Il approcha une chaise et contempla Stankowski, allongé sur le dos à ses pieds, bras tendus au-dessus de la tête. Il lui avait ligoté les mains à une patte de la cuisinière, et serré au point qu’elles étaient toutes bleuies. Le sang de la lèvre supérieure fendue qui lui barbouillait aussi le menton avait déjà séché, l’œil gauche tuméfié et à moitié fermé avait pris une teinte jaunâtre. Il enfonça dans les côtes du vieux une édition du Völkischer Beobachter[2], qu’il avait trouvée en entrant sur la table de la cuisine puis pliée en huit et roulée en matraque.
— Allez, Bodo, réveille-toi. J’ai à te parler.
Stankowski cessa de gémir, tourna la tête et lui présenta un visage sanguinolent tordu de douleur.
— Qu’est-ce… qu’est-ce qui se passe ?… Qu’est-ce que tu as fait ?
Une bulle rosâtre gonfla entre ses lèvres tuméfiées.
— J’ai… j’ai mal partout…
Haas frappa sur la nappe à carreaux avec son journal roulé. Il voulait aborder au plus vite le but de sa visite.
— Explique-moi ça, Bodo : pourquoi ma famille est morte pendant le raid aérien, alors que vous, vous avez tous survécu ?
Stankowski tira sur ses liens. En essayant de prendre appui sur le sol lisse avec ses jambes repliées, il dérapa et retomba sur le dos. Il se remit à geindre.
— Allez, réponds !
— Parce qu’ils n’étaient pas en bas.
La tête de Stankowski était rouge, des gouttelettes de sueur s’amassaient dans les profondes rides de son front.
— Ça veut dire quoi : ils n’étaient pas en bas ? Sois plus clair.
— Pas dans la cave… en bas… dans l’abri.
— Ils étaient où, alors ?
— Encore dans l’escalier…
— Méfie-toi, Bodo, dit-il en le frappant au visage d’un coup sec de son journal. On n’est pas dans la marine, ici, les messages radio ne m’intéressent pas, je veux des phrases complètes. Il y a pourtant toujours un premier signal d’alarme ; ils avaient donc tout leur temps pour descendre à la cave. Et tu dis qu’ils n’y étaient pas. Où a-t-on retrouvé les corps ?
— Mais, j’en sais rien… Ils étaient ensevelis… Tout l’immeuble était en ruine…
— Oui, mais pas l’abri.
Il le frappa de nouveau de sa matraque improvisée. Stankowski eut un mouvement de recul machinal de la tête.
— Non… il ne lui est rien arrivé, à l’abri… Aux autres caves non plus, d’ailleurs.
— Ils ont donc été touchés avant d’avoir atteint l’abri antiaérien, dans la cage d’escalier, pendant qu’ils descendaient. C’est bien ça ?
Stankowski hésita, la respiration saccadée.
— D’un sens, oui… mais ils étaient déjà descendus… une première fois…
Il fut surpris. Personne ne lui avait encore confié ça.
— Ce qui signifie ? Attends : ils étaient en bas, et ils ne sont pas allés se réfugier dans l’abri où ils auraient été en sécurité ; ils seraient remontés ? Explique-moi ça.
— Parce que… en fait, la valise de ta femme était dans la cave, ce qui veut dire… Heu… elle était posée devant la porte de l’abri.
— Tu as encore vu Lotti et Fritz pendant l’alerte, je veux dire en bas ?
Stankowski secoua la tête avec véhémence.
— Non, non…
— À ton avis, Bodo, pourquoi ils n’étaient pas dans l’abri ?
Il entendait la respiration courte et sifflante de Stankowski et eut l’impression qu’il s’efforçait de vouloir se rebiffer.
— Ils étaient en retard, tout simplement. Je ne sais pas pourquoi. Ils ont dû arriver en bas quand la porte était déjà fermée. Tu connais les consignes.
— Mais vous avez dû vous apercevoir qu’ils n’étaient pas là… Vous les avez certainement attendus, nom de Dieu !
— Mon Dieu, comment veux-tu qu’on sache si même ils étaient dans la maison. Celui qui n’était pas dans l’abri à temps, pour nous, il n’était pas chez lui.
— En fait, il est impossible qu’ils n’aient pas entendu la sirène. La mère Everding par exemple, elle était pas dans l’abri non plus, eh bien, je l’ai revue dans la rue, après le bombardement, et en parfaite santé.
Haas demeura un instant silencieux. L’histoire lui semblait trop plausible pour être vraie. Stankowski mentait, à l’évidence. La situation était bloquée, mais il ne pouvait pas non plus rester là des heures, assis dans la cuisine de cet homme qu’il avait roué de coups. Et il lui restait d’autres questions à poser.
