.

Il tenta encore une fois sa chance, attendit, appuya encore, attendit. Le son du tire-suisse crachota et se mêla aux chants des oiseaux. Haas se jeta sur la porte et l’ouvrit à la volée d’un coup d’épaule. Il avait la bouche empâtée quand il pénétra dans la sombre cage d’escalier. Il respira profondément et commença lentement à monter les quelques marches de l’entresol. Et c’est alors qu’il le vit.

L’homme svelte de taille moyenne se tenait sur le seuil de la porte palière et l’observait attentivement. Un mince sourire lui froissa le visage, formant des pattes-d’oie aux coins de ses yeux gris. Il n’aurait pas cru que Bideaux ressemblait à l’individu qu’il avait devant lui. Dans son esprit, cette crevure sournoise était plus jeune, plus blonde, plus pommadée, un bellâtre en uniforme quoi. Ce type portait un costume de ville sombre et donnait une impression de sérieux, ressemblait à un homme d’expérience.

Il monta quelques marches et lui fit face. Il serrait la crosse du pistolet dans sa main, au fond de la poche de son manteau.

— Vous êtes Ludwig Bideaux ?

Il avait dit cela sans la moindre politesse, d’une voix qui lui parut atone et cassée.

L’homme ne répondit pas, mais recula d’un pas et lui fit signe d’entrer. Il se retrouva dans un vestibule spacieux, sur lequel donnaient plusieurs pièces aux portes fermées. Il était éclairé par un lustre en cristal qui pendait du haut plafond. A gauche, à côté du portemanteaux, il y avait deux commodes de style sur lesquelles étaient alignés plusieurs grands vases de prix. Il foulait un tapis persan aux motifs dans les tons rouges. Son regard s’arrêta sur un valet où était accroché dans ses plis un uniforme noir de la SS. Il avait trouvé celui qu’il cherchait.

La porte palière se referma derrière lui avec un bruit sec. En se retournant, il tira le Lignose de sa poche et le dirigea vers l’homme qui s’apprêtait à marcher sur lui. Celui-ci sursauta et marmonna quelque chose d’incompréhensible, leva la main droite, puis la laissa retomber le long du corps. Haas avait suivi ces gestes et pointé l’arme sur sa poitrine. Le canon ne tremblait pas, la main était calme. Les yeux gris de l’homme se rétrécirent, il pinça les lèvres. D’un mouvement presque imperceptible, il fléchit les genoux, serra les poings.

Il fallait qu’il le surveille de près.

— Vous êtes Ludwig Bideaux ? répéta-t-il.

L’homme ne dit rien, mais changea de jambe d’appui, déplaçant tout son poids sur la gauche.

Haas leva un peu le bras et visa la tête de son vis-à-vis.

— Au moindre geste, je tire. Pour la dernière fois : êtes-vous Ludwig Bideaux ?

L’homme ne répondait toujours pas. Tout cela durait trop longtemps. Il savait déjà tout, il était donc inutile de discuter avec ce type. Entrer et le descendre immédiatement, il ne méritait pas autre chose. Toute question était inutile. Il dirigea le pistolet sur la cuisse de l’homme, renifla :

— Oui ou non ? et il appuya sur la détente.

Un bruit métallique.

L’homme avait tressailli, s’était jeté de tout son poids sur la droite, bien trop lentement pour éviter une balle, mais le coup n’était pas parti.

Le cran de sûreté ? Un coup d’œil. Il était relevé, l’arme était prête à tirer. Il appuya une nouvelle fois. Clic !

Encore une fois. Clic !

Clic ! Clic ! Clic !

Le rat ! Il avait tiré une balle sur le rat ! Son unique balle, la seule du chargeur ! Il aurait dû demander à Serge de lui procurer un second chargeur. Il avait acheté un pistolet vide. Il avait fait une erreur. Ou alors le Français s’était moqué de lui. L’arme inutile tremblait dans sa main. Ses yeux se voilèrent un instant, il maîtrisa son désarroi et regarda fixement l’homme.

Celui-ci ne bougeait pas. Debout dans l’entrée comme une statue, il ne disait toujours rien. Seule sa bouche se fendit en une grimace imperceptible. Haas attendait le bourdonnement dans ses oreilles, la vague rouge. Comme pour les autres. Mais son corps ne réagissait pas, la rage mortelle ne venait pas. Ses pensées s’accéléraient. Cet homme qui ne lui répondait pas était de surcroît plus fort que lui physiquement. Rien n’allait plus. Il avait fait tout cela en vain. Il laissa retomber son bras, recula en titubant. Il était de nouveau à Buchenwald, dans cette pièce au plancher de bois, abandonné et nu. Il tendit soudain le bras en arrière, et de toutes ses forces balança le pistolet vers l’homme, tout en ouvrant la bouche pour hurler :

Qui est la maudite putain qui t’a chié au monde ?!

Kälterer évita l’arme ; d’un geste vif, il glissa la main dans son dos, et Haas fit face au trou noir du canon d’une arme dont il sut à l’instant qu’elle était chargée. Il était déjà loin quand il devina la réponse.

— L’Allemagne, Merit, la Grande Allemagne !

Il ne saisit que ces quelques mots. Il n’entendit même plus l’aboiement sec du coup de feu. Il ne sentit rien. Quelle réponse de merde ! Et qui pouvait bien être Merit ? Il rapetissait de plus en plus, vit un vase qui tombait à côté de lui et se brisa sur le sol en mille morceaux. Il eut sous le nez le motif du tapis persan, sentit l’odeur fade de poussière de laine. Sa joue gauche était chaude et humide, il vit une tache rouge sombre se répandre rapidement sur les dessins du persan, colorier des lignes, faire des méandres. La Frick apparut, la bouche en sang, avec un rire muet. Tu mourras aussi idiot que tu as vécu. Il entendit un bruit lui tarauder l’oreille, quelqu’un éclatait de rire comme Fritzschen quand il courait dans les allées du zoo en le portant sur les épaules.

— Je m’appelle Ruprecht Haas, de Buchenwald, et je recherche un homme, un jeune officier sympathique.

Il sentit qu’on le touchait, sentit le tapis moelleux dans son dos, devina vaguement un visage aux contours imprécis, sentit les mains qui le fouillaient, agrippaient ses vêtements.

— Bideaux ? Vous êtes Ludwig Bideaux ?

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