18

La pluie avait cessé. Il resta néanmoins frileusement planté dans un coin de l’entrée spacieuse et sombre de l’immeuble. La planque était très bonne, meilleure que celle du porche, exposée aux courants d’air, et où il avait passé les dernières heures. Dans cette gigantesque ville qui s’effondrait sur elle-même, il n’était pas facile de retrouver quelqu’un, puis de guetter le moment propice pour l’aborder. Découvrir la nouvelle adresse de la Frick avait été aisé : respectueuse des consignes, elle l’avait inscrite à la craie sur les vestiges du mur de son immeuble rasé par les bombes. Et la nouvelle adresse de Karasek était effectivement dans l’annuaire.

Buchwald lui avait confié que Stankowski avait trouvé refuge quelque part place Adolf-Hitler. Les jours précédents, Haas avait fait tous les immeubles qui la bordaient, gravi d’innombrables volées de marches jusqu’à trouver enfin celui qu’il cherchait. Impossible toutefois de sonner tout simplement, dans l’espoir que Stankowski serait là, seul dans son appartement. Impossible aussi de faire pendant des jours le pied de grue sur la place. Il finirait par se faire remarquer, c’était trop dangereux. Pour noter les habitudes de Stankowski, il fallait prendre le temps d’observer la maison pendant plusieurs jours et à des heures différentes, excepté en cas de raid aérien. Il ne pourrait lui tendre un piège, comme il l’avait fait avec les autres, que s’il avait la certitude que son ancien voisin serait seul dans l’appartement.

Les bombardements lui maltraitaient les nerfs. Il ne se passait pas un jour sans qu’il dût pédaler comme un dératé pour sauver sa vie, sans qu’il ne demeurât de longues heures dans un abri ou tapi dans quelque cave obscure, pas un jour sans hurlements de sirène, sans incendies ni fumée émanant des poutres en combustion, sans la terrible puanteur de chairs humaines et animales calcinées, sans l’odeur de cadavres en décomposition dans les rues.

Il ne se sentait en sécurité que dans sa cabane. Aucune bombe n’était encore tombée dans les environs, pas même une bombe perdue. En réalité, il n’y avait aucune cible dans la colonie, aucun site industriel ni de près ni de loin, pas de gare, pas de voies ferrées. Pour se tranquilliser, il se mettait parfois à la place d’un pilote anglais qui survolerait les lieux, regarderait en bas et découvrirait des jardins potagers et d’agrément sans importance, pour lesquels il était donc inutile de gâcher une bombe. Il suivait les raids depuis sa baraque, mais la plupart du temps ils étaient concentrés sur les quartiers proches du centre.

Il ne craignait vraiment les bombardements que quand il se déplaçait à bicyclette. Il ne pouvait jamais savoir quand ni où ils allaient le surprendre, où il pourrait trouver un abri et, par-dessus tout, quelle mauvaise rencontre il pourrait y faire. D’un certain point de vue, il était hors-la-loi, un hors-la-loi voué à la mort. Dans le demi-jour du petit matin, lorsqu’il pompait dans son seau de l’eau à la fontaine pour se laver et se raser, il avait peur d’être découvert.

Il y avait à peine deux heures Stankowski avait quitté son appartement en compagnie de sa femme pour s’engouffrer dans la station de métro, et il n’avait pas réapparu. Il commençait lentement à avoir des fourmis dans la jambe droite. Il tapa discrètement des pieds jusqu’à ce que le sang circule de nouveau normalement. Il ne pourrait plus rester là longtemps à attendre sans bouger. Il lui fallait trouver un autre poste d’observation. Il y avait un va-et-vient incessant de véhicules et de passants sur la place, tout le monde semblait affairé, mais il craignait bien plus les nombreux uniformes différents qu’il distinguait dans la foule que les regards scrutateurs de passants pressés. Il avait brisé quelques rameaux d’un buisson encore fleuri et les avait enveloppés dans un morceau de papier journal ramassé sur le trottoir. Il voulait se donner l’air de celui qui attend quelqu’un, un bouquet à la main. Une femme qui poussait une voiture d’enfants pleine de briquettes de lignite lui adressa un sourire encourageant, comme si elle appréciait que dans le quotidien de la guerre un homme pensât encore à des fleurs pour sa bien-aimée.

