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Assis à son bureau, Andrew Blake replia l’écran de son ordinateur portable. Il ferma les yeux. Doucement, concentré sur le sens du toucher comme le serait un aveugle, il glissa ses mains bien à plat de chaque côté de la machine, caressant la surface polie du bois. Avant lui, son père avait travaillé sur ce meuble. À l’époque, il n’y avait ni informatique, ni bilan mensuel. Un autre temps.

Les paupières toujours closes, Andrew promena ses doigts sur le bord arrondi du plateau de chêne usé, caressa les montants des flancs et les poignées en laiton des tiroirs. La tiédeur du bois, la fraîcheur du métal. Tellement de sensations, tellement de souvenirs. Il n’accomplissait ce rituel que lorsqu’il se sentait trop mal, trop las. C’était le cas ce soir. De la petite entreprise dont il avait hérité, cet élément de mobilier était l’unique vestige resté intact. Au fil du temps, tout le reste avait changé : l’adresse, le chiffre d’affaires, les machines, le décor, les gens, lui. L’évolution était telle que souvent, Andrew ne reconnaissait plus ce à quoi il avait consacré la plus grande partie de sa vie.

Sans rouvrir les yeux, il tira le dernier tiroir en bas à droite et aventura ses doigts à l’intérieur. À tâtons, il reconnut la grosse agrafeuse qu’il avait bien du mal à soulever quand il était enfant, trois carnets râpés, un briquet, un presse-papiers de bronze offert par ses employés. Autant de reliques qui lui permettaient, non pas de se souvenir, mais véritablement de se transporter au temps où la vie était plus simple, quand tout ne dépendait pas de lui, lorsqu’il n’était pas le plus âgé. En effleurant ces objets du quotidien, il parvenait à recréer le monde qui existait autrefois autour, de l’ancienne sonnerie du téléphone aux odeurs de graisse et de tôle chaude qui montaient de l’atelier voisin. La voix de son père lui revenait, avec son débit rapide, grave, si proche. Qu’aurait-il pensé de la situation de son fils aujourd’hui ? Quel conseil lui aurait-il donné ? Avec les années, Andrew était devenu à son tour M. Blake. Il ouvrit les yeux et referma le tiroir.

Depuis déjà longtemps, il était sensible à ces choses que l’on fait pour la dernière fois, souvent sans même s’en rendre compte. Un événement précis lui en avait donné la conscience : son dernier dîner avec son père, un simple repas à la fin duquel sa mère les avait pressés de finir leurs assiettes en riant, parce qu’elle ne voulait pas manquer son film à la télé. De quoi avaient-ils parlé ? De tout, de rien. Ils avaient bavardé avec l’insouciance de ceux qui croient qu’ils pourront toujours s’en dire plus le lendemain. Une rupture d’anévrisme survenue la nuit même en avait décidé autrement. Et ce moment si banal était devenu essentiel, ultime. Cette soirée s’était déroulée près de quarante ans plus tôt et pourtant, lorsqu’il y repensait, Andrew ressentait toujours la même douleur au creux de la poitrine, la même sensation de vertige, comme si le sol se dérobait sous ses pieds. Depuis, il redoutait que la vie lui retire les choses auxquelles il tenait. Pire, il en avait gardé la peur de la voir lui prendre les gens qu’il aimait. Il en avait conçu une philosophie intime : tout apprécier à chaque seconde, parce que tout peut s’effondrer à chaque seconde.

La peur n’empêche pas le danger et ce sentiment n’avait pas empêché le malheur de frapper à nouveau. Il avait ensuite vécu beaucoup d’autres dernières fois : sa femme, Diane, riant sur son épaule pendant qu’il la tenait encore vivante dans ses bras — c’était un jeudi midi. Sa fille, Sarah, lui demandant de lui raconter une histoire avant de s’endormir — un mardi soir. Son dernier match de tennis. La dernière fois qu’ils avaient regardé un film tous les trois. La dernière analyse de sang dont il avait lu les résultats avec désinvolture. La liste était interminable et s’allongeait tous les jours. Toutes ces choses, essentielles ou anodines, qui passent avant que l’on en ait vraiment apprécié la valeur, jusqu’à les trouver accumulées sur le plateau de la balance qui, du coup, penche du mauvais côté.

Lorsqu’il était fatigué, Andrew éprouvait le détestable sentiment que sa vie était derrière lui, qu’il ne survivait plus que pour remplir des obligations au service d’un monde dont il n’approuvait pas les valeurs. Ses rêves se retournaient dans leur tombe et il n’allait pas tarder à les rejoindre.