— Finalement, il y avait qui, dans cet abri ?
— Ben…
Stankowski détourna prudemment la tête.
— Moi, ma femme, Angelika, la mère Fiegl, Karasek et aussi une de ses relations d’affaires, mais que je ne le connais pas.
— Et la valise, qu’est devenue la valise ?
— C’est la mère Fiegl qui l’a emmenée.
— Et où habite-t-elle, maintenant, celle-là ?
— Quelque part dans la Reichenbergerstrasse, je crois.
Il se leva, arpenta quelque temps la cuisine sans cesser de tapoter la paume de sa main gauche avec le Völkischer Beobachter roulé. Du coin de l’œil, il voyait Stankowski qui essayait de bouger ses mains liées en une vaine tentative de desserrer ses entraves. Une valise, c’est tout ce qu’il restait de sa famille, une valise avec sans doute le strict nécessaire, des habits chauds vraisemblablement, quelques objets de valeur, des papiers personnels, quelques souvenirs que Lotti voulait sauver à tout prix pour le cas où la maison serait touchée. La mère Fiegl avait sans doute troqué tout cela depuis longtemps au marché noir. Bien. De toute façon, il avait aussi un compte à régler avec elle.
Il reprit place. Une légère odeur de fécule flottait dans la cuisine. Il regarda en silence son ancien voisin. Stankowski avait repris de l’assurance. Malgré sa position inconfortable et son œil enflé, les traits de son visage s’étaient détendus, seul son œil ouvert louchait vers lui avec inquiétude.
— C’est toi qui m’as dénoncé ?
Stankowski eut un haut-le-cœur.
— Non, pas moi… non, non, je ne t’ai pas donné. Faut que tu me croies.
La question avait touché au but. L’œil ouvert chercha la fenêtre. C’en était fait de son calme.
— Si tu dis vrai, explique-moi donc comment tu as eu mon magasin ?
Stankowski mit un certain temps à répondre.
— C’est Karasek… c’est lui qui voulait que j’aie le magasin.
— Déjà avant mon arrestation, ou après seulement ?
Le vieux eut un léger tremblement.
— Quelques semaines après, qu’est-ce que tu vas chercher ?
— Ne me raconte pas de salades, Stankowski. Je crois que tu m’as balancé parce que tu voulais le magasin. C’est exact ou j’ai raison ?
Il frappa Stankowski d’un coup de journal en pleine face.
— Allez, réponds !
Stankowski détourna la tête et tira sur ses liens pour tenter de s’éloigner de Haas.
— Arrête, s’il te plaît, je ne t’ai pas dénoncé… Faut que tu me croies. Pour cette histoire de magasin, Karasek est venu me voir un jour de février 43 et m’a dit que c’était plus que dommage qu’il reste fermé. Personne ne savait s’ils te relâcheraient un jour. Et il m’a demandé si je voulais le reprendre. Mon magasin de spiritueux avait été rasé et il fallait que je retrouve du travail. Pour moi, c’était normal qu’il me demande. Avec mon expérience. J’ai réfléchi un peu, et puis j’ai accepté sa proposition.
— Et ses conditions, tu les as acceptées aussi ?
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
Stankowski essayait de le regarder en face mais à cause de cet œil enflé, son air innocent manquait absolument de conviction.
— Bodo, ne me prends pas pour un crétin fini. Karasek m’a proposé plusieurs fois — contre une juteuse commission, naturellement — de revendre au détail sa carambouille, sous le manteau bien sûr. J’ai toujours refusé de participer à ses affaires louches. Mais te connaissant, tu as certainement trouvé à t’arranger avec lui.
Stankowski hésita, remua ses mains entravées et regarda par la fenêtre.
— Allez, réponds-moi !
Il commençait à en avoir plus qu’assez. Il se leva et de toutes ses forces lui balança un violent coup de pied dans les côtes.
Stankowski poussa un cri de douleur, puis se mit à geindre et finit par avouer d’une voix pleurnicharde :
— Oui, oui, c’est vrai. J’ai… Il a fallu que j’accepte ses conditions. Sinon, il n’aurait pas fait pression sur Lotti… Je veux dire… sur ta femme, pour qu’elle… qu’elle cède le bail.
— Et alors ? Qu’est-ce que ma femme a répondu ?
— Mais je n’en sais rien, moi.
La voix de Stankowski devint presque désinvolte :
— Je n’y étais pas, moi ! Karasek lui a résilié le bail sur-le-champ et lui a proposé une petite somme en dédommagement. Pour autant que je sache, ta femme a accepté. De toute façon, elle n’aurait pas pu continuer à s’occuper seule du magasin, tu le sais bien. Il fallait bien qu’on trouve une solution, ne serait-ce que pour la clientèle.
