29

— On peut allumer la télé ?

— Pas maintenant, Yanis. Philippe et moi souhaitons d’abord te parler de choses importantes.

— Je vous préviens, je ne ferai pas plus de courses ! Vous pouvez tout balancer à ma mère, je m’en fiche. Pas question de bosser plus. Vous êtes des esclavageurs.

— On dit « esclavagistes », précisa Andrew d’une voix calme.

— Vous me reprenez parce que je suis immigré, c’est ça ?

— Tu es né en France, mon garçon. De nous deux, l’immigré, c’est moi.

L’enfant n’avait pas touché à son assiette. Sous la table, il glissait des petits morceaux de pain à Youpla en s’imaginant que personne ne l’avait remarqué. Comme convenu, Philippe restait en retrait. Blake reprit :

— Nous voudrions te proposer un marché.

— Tant pis pour vous. Vous n’avez pas une chance. Je suis trop fort à la négo.

— Est-ce que tu aimes venir ici ?

Un peu décontenancé, le gamin jeta un coup d’œil furtif aux deux hommes qui le fixaient.

— C’est pas mal, ça me change, et puis il y a Youpla…

— Est-ce que ça te dirait de venir plus souvent ?

— Pour quoi faire ? Vous êtes pas des zoophiles au moins ? Parce que sinon, mon frère va venir avec ses potes et il va vous défoncer.

— Tu voulais sans doute dire « pédophiles », mais non, rassure-toi. L’idée serait plutôt de t’apprendre à lire et à compter.

— Je sais compter !

— Vraiment ?

— Assez pour faire vos courses et me débrouiller.

— Et lire ?

— À quoi ça sert ? La télé parle… De toute façon, je m’en sors.

— Quel âge as-tu, Yanis ?

— Presque dix-sept.

— Je vois. Et figure-toi que je te crois. Nous avons tous un âge dans lequel nous nous sentons bien parce qu’il correspond à la façon dont nous nous percevons. Les jeunes se voient plus vieux, et les vieux se voient plus jeunes… Moi, tu vois, j’ai trente-cinq ans.

— C’est du gros mytho ! Vous avez au moins le triple !

Blake sourit.

— Tu as raison. Un jour, si tu es sage, je te raconterai ma première chasse au dinosaure à l’époque où je vivais tout nu dans une grotte. Mais revenons-en à toi. Quel est ton âge, Yanis ? Le vrai.

L’enfant se tordit les doigts.

— Quatorze. Presque quinze. Dans huit mois.

— En quelle classe es-tu ?

— Cinquième. J’ai redoublé parce que j’ai été malade…

— Ce n’est pas grave. Pour le moment, si j’ai bien compris, ta mère te nourrit et te loge. Mais as-tu réfléchi à ta vie lorsqu’elle ne sera plus là ? Que deviendras-tu quand il faudra que tu te prennes en charge ?

— J’ai des tas de copains… et puis j’en suis pas là. J’ai toute la vie devant moi. Forcément, vous ne pouvez pas comprendre…

Remis en cause, l’enfant était prêt à pousser jusqu’à l’insolence pour s’en sortir. Philippe s’apprêtait à le sermonner, mais Andrew lui intima le silence d’un geste de la main.

— Tu vas être étonné, Yanis, reprit-il, mais les deux fossiles que tu as devant toi ont aussi été des petits garçons. À ton âge, on faisait des bêtises, pareil. Nos mères nous grondaient. On n’aimait pas les légumes. On cachait nos larmes quand on s’était pris une raclée, on faisait les fiers. On avait aussi des rêves et beaucoup d’illusions. Exactement comme toi. Et laisse-moi te confier un secret qui peut te faire gagner beaucoup de temps : les rêves te font avancer et grandissent avec toi. Ils t’élèvent. Par contre, tu dois perdre tes illusions au plus vite. Les illusions t’empêchent de voir la vie telle qu’elle est et conduisent immanquablement à l’échec. Quand tu dis que tu as des tas de copains et que tu as la vie devant toi, crois-moi, c’est une illusion.