Il fit quelques pas mais se rendit vite compte que s’il continuait dans cette direction, les énormes tas de ruines qui s’amoncelaient sur la place allaient lui masquer la porte d’entrée de l’immeuble de Stankowski. Il fit demi-tour à temps pour repérer le couple qui sortait de la station de métro de l’autre côté de la rue. Ils semblaient en conversation animée quand, devant l’entrée de l’immeuble, Stankowski débarrassa sa femme d’un sac à provisions bourré à craquer et pénétra dans le vestibule tandis qu’elle traversait la rue d’un pas décidé.

Elle se dirigeait tout droit sur lui. Il baissa la tête et se détourna. Alors qu’il prenait son élan pour se diriger le plus vite possible vers les monceaux de déblais, il fut brutalement tiré en arrière.

« Présentez-moi vos papiers d’aryen — m’avez tout l’air d’un de ces salopards de juif ! »

Une main large et lourde s’était abattue sur son épaule et il se retrouva violemment plaqué contre une poitrine vêtue de brun. Des bras puissants lui bloquèrent les avant-bras, puis on le repoussa tout aussi brusquement et il distingua le visage massif de son agresseur au moment même où la femme de Stankowski passait à quelques mètres derrière l’homme en uniforme. Les yeux baissés, elle ne semblait pas l’avoir remarqué.

« Allons, approche encore, montre-moi. »

Il fut de nouveau fougueusement houspillé.

« T’as vraiment une sale gueule, vieux. On ne te donne donc rien de bon à bouffer chez toi ? »

Atze Kulke. Atze, son vieux copain de Wilmersdorf ! Le moment était vraiment bien choisi. La dernière fois qu’il l’avait rencontré, ce devait être à une course d’automobiles sur l’Avus, en 1933 ou 34. Il était en compagnie de Lotti. Profondément outrée par ce type « mal embouché », elle s’était étonnée qu’il pût connaître de pareils oiseaux. Et pourtant, Atze était issu d’un milieu plus aisé que le sien : son père était propriétaire d’une grande entreprise de chaudronnerie. Fer-Kulke était connu dans tout le quartier pour sa générosité. Il conduisait une énorme Mercedes noire et était le seul habitant de la rue à être propriétaire de l’immeuble où il logeait. En outre, Atze, contrairement à lui et à ses frères, avait fréquenté les écoles et avait même passé son bac. Mais Arthur Kulke n’aurait pas été surnommé Atze s’il n’avait été qu’un banal fort en thème. Dès son plus jeune âge, Atze était un bagarreur ; il était de toutes les rixes et ne reculait devant aucun coup tordu.

On pouvait donc lui faire confiance, il ne trahirait personne, et surtout pas un vieux copain de jeu du quartier. Il n’y avait aucune crainte à avoir, même si Atze se dressait là, devant lui, sanglé dans son uniforme de SA tel Horst Wessel en personne. Il avait adhéré au parti très tôt, comme ça, par bravade, comme il s’en justifia à l’époque, juste pour faire râler son vieux conservateur de père. Atze Kulke était un original et le resterait certainement toute sa vie.

L’étreinte se relâchait peu à peu.

— Et comment se porte toute la petite famille ? Tout le monde va encore bien ?

Atze n’avait donc aucune idée de ce qui lui était arrivé.

— Tout va pour le mieux. Les copains vont bien, je vais bien, ma famille va bien, le magasin marche au mieux, je ne peux pas me plaindre.

— T’as pourtant pas bonne mine, vieux ! Et cette coupe de cheveux, on dirait que tu sors d’un camp !

Haas eut le souffle coupé.

— Euh, des poux. C’est Dietrich qui les a ramenés de Russie à sa dernière permission.

L’étreinte de fer le libéra enfin totalement.

— On ne devrait pas leur accorder de permission, à nos soldats, ils devraient rester au front, pour combattre.

— Ah ! oui, comme toi ? Héros du front de l’arrière ?

Atze éclata de rire et lui tapa si violemment dans le dos qu’il en toussa.