Il tendit la main vers la grande enveloppe qu’il avait méthodiquement préparée en secret depuis des semaines. Des papiers, toujours des papiers. Il ne l’ouvrit pas. Il songea à ses décisions et à ce qu’elles impliquaient. Une à une, il les évalua encore, sans en regretter aucune. Quelqu’un frappa à sa porte. Précipitamment, il enfourna le pli dans le premier tiroir.

— Entrez !

Un jeune homme en costume apparut.

— Monsieur Blake, excusez-moi. J’aurais souhaité vous dire un mot.

— Nos quatre heures de réunion ne vous ont pas suffi, monsieur Addinson ?

— Je suis désolé que vous réagissiez si mal à nos propositions. Vous devriez réfléchir.

S’il avait été un jeune guépard, Blake lui aurait sauté au visage pour le déchiqueter, mais il était un vieux lion. Il n’eut qu’un bref ricanement.

— Réfléchir ? Je crois que j’y arrive encore assez bien, et c’est d’ailleurs sans doute pour cela que vos « propositions » me hérissent.

— C’est pour le bien de l’entreprise…

— En êtes-vous certain ? Ne me cherchez pas, Addinson. Vous et vos comparses m’avez assez agacé pour aujourd’hui.

— Nous faisons pourtant notre maximum, dans l’intérêt de chacun…

— L’intérêt de chacun ? Pour qui travaillez-vous, monsieur Addinson ? Que vous a-t-on appris dans ces écoles dont vous sortez avec l’impression de tout savoir ? Vous vous moquez complètement des clients pour lesquels nous travaillons. Votre credo, c’est vendre plus même si les gens n’en ont pas besoin, produire à moindre coût même si cela doit se faire sur le dos de ceux qui font tourner les usines, avant d’aller voir ailleurs pour faire mieux — ou pire, selon le point de vue.

— Vous êtes sévère.

— Je me moque de vos jugements. Vous n’étiez encore qu’un vague projet dans la tête de vos parents que je dirigeais déjà cette entreprise. J’ai appris mon travail en commençant par balayer l’usine. J’en connaissais chaque employé, le prénom de leur femme, de leurs enfants que j’ai vus grandir. Vous me prenez pour un vieil abruti ? Vous trouvez ce discours passéiste et paternaliste ? Peu m’importe. C’est moi le patron et vous êtes mon employé.

— Le monde change, monsieur Blake. Il faut s’adapter.

— S’adapter à des systèmes pervers pensés par des gens de votre espèce. Vous et les vôtres ne servez que vous-mêmes. Et laissez-moi vous dire que vous serez un jour victimes de vos propres excès. Vous n’êtes sans doute pas un imbécile, Addinson, mais ce n’est pas l’intelligence qui fait la valeur d’un homme, c’est la façon dont il l’emploie.

— Vos grands principes ne sauveront pas notre société, monsieur Blake.

— Vos petits principes la couleront. Et n’oubliez pas que c’est ma société. Depuis plus de soixante ans, nous fabriquons des boîtes métalliques. Nos clients apprécient nos produits parce qu’ils sont solides et fonctionnels. C’est peut-être moins glamour que des cochonneries en plastique vert fluo à la mode pour quelques semaines, mais c’est utile. Nous servons à quelque chose, monsieur Addinson. Des gens comptent sur nous ! Je ne sais même pas si vous comprenez le concept… Alors, malgré vos théories fumeuses, nous ne diminuerons pas l’épaisseur de notre métal pour augmenter le taux de renouvellement. Nous ne délocaliserons pas pour profiter d’une main-d’œuvre exploitée. Faisons notre travail ! Ce qui m’amène à une question, monsieur Addinson : quel est le vôtre ? Optimiser ? Performer ? Transversaliser les marchés ? Saisir les opportunités ? Des mots, un jargon prétentieux pour vous donner de l’importance.

— Vous ne vendriez pas sans nous…

— Croyez-vous ? Nous l’avons pourtant fait pendant un demi-siècle. Naïvement, je crois que les choses utiles se vendent sans problème et que ce sont les futilités que génère notre époque qui ont besoin d’être fourguées par tous les moyens. Mais pour en revenir au sujet qui nous occupe, je ne vous laisserai pas aiguiser vos crocs de jeune loup sur mon entreprise.

— Vous n’aurez pas toujours le choix, monsieur Blake. Je ne suis pas seul. Les banques sont d’accord avec moi.

— C’est une menace ?

— Je viens à vous dans une démarche d’apaisement et vous m’insultez.

— Vous venez me défier et je vous réponds. Maintenant, partez. Je vous ai assez subi pour aujourd’hui. Mais je tiens quand même à vous remercier, Addinson : si j’avais un doute sur la suite, vous venez de me convaincre.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous allez voir que moi aussi, je suis capable d’innover… Sortez.

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