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Il remplit d’eau la cuvette à la pompe et retourna à la remise à outils. Un vent froid sifflait à travers les rames de haricots alignées contre le mur de planches. Quelques seaux métalliques tintèrent contre la baignoire en tôle retournée pattes en l’air. Il avait froid. Au-dessus de Marzahn, le ciel vert foncé annonçait du mauvais temps. Il ouvrit la porte d’un coup de pied et reprit ses travaux de réparation. Il plongea la chambre à air dans l’eau de la cuvette à l’endroit où il avait collé une rustine et constata avec satisfaction qu’il ne s’en échappait plus aucune bulle d’air.

Il avait crevé un pneu la veille en rentrant d’une visite infructueuse à la Reichenbergerstrasse. Quelque part dans Friedrichshain, il avait roulé sur un de ces éclats de bombes ou de shrapnels tranchants qui jonchaient les rues après chaque raid. Il avait dû pousser son vélo sur le reste du trajet durant presque deux heures et n’avait regagné sa parcelle qu’à la nuit noire.

Il passa la valve de la chambre à air dans l’œillet de la jante et força le pneu sur la roue. Comme la lumière était devenue très faible, il ouvrit en grand la porte en planches de la remise et la coinça avec le fer d’une houe. Le ciel devenait de plus en sombre et sous les assauts du vent la porte cliquetait dans ses gonds.

Il prit la roue avant, la glissa entre les deux branches de la fourche, serra les écrous, remit le vélo sur ses roues, gonfla le pneu.

Il était en train de replacer les outils dans la sacoche quand la porte se referma dans un grand bruit. La houe bascula et son fer ricocha brutalement sur le bord de la cuvette qui perdit l’équilibre et se renversa, tomba sur le sol où elle roula sur son bord en cercles concentriques pour finir par s’immobiliser à ses pieds.

Il grimaça. Il se rappela Buster Keaton et Charlie Chaplin, luttant eux aussi avec des objets. Dans un de ces délicieux courts métrages, la réaction en chaîne se serait sans doute terminée par la destruction totale de la cabane.

Il avait commencé à pleuvoir, les gouttes tambourinaient sur le toit de tôle ondulée. Il boutonna son manteau et ramassa son chapeau sur l’établi. Il appuya de tout son poids sur le guidon du vélo et fit faire quelques allers-retours à l’engin pour tester sa réparation et la position de la roue dans la fourche. Il s’apprêtait à ouvrir la porte quand il entendit un cliquetis familier dans le bruissement de la pluie.

Sans faire de bruit, il rangea la bicyclette contre la paroi de la remise, s’approcha furtivement de la porte qu’il entrebâilla. Le battement se répéta. Un bref claquement métallique, suivi d’un gémissement sourd. Il épia par la fente, mais la pluie lui bouchait la vue de presque toute la parcelle. C’est alors qu’il entendit le grincement attendu. Il referma la porte au plus près du montant, en sorte qu’il ne pouvait plus surveiller qu’une mince bande de terre le long de la cabane.

Il y avait quelqu’un à la porte du jardin, quelqu’un qui manœuvrait la clenche, s’arc-boutait au grillage pour forcer l’ouverture qui coinçait. Il avait été confronté au même problème au début, mais il avait vite pris le coup de main nécessaire.

Il entendit le bref grincement de métal rouillé du portail qui s’ouvrait à la volée. Il cligna les paupières et aperçut bientôt à travers les traînées de pluie qui cascadaient du toit de tôle une longue silhouette portant chapeau. L’homme s’arrêta et regarda vers l’appentis. Sa main droite était plongée dans la poche de son manteau brun.

Il ne put reconnaître le visage du visiteur, le chapeau était enfoncé trop bas sur le front, le col du manteau montait trop haut sur son profil. Mais peu lui importait, il savait que cet homme était une menace, il le sentait de toutes les fibres de son corps aux aguets. Cet homme, là-bas, dans son jardin, à quelques mètres de lui, la tête légèrement levée à présent malgré la pluie, cet homme le recherchait. Police judiciaire ou Gestapo, il n’était pas là par hasard.

Il lui sembla un moment que l’individu allait se diriger vers la remise, mais il bifurqua, se rapprocha lentement de la cabane et disparut de son champ de vision. Il referma la porte avec précaution et colla son œil entre deux planches.