— Tu l’as dit, vieux. Fer-Kulke est sur la liste des entreprises indispensables à l’effort de guerre et on produit jour et nuit pour la victoire finale. Nous nous sommes bougrement agrandis ces dernières années, tu sais, la boîte fourmille de ces bâtards d’étrangers, relégués ou volontaires, et de quelques Teutons rabougris, tous des travailleurs forcés, tu comprends, mais il y en a quand même quelques-uns de bien. Mon vieux s’est mis à la retraite, il ne voulait absolument pas faire d’affaires avec « mes » nazis, et maintenant, c’est moi qui fait tourner la boutique.

— Je vois bien.

Haas leva les yeux sur son vieux copain qui le dépassait d’une demi-tête. Il avait grossi, portait la casquette à visière brune avec jugulaire et, par-dessus l’uniforme, un manteau vert-de-gris caoutchouté.

— Tu m’amuses, vieux. Tu sais, il faut vraiment se battre pour survivre, économiquement parlant, j’entends. Tiens, là, je suis en déplacement d’affaires, parce qu’il faut que je me procure quelque chose de toute urgence — tu comprends ? — , que je bidouille quelque chose…

Atze se pencha vers lui et baissa la voix :

— Putain de goulots d’étranglement, il manque toujours quelque chose. Ou les lignes de communication sont interrompues, ou le matériel n’est pas livré à temps, soit que les trains ou les rails soient foutus ou encombrés, soit qu’on ne puisse pas produire parce que les usines ont été rasées par les bombardements. Écoute, vieux, entre nous, cette histoire de victoire finale risque de durer encore un peu, ne crois surtout pas tout ce que raconte Himmler ou le nabot, ou ce gros lard de commandant en chef de la Luftwaffe, mais…

A grands vrombissements de moteurs, une importante colonne de véhicules militaires déboucha sur la place et il eut du mal à entendre la suite.

— Comment ?

— Je disais que j’ai mon arme miracle personnelle.

Atze regarda autour de lui et fit signe d’approcher à un individu frêle d’apparence qui se tenait non loin de là et semblait l’attendre.

— Tiens, je te présente Serge, un travailleur étranger français. Un génie de l’organisation, je te dis, il te dégote tout ce que tu lui demandes, il connaît tout le monde dans cette ville.

Le Français approcha, souleva un semblant de béret basque et salua Haas d’un geste muet. Quand celui-ci en fit de même, le petit Français avait déjà reculé de trois pas.

— C’est bien légal, tout ça ? murmura Haas.

— Bah, rien à foutre. Je donne de l’argent au mangeur de grenouilles et il me procure ce dont j’ai besoin. Il est tout de même vital, non, que les chiffres de production soient conformes aux attentes, et mes picaillons aussi, bien sûr. Je me fous de savoir comment il fait et où il va dénicher tout ça. Tu te rappelles, celle qui avait les grosses loloches, Ische, comment elle s’appelait déjà ?

— Magda Sedermann.

— Oui, exactement, comme cette face de rat crevé du Reich…

— Non, celle-la, c’est Kristina Söderbaum, l’actrice.

— Aucune importance — la Magda aux gros nénés donc, tu te rappelles ce que je te disais toujours : « Si c’est pas toi qui la baises, ce sera un autre ! »

Atze hurla de rire à ce souvenir.

— Eh bien, aujourd’hui, sur le front du travail, c’est pareil. Je te le dis, moi, tous ces porcs sont corrompus jusqu’au trognon, cela dit, note bien, on n’a jamais gagné autant d’argent qu’aujourd’hui. Je pourrais t’en raconter de belles, que ta cervelle d’épicemar en pâlirait de jalousie.

— Prends bien garde à toi, Atze, sinon, un de ces quatre, c’est tes propres camarades de parti qui risquent de venir t’arrêter.

— Tu rigoles, vieux ! Pas moi.

Atze cligna de l’œil et le regarda en ricanant.

— Allez, vas-y, dis-moi qui je suis. Tu te rappelles, non ?

C’était le vieux jeu de leur enfance, qu’ils se resservaient à la moindre occasion.

