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Ruprecht Haas n’était pas l’assassin de Karasek.

Il n’avait pu s’empêcher de penser sans cesse aux tampons d’étoffe que Haas avait enfoncés dans la gorge de ses victimes. Il était évident que le bâillon de Karasek n’entrait pas dans ce schéma. L’acharnement d’un meurtrier en série détermine son modus operandi. Un principe du manuel d’instruction.

Mais il ne faisait pas de doute que Karasek avait figuré sur la liste de Haas. Sa première victime, Angelika Frick, avait été tuée deux semaines à peine avant le meurtre de Karasek. À supposer que Haas ignorât la mort de Karasek, on pouvait en conclure qu’il avait dû essayer de lui rendre visite. Il s’était donc rendu le matin même Höhmannstrasse, avait présenté une photographie aux habitants de la villa et avait fini par apprendre d’une certaine Frau Sibelius que celui qu’il recherchait était effectivement venu sonner à sa porte. Mais à cette date Karasek était déjà mort depuis presque un mois.

Il venait juste de se caler en arrière dans son fauteuil, les pieds sur la table, le dossier Karasek sur les genoux, quand le téléphone sonna.

— Oui.

— Georg Buchwald à l’appareil, Sturmbannführer.

Buchwald, il l’avait complètement oublié, celui-là.

Il changea l’écouteur d’oreille.

— Je voulais vous remercier de m’avoir aidé.

Il bredouilla quelques mots inaudibles pour donner le change car il n’avait aucune idée de ce que cet homme lui racontait.

— Je veux dire, parce que vous m’avez tiré du pétrin. J’ai été libéré trois jours après notre entretien.

Seul Bechthold ou Scholl avait pu s’occuper de ça, ils avaient dû avoir la trouille. Ou bien Heuteibeck s’était rétracté, tourmenté par un reste d’honneur. Personnellement, cela faisait des jours qu’il avait complètement oublié que l’innocent Buchwald était encore en prison.

— Ce n’est rien, Herr Buchwald.

— Mais je vous appelle aussi pour…

— Qu’est-ce que vous avez sur la conscience ?

Il ouvrit machinalement le dossier Karasek.

— J’ai vu Haas hier matin.

— Où ?

— Dans mon bistrot habituel, la brasserie Chez Irma, là où je l’avais déjà vu. Il était assis avec la propriétaire, Karine Bulthaupt ; ils avaient l’air de bien s’entendre tous les deux. Comme je l’ai dit, je considère qu’il est de mon devoir…

Il l’interrompit brutalement :

— Merci et Heil Hitler !

Depuis des semaines Haas avait disparu sans laisser de traces, et il resurgissait au moment précis où on ne pouvait plus le soupçonner du meurtre de Karasek. Même s’il n’avait pas de liens directs avec son enquête, il fallait tout de même qu’il lui mette la main au collet. Sa série de meurtres n’était pas banale. Arrêter un type comme lui ferait toujours gagner des points. En outre, Haas était le seul à avoir parlé à tous les habitants de la Sophienstrasse avant de les avoir supprimés. Peut-être avait-il appris pourquoi le nom de Ludwig Bideaux était écrit au dos des lettres que recevait sa femme.

Les freins grincèrent. Kruschke se retourna et dit :

— Ça devrait être ici, Herr Sturmbannführer. Vous voyez, là, l’enseigne ?

L’immeuble dans lequel se trouvait le bistrot avait l’air encore relativement intact, excepté les inévitables carreaux cassés. Les fenêtres étaient clouées avec des planches, et devant l’entrée des pavés avaient été arrachés du trottoir. Mais la porte était entière. Il y avait une carte épinglée dans un cadre en bois, et une lampe au-dessus de l’enseigne.

On était samedi matin et le bistrot était fermé. Il se faufila par l’étroite entrée du portail et entra dans la cour. La porte qui donnait sur la cuisine était ouverte. Il entra, passa la porte battante et se retrouva dans le local. Une femme entre deux âges était en train de laver le sol.

Elle leva les yeux.

— C’est fermé ! On rouvre à cinq heures.

— Vous êtes Frau Bulthaupt, la propriétaire ?

— Qu’est-ce que vous lui voulez ?

Elle se redressa, appuya son balai-brosse au comptoir et s’essuya les mains à son tablier.

Il se présenta et tendit son laissez-passer. Il remarqua que son corps se raidissait et qu’elle ne le quittait plus des yeux. Il tira de sa poche une photographie de Haas et la jeta sur le comptoir.

— Vous avez déjà vu cette personne ?

Elle y jeta un rapide coup d’œil.

— Non.

— Prenez votre temps.

— Je ne le connais pas. Jamais vu.

— Mais cet homme est déjà venu dans votre établissement. Il y a des témoins.

— Et alors ? Je ne peux pas me rappeler la tête de tous ceux qui viennent ici. En plus…

Ils furent interrompus par la scie monotone d’une préalerte.

Il n’avait pas l’air de vouloir suspendre l’entretien. La femme saisit son balai et regarda vers la porte.

— Il faut aller au bunker, dit-elle.

— Nous avons le temps, ce n’est que la première alerte. Répondez d’abord à mes questions. Et ne me racontez pas d’histoires ! Cet homme a été vu ici, pas plus tard qu’hier matin, et manifestement il vous faisait des confidences.

Elle risqua un pas vers la porte du fond. Il lui saisit le poignet.

— Laissez-moi tranquille.

Elle se libéra d’un mouvement brusque et courut vers la porte, balai en main.

Il la poursuivit, réussit à l’attraper. Elle se défendit, essaya de lui faire lâcher prise.

— Frau Bulthaupt, vous protégez un assassin. Vous vous êtes mise dans un sale pétrin.

— Lâchez-moi, il faut que j’aille à l’abri, ahana-t-elle.

L’alerte principale retentit très vite, sans avoir été annoncée. Quelques secondes plus tard, il entendait le vrombissement des quadrimoteurs. Et aussitôt les bombes tombèrent. La femme hurla, lâcha son balai qui heurta bruyamment le sol.

Il sursauta, tout en continuant à parler.

— N’ayez pas peur, c’est tombé loin, un kilomètre au moins. Venez, courons au bunker le plus proche.

— C’est trop loin, et on ne nous laissera plus rentrer ! Il faut que nous trouvions un endroit ici.

Ils dévalèrent un petit escalier, suivirent un couloir et se retrouvèrent dans une buanderie au plafond bas. Il ferma la porte, puis leva les yeux. S’il avait eu une tête de plus, il aurait dû la pencher de côté pour se tenir debout. Il toucha le plafond humide. Une dizaine de centimètres à peine le séparaient de la mort. De la terre glaise et de la paille, quelques poutres moisies. Il se tourna vers la femme, accroupie derrière une lessiveuse.

— Un sacré piège mortel, ce trou pourri ! lui hurla-t-il.

— Et alors ? Qu’est-ce vous voulez que j’y fasse, moi ?

On entendit de nouveau des déflagrations, bien plus intenses, plus proches que les premières.

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