Yanis considéra ses deux interlocuteurs avec perplexité. Andrew ajouta :

— Lorsque j’avais ton âge, je dois bien avouer que je n’avais ni ton énergie, ni ta repartie. Je crois que je n’aurais même pas pu traverser les bois une fois la nuit tombée comme tu le fais. Je me serais sauvé en hurlant au premier craquement de brindille. Ou pire, je me serais évanoui au premier cri de chouette !

— Vous aviez peur du noir ?

— Pas toi ?

— Petit, j’aimais pas trop ça, mais quand mon père vivait encore avec nous, des fois, il en avait tellement marre de nous entendre faire du bruit en jouant qu’il nous envoyait dans l’escalier de l’immeuble pour attendre ma mère. Elle rentrait super tard, on y restait des heures. À chaque fin de minuterie, on se retrouvait dans le noir, avec parfois des gens qui surgissaient — les fantômes comme on les appelait. Alors on a appris à s’y faire.

— Tu parles du temps où tu étais petit au passé. Ça remonte à quand, selon toi ?

— Je sais pas mais ça fait un bail. Et pour ce qui est des rêves, quand on voit le monde autour de nous, ils vivent moins vieux que mes potes dans les jeux vidéo…

— Si tu avais beaucoup d’argent, Yanis, sais-tu ce que tu en ferais ?

— Beaucoup d’argent ?

— Autant que tu veux.

— J’aime bien cette question. Souvent, on joue à ça avec mes potes. Moi, d’abord, j’achèterais une super bagnole, genre Aston Martin avec des gadgets. Et puis des fringues. Et puis j’en donnerais aussi à ma mère pour qu’elle puisse démissionner de son travail nul.

— Ton premier choix serait de t’offrir une voiture de luxe ? Je te parle de rêves, pas d’illusions…

— En fait, je crois qu’en premier, j’offrirais une grande télé à ma mère parce que la sienne est pourrie. Les seuls moments où je la vois contente, c’est quand elle regarde un truc qui lui plaît. Mais comme elle capte que deux chaînes et que l’image saute, elle est pas souvent heureuse…

— Voilà le marché que M. Magnier et moi te proposons : à chaque fois que tu viendras, nous t’aiderons à apprendre à lire et à compter…

— Je vous ai dit que je savais !

— Laisse-moi finir. Si tu arrives à rattraper le niveau que tu devrais avoir dans ta classe, on te donne l’argent pour que tu offres la télé de ton choix à ta mère.

— Sans rire ? Pourquoi vous feriez ça ? Vous allez me piquer mes yeux ou mes reins pour les vendre à des trafiquants d’organes ?

— L’idée que quelqu’un veuille simplement t’aider te paraît si suspecte que ça ?

— Personne ne fait rien pour rien.

— Si tu en es convaincu, alors je te plains.

— J’ai pas besoin de votre pitié. Je me débrouille.

— Yanis, est-ce que tu crois à la chance ?

— Au loto, oui. Mais pas dans la vie.

L’œil de Blake se mit à briller.

— Tu crois donc à la chance aux cartes ? insista-t-il.

— Mon frère dit que le sort ne fait pas de différence entre les gens. On est tous égaux face au hasard.

— Excellent. Philippe, as-tu un jeu de cartes ?

— Je dois pouvoir trouver ça.

Le régisseur passa dans sa chambre. Andrew fixa le petit dans les yeux.

— Je te propose un jeu, Yanis, une simple partie uniquement basée sur le hasard. Pas de bluff, pas de règle compliquée, seulement la chance.

— Faites gaffe, j’ai déjà joué, vous pourrez pas m’arnaquer.

— Il n’y a aucun piège. Tu bats les cartes. Tu décides qui commence. Le premier d’entre nous qui tire la carte que tu auras choisie gagne. Ça te va ?

— On gagne quoi ?

