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Lorsqu’elle se trouva seule avec John, Victoria lui prit délicatement la photographie-catastrophe des mains et se mit à la déchirer posément.

— Que faites-vous ! s’écria l’époux bafoué.

— Ce qui aurait dû être fait depuis un certain temps, répondit-elle, cette image établit une violation de la personne humaine ; la conserver plus longtemps serait une indignité pour tout le monde. Savez-vous, sir, que ce garçon droguait votre chaste épouse ?

— Comment cela ? balbutia-t-il.

— Il me l’a avoué au cours de la transaction, assura-t-elle en mettant au feu les morceaux de la photo. Je ne pouvais croire que la marquise se fût livrée à de telles turpitudes. Je l’ai pressé de questions pendant que votre frère réunissait l’argent du chantage ; ce voyou n’a pas fait de difficultés pour reconnaître la chose.

— Il mérite la mort, fit sombrement John, d’un ton si pénétré que la nurse se demanda s’il n’était pas porteur de gènes homicides, lui aussi.

— Tant de gens la méritent ! assura-t-elle.

Puis, reprenant le cours de son récit, elle broda un sublime mélodrame qui eût laissé sceptique un gardien de square, mais auquel un mari trompé et humilié ne pouvait que se raccrocher. L’unique faute de la marquise — mais n’était-ce pas une simple imprudence ? — avait été de se rendre chez Hamsun sous prétexte de l’aider à choisir des tissus d’ameublement pour son appartement. Lorsqu’elle fut chez lui, il mit un produit hallucinogène dans le thé ; dès lors, l’honorable femme perdit tout contrôle et s’abandonna aux pires turpitudes exigées par Olav. Le sacripant avait astucieusement caché un appareil photographique à déclenchement automatique, ce qui lui permit d’obtenir les photos compromettantes.

Une fois rentrée chez elle, Mary, dégrisée, réalisa l’énormité de son acte et, aussitôt, voulut se donner la mort.

Victoria parla sans se reprendre une seule fois, dévidant son récit pour roman-photo d’une voix neutre qui ajoutait au pathétique. Ayant achevé le résumé « du drame », elle attaqua sa péroraison.

— Il ne faut pas avoir le cœur endurci contre cette épouse héroïque ; son calvaire est inhumain car, subir un viol, c’est l’une des plus terribles épreuves qu’une femme puisse endurer. Loin de l’accabler, il convient de la secourir avec un maximum de discrétion et de délicatesse. Surtout, ne lui faites jamais la moindre allusion à cette agression. Entourez-la d’un maximum d’attentions et de tendresse, sir. Son salut est à ce prix, ne l’oubliez jamais. Lorsque cette ignoble photographie aura totalement achevé de se consumer, il faudra que dans votre mémoire aussi ne subsistent que des cendres !

Elle cessa de parler, exténuée comme après un effort physique. Sir John semblait annihilé. Il avait des lèvres de pierre et son regard ne cillait pas. Ils demeurèrent longtemps face à face, chacun prisonnier de ses pensées.

Il finit par murmurer un bref « merci ». Alors la nurse comprit qu’elle venait de gagner la partie.

Elle s’était assise dans son fauteuil, sans réaliser que sa courte jupe se retroussait dans le mouvement. Sir John contemplait ses cuisses avec envie, souhaitant ardemment qu’elle lui découvre davantage de sa personne. Avec beaucoup de naturel, elle remua et il sut qu’elle portait un délicieux slip saumon s’harmonisant avec les taches de rousseur de ses cuisses.

— Ma chère, dit-il d’une voix rauque, j’ai l’impression de vous voir aujourd’hui pour la première fois. Vous dégagez une sensualité prodigieuse.

La nurse referma prestement ses jambes.

« Ce triste salaud est déjà guéri de sa jalousie », songea-t-elle.

Un confus désenchantement la prenait. N’existait-il donc pas de passions véritables, c’est-à-dire durables ? Fallait-il que les amants meurent pour que leurs amours deviennent éternelles ?

— Chère Victoria, fit John, grâce à vous je vais pouvoir poursuivre ma route. De grâce, continuez de m’aider à franchir ces terribles instants !

Il lui saisit la main, la porta à ses lèvres. Elle se dit qu’il était dépourvu d’intérêt, un nanti par hérédité. Il n’aurait jamais l’envergure de son père. Même diminué par l’âge, lord Jeremy Bentham conservait une dimension de grand aristocrate britannique, et sa roturière d’épouse avait su s’intégrer au clan sans l’altérer.

Sir John délaissa le baisemain cérémonieux pour passer à des transports qui, si elle n’y mettait bon ordre, conduiraient à des privautés excessives.

— Reprenez-vous, dit-elle. David va être là d’un instant à l’autre !

Il eut un geste d’agacement.

— Que pouvez-vous bien trouver à cet avorton ?

— Rien, convint-elle ; rien, sinon que je l’aime.

L’expression du marquis se fit sarcastique.

— C’est lui que vous aimez, ou bien le confort qu’il vous apporte ?

« Seigneur ! pensa-t-elle, comme sa pauvre épouse a eu raison de connaître l’amour avec son beau Norvégien ! »

Elle aurait aimé faire part de ce sentiment à John, mais il eût été stupide d’anéantir l’effet de sa belle plaidoirie ; aussi se contenta-t-elle de lui sourire avec pitié.

David revint opportunément pour abréger un tête-à-tête qui devenait difficile à assumer.

— Vous me semblez aller beaucoup mieux, fit-il à son aîné.

— C’est vrai, convint le marquis : votre nurse, mon cher, a su se montrer convaincante.

Il avait retrouvé son ton dédaigneux et ce sourire ironique que son frère jugeait insupportables.

— Curieuse journée, ajouta-t-il ; je m’en souviendrai.

Il fit un signe en guise d’adieu et se retira, le buste bombé.

— Que pensez-vous de ce type ? demanda le nain à Victoria.

Elle prit un temps de réflexion et déclara :

— Si vous m’épousez, sir, je vous le dirai peut-être un jour.

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