L’étranger fit le tour de la fontaine et posa le pied sur la véranda. Dos collé au mur et visage tourné vers la porte, il semblait écouter s’il y avait du bruit à l’intérieur. Il resta ainsi un moment, puis fit un bond vers la porte qu’il enfonça soudain d’un violent coup de pied. Il disparut aussitôt dans la baraque et la porte se referma derrière lui. Haas avait déjà calé la petite valise sur le porte-bagages. Il se faufila dans l’ouverture de la porte et fonça vers le portail du jardin en coupant par l’herbe mouillée. Une bourrasque de vent rabattit bruyamment la porte de la remise et presque simultanément il entendit la porte de la cabane s’ouvrir brusquement. Une voix retentit :

— Halte ! Arrêtez-vous !!

Sans se retourner, maintenant d’une main l’équilibre de sa bicyclette, il pesa de l’autre sur la clenche tout en passant le pied sous le battant pour le soulever un peu, effaça son corps et poussa le portail d’un seul effort. Il s’ouvrit en grinçant sur ses gonds rouillés, le ressort à boudin se tendit, lui ouvrant la voie pour quelques instants. Il prit son élan en tirant son vélo avec lui et se retrouva dans l’allée. Le battant se referma bruyamment et vint taper contre le garde-boue de la roue arrière avant de heurter le montant métallique. Au même instant, le pêne claquait dans la gâche.

— Arrêtez-vous, nom de Dieu ! Gestapo !

L’homme se précipita derrière lui, se jeta contre le portail, secoua la clenche comme un forcené, agrippa le panneau grillagé qu’il tira frénétiquement vers lui.

Haas courut quelques secondes en poussant son vélo, sauta en selle, chercha les pédales sous ses pieds. Trois, quatre puissants coups, un claquement sec, et il moulina dans le vide.

La chaîne avait sauté ! Il perdit le contrôle de l’engin, réussit à faire encore quelques mètres en zigzag et finit sa course dans la haie de l’allée centrale.

À environ vingt mètres derrière lui l’homme, qui avait enfin réussi à ouvrir le portail, se lançait sur le chemin.

Il se releva, empoigna sa bicyclette et reprit sa course. Il entendit derrière lui des pas rapides sur le sol détrempé. Il allait être rattrapé. Sur le point de se débarrasser de son vélo, il entendit un court râle et le bruit de la poursuite cessa. Il se retourna. Son poursuivant était plié en deux au milieu du chemin, le souffle court, serrant sa cuisse des deux mains.

Il reprit de plus belle sa course jusqu’au carrefour, se précipita dans le chemin de droite qu’il suivit sur quelques mètres, puis tourna sur la gauche dans l’intention de franchir un fossé. Il prit sa bicyclette à l’épaule, pataugea dans l’eau glacée qui lui montait aux genoux, gravit la berge abrupte et disparut dans les fourrés d’un bosquet voisin. Il trébucha dans les sous-bois, vélo toujours à l’épaule, et atteignit enfin un chemin carrossable dont il savait qu’il le conduirait aux alentours de Lichtenberg. Dissimulé derrière des buissons, il remonta la chaîne et sauta en selle.

Plus il s’éloignait de sa parcelle, plus les battements de son cœur reprenaient leur rythme normal. Il finit même par prendre conscience de la pluie battante qui l’empêchait presque de voir et alourdissait de plus en plus son manteau. Tremblant de froid, il roulait aussi vite que possible, appuyant gaillardement sur les pédales. A chaque mouvement l’eau clapotait dans ses bottes. Mais le pire, c’est qu’il avait perdu ce refuge si vital pour sa survie. Ils avaient repéré sa cachette et il ne pourrait plus jamais retourner dans sa cabane. Il avait perdu les boîtes de conserves péniblement amassées ces derniers mois, perdu la couverture chaude et ses vêtements de rechange. Au moins avait-il sauvé l’argent et les cartes d’alimentation qu’il avait toujours sur lui. Mais il avait besoin d’une nouvelle retraite. Atze Kulke l’aiderait certainement. Mais s’ils le chopaient, la vie d’Atze ne vaudrait plus un pfennig. Il ne pouvait pas faire ça à un vieux copain.

Il finit par apercevoir les premières maisons de Lichtenberg et tourna dans une rue vide. Dans tout Berlin, il n’y avait qu’une seule personne à qui il pouvait s’adresser et à qui, bon an mal an, il lui fallait bien faire confiance. Il n’y avait pas d’autre issue.

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