— Si tu gagnes, tu n’es pas obligé de venir étudier et tu offres la télé à ta mère à nos frais. Si tu perds, tu promets de venir étudier, et quand tu auras le niveau, tu offres la télé à ta mère à nos frais.

— C’est quoi l’embrouille ? De toute façon, dans les deux cas j’offre la télé à ma mère !

— Oui, mais si je gagne, tu pourras en plus lui lire le mode d’emploi et m’aider à négocier le prix sans te tromper dans les pourcentages.

Magnier revint avec un jeu qu’il posa sur la table. Yanis hésitait.

— J’ai besoin de temps pour décider…

— Tu es un grand. Pas besoin de délai. Mon offre n’est pas éternelle. Tu as le choix entre faire plaisir à ta mère sur un hypothétique coup de poker ou faire plaisir à ta mère grâce à ton courage.

Yanis était tenté, mais il n’avait pas l’habitude de décider. Personne ne lui en donnait jamais l’occasion. Cherchant à se rassurer comme il le pouvait, il consulta même Youpla du regard. Il annonça soudain :

— Je choisis l’as de pique. Et c’est moi qui commence.

Blake lui tendit la main pour sceller officiellement leur accord. Le garçon serra maladroitement les grands doigts. Magnier fit glisser le paquet en direction de l’enfant, qui mélangea les cartes en en faisant tomber la moitié sur la table. Sans se départir de son attitude fière, le petit se dépêcha de les récupérer. La pièce à vivre de Magnier était soudain devenue le décor d’un véritable film noir. Yanis tira la première carte comme si sa vie en dépendait. Il la ramena à lui en la plaquant contre la table pour que personne ne puisse la voir avant lui. Au premier regard, avant même qu’il ne la retourne complètement, la déception s’inscrivit sur son visage : neuf de trèfle.

Blake tira la seconde carte et la posa directement sur le plateau : valet de carreau. Yanis se redressa sur sa chaise et imita sa manière de faire : roi de pique.

— Pas loin, commenta-t-il.

— C’est la carte ou ce n’est pas la carte. Tu marques le but ou tu loupes la cage. Les demi-succès n’existent pas.

Blake retourna le dix de carreau. Chacun à leur tour, ils piochèrent. La tension augmentait à mesure que le tas diminuait. Même Youpla semblait avoir perçu l’importance de l’enjeu et se tenait tranquille. Magnier suivait la partie, se penchant de plus en plus sur la table.

— Combien de cartes avons-nous tirées ? demanda Blake à son adversaire.

— Je sais pas. Dix, ou douze. N’essayez pas de me zoner. C’est à moi de jouer.

— Tu en as pris treize et moi aussi. C’est un jeu de trente-deux cartes. Combien en reste-t-il ?

— Assez pour gagner la télé de ma mère.

Le petit retourna un as de cœur. Il eut une réaction de dépit. Blake plaça sa main au-dessus de la prochaine pioche, comme un cow-boy qui s’apprête à dégainer. Il plongea son regard dans celui du petit, qui ne réussit pas à le soutenir, et lâcha :

— Te rends-tu compte, Yanis ? Sur une simple carte, ta vie va peut-être changer. Tu te souviendras que seule la chance et toi aurez tout décidé, n’est-ce pas ?

L’enfant eut un sourire moqueur jusqu’à ce que, d’un mouvement sec, Blake retourne l’as de pique.

— Vous avez triché !

— Comment aurais-je pu ?

— Alors comment saviez-vous que vous alliez tomber sur l’as ?

— Comme toi, je crois à la chance.

— Je marche pas.

— Tu as donné ta parole. Un homme doit toujours tenir sa parole. Personne ne lui pardonne jamais de faire autrement, surtout quand c’est lui qui a tout fixé. Ton frère et tous tes copains seraient d’accord avec moi.

Furieux, Yanis envoya les cartes voler à travers la pièce.

— Mais pourquoi vous me faites ça ? hurla-t-il.

— Pour t’aider.

Загрузка...