Haas ricana :
— C’est bien tout de même, que tu te sois soucié de mes clients, Bodo !
Il lui tourna le dos, reprit place sur la chaise de cuisine. Il ne quittait pas des yeux sa matraque qu’il caressait du bout des doigts.
— Et cette histoire de changement de bail, c’est après mon arrestation qu’elle vous est venue ?
Il se retourna brusquement. Les lèvres sanguinolentes de Stankowski tremblaient.
— La vérité, Bodo, ou tu veux que j’achève de te réduire la gueule en bouillie ?
— Oui, mon Dieu ! j’avoue. Karasek m’en avait déjà parlé l’été d’avant, il m’avait déjà demandé si je serais d’accord pour reprendre le magasin, au cas où il réussirait à te donner congé. Mais il était clair que, légalement, ça n’irait pas et…
— … et c’est pour ça que vous m’avez dénoncé.
— Non, pas moi, je te le jure.
— Alors, c’était bien Karasek ?
— Peut-être… Mais ça pourrait tout autant être la Frick, parce que c’est bien elle, tout de même, qui a tout fait pour chasser ta femme de votre appartement. Elle arrêtait pas d’insister auprès de Karasek, elle lui a même fait des avances….
— C’était pas la Frick. Elle m’a affirmé que ça ne pouvait être que toi, à cause du magasin.
— Cette pauvre cloche !
Stankowski se tourna sur le côté, les cordelettes se tendirent, lui entaillant davantage les poignets. Il gémit, puis bougonna :
— C’est bien à elle de prétendre ça, elle qui avait déjà dénoncé Lauterbach parce qu’elle guignait son grand appartement ! Pas de chance : dès qu’il a été libre, Karasek l’a loué à sa vieille amie Fiegl.
Stankowski s’interrompit et leva les yeux vers lui.
— Peut-être que c’est la mère Fiegl qui t’a dénoncé.
— Et ça lui aurait rapporté quoi, à ton avis ?
Stankowski grimaça.
— Vraiment, c’est pas possible que tu sois aussi naïf ! Tu fais exprès, ma parole… Pas besoin de raison spéciale pour ça. Il suffit d’accomplir son devoir patriotique de membre de la communauté populaire — ça donne bonne conscience…
Stankowski avait raison, naturellement. S’il en était ainsi, tous ses voisins avaient plus ou moins profité de sa dénonciation. Il jeta le journal roulé sur le sol, se leva. Dos à l’homme entravé, il fouilla dans tous les tiroirs du buffet, jusqu’à ce qu’il eût trouvé ce qu’il cherchait. Il cacha l’objet sous un pan de son manteau.
— Bien, Bodo, finissons-en.
Il tira l’enveloppe de sa poche et, s’agenouillant à califourchon sur la poitrine du vieux, lui souleva la tête en lui passant la main sous la nuque. Il lui mit les photos sous le nez.
— Elles sont à toi ?
Stankowski blêmit.
— Alors, elles t’appartiennent, oui ou non ?
Le vieux essaya de détourner la tête, mais il lui prit le menton, l’obligeant à regarder les clichés.
— Mon Dieu… oui… finit-il par articuler péniblement. De temps en temps, on peut regarder ce genre de choses. Je veux dire, nous, les hommes on peut faire ça…
— … et se taper une petite branlette…
— Mais qu’est-ce que tu me veux encore ?
Stankowski essaya de se libérer de l’emprise de sa main.
— Tu sais ça comme moi. Il n’y a pas de mal à ça, et puis, c’est pas des Allemandes…
— Pardon ?
Il lâcha subitement la nuque de Stankowski dont la tête donna violemment contre le sol. Il cria puis se mit à hurler :
— Écoute, c’est que des putes du camp de concentration ! Tu comprends pas ? Des putes juives polonaises !
La colère de Haas s’était changée en une boule qui lui remontait lentement le long des entrailles, se nourrissait peu à peu de l’aigreur de son estomac, gagnait son front pour lui battre furieusement aux tempes. Il plongea la main sous son manteau, entendit encore la voix de Stankowski, mais elle semblait venir de très loin :
— … c’est du moins ce qu’on m’a raconté…
Il brandit l’attendrisseur à viande au manche en bois.
Stankowski écarquilla les yeux.
— Qu… qu’est-ce… ?
Il se laissa glisser, s’assit sur le ventre du vieux, y pesa de tout son poids, distribua les photos sur sa poitrine, froissa l’enveloppe et la jeta dans un coin.
— Attends, Bodo, tu vas comprendre.