— T’es Atze Kulke, le Siegfried de Wilmersdorf.

— Exaaactement ! Par le sang du dragon, trempé comme l’acier contre les coups du Reich et du Front rouge !

Les yeux d’Atze brillèrent de joie.

— Et toi, t’es le nain Alberich, le heaume de Wilmersdorf qui rend invisible.

Il lui claqua de nouveau la main dans le dos, si fort qu’il manqua perdre l’équilibre. On l’avait affublé de ce nom de guerre parce qu’il ne s’était pas montré à l’une des bagarres dans le quartier voisin. En fait, il s’était éclipsé parce que les autres étaient plus nombreux et qu’il n’avait pas envie de se récolter un nez en sang. Mais Atze avait dit que Siegfried savait pourquoi on ne l’avait pas vu : il s’appelait Alberich et avait combattu revêtu du heaume.

— Prends garde à toi, Atze, que tu ne rencontres pas ton Hagen une deuxième fois — pense à Staline Pardey…

Atze fit comme s’il n’avait pas entendu l’allusion. Il lui mit la main sur l’épaule et dit :

— Ah ! dis donc, vieux ! quelle époque insouciante. Toi et tes frères, le Georg Kowalski, Picke Helmstedt… Regarde autour de toi, la connerie est insondable, et ils nous détruisent notre ville, tout le pays.

— Oui, ils viennent presque toutes les nuits maintenant, de jour même.

— C’est pas aux tommies que je pensais…

Le visage d’Atze était redevenu sérieux. Il regarda Haas quelques instants, sans ajouter un mot. Quelques voitures klaxonnèrent en passant : son corps s’agita comme sous le coup d’une secousse électrique, mais quand il baissa le bras il avait de nouveau ce ricanement rusé au fond des yeux.

— Au fait, ton Staline Pardey, je l’ai embauché comme contremaître dans ma chaudronnerie.

Les bagarres entre Josef Pardey et Atze étaient légendaires. Josef, le fils d’un communiste bien connu et chef de section au Front rouge à la fin des années vingt, était le seul dans tout le quartier à être aussi casse-cou qu’Atze. Lui aussi avait été trempé dans le sang du dragon. Il ne se laissait jamais intimider et quand les nazis l’insultaient, il savait rendre les coups avec brutalité.

— Tu as embauché Pardey ? Mais, il était rouge comme pas deux !

— Il l’est encore aujourd’hui.

— Ben, tu vois bien.

— Oui, mais, excepté lui et moi, personne ne le sait.

Tout son visage s’illumina d’un large sourire.

— Et en plus, pas plus maintenant qu’alors il n’accepte que je lui dise quoi que ce soit. Des fois, je me dis qu’on va se remettre à se taper dessus, mais je me retiens, cette crapule de coco est mon meilleur ouvrier ; c’est aussi le seul que je laisse me tutoyer au boulot.

Haas entendit un raclement de gorge et vit le Français, qu’il avait déjà complètement oublié, tapoter impatiemment son poignet avec l’index en haussant les épaules.

— Oui, oui, Serge, je sais, faut qu’on y aille.

Atze lui broya de nouveau le bras.

— C’est épatant qu’on se soit revus tous les deux, vieux. Malheureusement, faut que je file. Salue les permissionnaires pour moi.

Il lui serra vigoureusement le bras, se dirigea vers le Français, mais fit brusquement demi-tour.

— Ah ! avant que j’oublie, vieux, et avant que t’aies plus que la peau sur les os… si tu as besoin de quelque chose, parles-en à Serge, il te le dégotera… quelque chose à bouffer, un truc chic pour ta femme, tu sais bien, tout ce genre de choses qu’on ne trouve quasiment plus.

Atze se tourna vers le Français.

— Tu vois ce mec, Serge, c’est un pote à moi, le heaume qui rend invisible de Wilmersdorf. Si un jour il vient te trouver, tu l’aideras. Comment s’appelle ce troquet où tu trames toujours ?

— Olympia-Schenke.

Le Français parlait avec un fort accent.

— Voilà, vieux, maintenant tu sais tout et quand tu auras besoin d’un nouveau coiffeur…

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