La voiture hoqueta, avança par soubresauts, cala et il ne put la remettre en route.
Sans égards envers la carrosserie, les pneus ou le pot d’échappement, il avait roulé en direction du centre sur des chaussées défoncées, vers le quartier du gouvernement, au milieu de nuages de fumée qui s’épaississaient de plus en plus. Il abandonna la voiture et se fraya un chemin à pied. Il passa le Landwehrkanal en équilibre sur les poutrelles d’acier d’un pont détruit, puis il perdit l’orientation. Il croisait des flots de plus en plus importants de gens traînant les restes de leurs biens avec eux, poussant des landaus ou tirant des charrettes. Il demanda sa route à l’un de ces visages égarés, n’obtint pas de réponse, arrêta le suivant qui lui fit un vague signe de la main sans s’arrêter.
Tous ces visages avaient l’air de le regarder fixement à travers les nuages de fumée, les yeux pleins de reproche. Et pourtant tous avaient hurlé « Heil ! », tous ces visages hébétés qui espéraient trouver un train de banlieue capable de les emmener dans les quartiers ouest où la sécurité était plus assurée. Ils avaient crié « Heil ! » à tout propos. Mais maintenant que tout allait mal, seuls ceux de là-haut étaient responsables. Le Führer vous offre du travail, le Führer vous fait cadeau de la « voiture pour tous », le Führer construira des logements pour les camarades du peuple. Vous y avez tous cru. Et à présent, il faut en supporter les conséquences et régler l’ardoise.
Pendant deux heures, il se fraya un passage dans le quartier du gouvernement en ruine. Les centres de commandement et les centres nerveux du Reich en avaient pris un sérieux coup, l’Allemagne luttait contre son agonie. L’intensité du raid avait été inouïe, les Alliés avaient voulu affirmer leur puissance. Mais malgré l’étendue imprévue des dégâts, il vit partout des soldats et des pompiers, des secouristes, des techniciens et des Jeunesses hitlériennes qui tentaient une fois encore de recoller les nerfs déchirés du Reich.
Il erra dans ce paysage de ruines qui se consumaient lentement jusqu’à ce qu’il se retrouve dans la Kochstrasse. Des flammes dansaient dans des embrasures de fenêtres calcinées, léchaient des poutres couchées dans la rue. Tombant de tout leur poids sur la chaussée, d’énormes blocs de pierre se détachaient de la façade de l’immeuble de l’éditeur Ullstein.
Il courut vers l’entrée des bureaux. Une explosion retentit soudain à quelque distance, si violente que le souffle de la détonation le projeta en arrière. Quelques secondes plus tôt, quelques mètres de plus, et il était mort. Bouche ouverte, se protégeant la tête avec les mains, il se jeta dans une entrée d’immeuble. Les déflagrations se succédèrent, tandis que des morceaux de tuiles et de crépi s’écrasaient dans la rue. Il se releva, attendit, reprit sa course dès que tout se fut calmé.
Une secrétaire venait dans sa direction. Il la retint par le bras.
— Que s’est-il passé ?
— En face, le bureau du parti a explosé. Ils y avaient entreposé des armes, des lance-roquettes antichar et des choses comme ça, débita-t-elle. Et c’est pas fini, c’est pas fini !
— Les bureaux de la cave existent encore ?
Elle opina.
— Les dossiers ont été évacués ?
— Bien sûr que non !
Elle se libéra.
— Tout brûle, et puis cette explosion maintenant ! Je veux sortir d’ici.
Elle s’enfuit.
Les étages supérieurs de l’immeuble étaient en feu. La chaleur avait déjà fait exploser les vitres des fenêtres. Des éclats de verre crissèrent sous ses pas quand il pénétra dans le bâtiment.
Les bureaux étaient vides, il n’y avait plus personne. Manifestement, les employés avaient quitté leurs postes, surpris en plein travail. Un sandwich entamé gisait sur une assiette, un écouteur reposait à côté d’un téléphone désormais muet. L’armoire en acier qui contenait les dossiers les plus importants était ouverte, clé sur la serrure.
Il trouva tout ce dont il avait besoin. Carte d’identité en blanc, formulaires, livret militaire, carte de travailleur forcé pour le Volkssturm, cartes d’alimentation. Il prit dans les tiroirs les tampons qui lui seraient utiles, bourra ses poches avec tout ce qu’il avait ramassé et se trouva ainsi armé pour tous les scénarios imaginables de la fin de la guerre. En sortant, il se dit qu’il valait mieux qu’il emporte aussi les dossiers de son enquête. Langenstras était certainement encore en vie et il était possible que la guerre dure plus longtemps qu’il le pensait.
Il entendit quelques poutres ou des blocs de pierre tomber avec fracas aux étages supérieurs. Instinctivement, il rentra la tête dans les épaules. Il se hâta vers son bureau, sortit l’un après l’autre les tiroirs du compartiment à cylindre, les retourna sur le sol, empila des papiers sans chercher à les trier. Il se baissait pour ramasser le petit tas quand il vit quelques feuilles volantes qui tramaient au fond du logement du dernier tiroir, sur le socle du bureau. L’arrière du tiroir du dessus manquait et elles avaient sans doute glissé par cette ouverture. Il se baissa, tendit le bras pour ramasser les quelques pages. C’est alors qu’il vit le petit calepin noir.