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Blake n’était pas près d’oublier la vision de Manon et d’Odile grimpant l’escalier comme deux adolescentes déchaînées, prenant les virages en se retenant à la vénérable rampe qui craquait. Madame n’était pas non plus dans son état normal. Justin était effectivement au bout du fil.

En arrivant plus calmement dans l’antichambre de la patronne, Andrew découvrit Manon cramponnée au combiné. Elle faisait des efforts pour ne pas répercuter dans sa voix les mimiques délirantes qui l’animaient malgré elle. La jeune femme répondait d’une voix posée alors que son corps ne l’était vraiment pas. Autour d’elle, Madame et Odile trépignaient, vivant avec la jeune femme chacun des sommets vertigineux et des abysses insondables qu’elle traversait toutes les six secondes. Lorsque Manon raccrocha, toutes trois étaient épuisées. La conversation avait duré moins de deux minutes et Blake se demanda pourquoi toutes les filles du monde se mettaient dans cet état-là pour les hommes.

Justin avait promis de passer chercher Manon le soir même, à 19 heures. Sans doute animé des meilleures intentions, en fin de conversation, le jeune homme avait cru bon de lui dire « je t’aime », ce qui n’eut pas pour effet de la calmer, bien au contraire. Pour Manon et ses deux aînées, cette déclaration d’amour constitua même un facteur sérieusement aggravant. Manon revint à la vie avec une énergie qui faisait peur. La tension et les doutes des dernières semaines s’envolaient dans un tourbillon qui balayait tout sur son passage. La patronne et la cuisinière suivaient sans la moindre modération. Au bout d’une heure, alors qu’elles s’étaient déjà rejoué trois fois la conversation en la commentant davantage que si c’était un classique de la littérature, Blake décida que pour sa santé mentale, il valait mieux qu’il s’exile chez Philippe, où il retrouverait Youpla et Yanis — que des mâles. Il songea bien à exfiltrer Méphisto pour le sauver mais il ne le trouva pas.


Lorsque, en fin d’après-midi, Blake revint au manoir — accompagné de Philippe qui ne voulait pas manquer le retour de l’enfant prodigue —, il découvrit les trois femmes attablées à la cuisine autour d’une tasse de thé. Manon riait aux éclats avec Odile et Madame. Andrew fut frappé par l’intensité de ce que dégageaient ces femmes. Trois générations réunies autour de la plus jeune, dont le bonheur irradiait sur chacune. Madame Beauvillier, regard vif et fossettes joliment dessinées, souriait comme jamais. Philippe était fasciné par Odile, qui avait ce soir perdu son maintien strict au profit d’une volubilité communicative.

Blake pria pour que Justin arrive à l’heure parce qu’il redoutait qu’à 19 heures passées d’une seule seconde, les trois femmes ne deviennent totalement ingérables. Au plus petit retard, Manon allait s’imaginer que « son » Justin avait été kidnappé par d’horribles mafieux, Madame allait se lamenter parce qu’elle n’aurait pas de quoi payer la rançon et Odile se chaufferait déjà pour aller délivrer le beau gosse à coups de poêle.

À 18 h 30, Manon tournait en rond dans la cuisine. Elle saisissait n’importe quel objet, le regardait sans y faire attention puis le reposait et passait au suivant. En huit minutes, elle avait déjà fait deux fois le tour de la pièce en tripotant tout. À 18 h 45, elle décida brutalement de se changer avec l’aide d’Odile parce que la tenue qu’elle avait pourtant mis des heures à choisir ne convenait plus du tout pour ce moment historique. À 18 h 50, elle était assise sur la banquette de l’entrée, déjà vêtue de son blouson, à fixer le visiophone comme un chien reluque un steak dans la vitrine du boucher, pendant que Madame la réconfortait en lui tenant les mains.

Philippe et Andrew observaient le manège en prenant soin de se tenir en retrait. Magnier avait bien tenté un commentaire, mais Blake avait réussi à le faire taire. Leçon numéro un : ne jamais intervenir ou tenter de rationaliser quand une femme est amoureuse. Leçon numéro deux : admirer le spectacle et prier pour que l’une d’elles, un jour, en fasse autant pour vous.

À 18 h 59, Manon montait la garde devant le visiophone, prête à décrocher plus vite qu’un cow-boy lors d’un duel devant le saloon de Texas City. Madame et Odile s’étaient installées sur le palier, et la cuisinière surveillait le grand portail avec les jumelles de Blake. Elle ne lui avait même pas demandé la permission de les prendre.

— Si c’est toi qui réponds quand il sonne, glissa Andrew, il va savoir que tu n’as fait que l’attendre. Tu as un majordome, sers-t’en. Fais-toi désirer.

— Vous avez raison. Répondez-lui. Vous allez voir, c’est assez simple, il suffit d’appuyer ici…

Blake regarda la jeune femme, amusé.

— Désolée, fit celle-ci, confuse. Je ne sais plus où j’en suis.

Avec une voix suraiguë, Odile s’écria :

— Une voiture s’arrête !

— Quelle marque ?

— Il fait trop sombre pour voir, mais elle a l’air vaguement orange…

— Cendrillon, voilà ta citrouille, commenta Blake. Respire. Ce n’est pas le moment de faire un malaise.

Manon se tenait le ventre, toujours en mode essorage, sans savoir si elle devait rire ou pleurer. Blake lui prit le menton et l’obligea à le regarder dans les yeux.

— Manon, le jour où ton homme se montrera maladroit, le jour où il sera stupide comme seuls nous savons l’être, rappelle-toi ces moments-là et pardonne-lui.

Manon l’embrassa. L’interphone tinta, faisant sursauter les trois femmes.

— Manoir de Beauvillier, bonsoir, dit Andrew de sa voix la plus professionnelle.

— Je m’appelle Justin Barrier. J’ai rendez-vous avec Manon…

— Je vous ouvre.

Blake alluma les lumières de la cour et du perron. Du palier, Odile se mit à répéter :

— Rendez-vous ! Il a dit qu’il avait rendez-vous ! Comme c’est romantique !

Blake et Magnier échangèrent un regard interloqué. Manon vérifia sa robe et contempla son ventre.

— Il va me trouver énorme.

— Tu es superbe. Ne t’inquiète pas. Et par pitié, laisse-le parler.

— Vous avez raison. Je la boucle.

— Il est entré, il remonte l’allée ! commenta Odile en direct.

— Prévenez-nous lorsqu’il aura dépassé le bosquet, demanda Blake.

— Il marche d’un pas décidé. Dis donc, Manon, c’est vrai qu’il est mignon…

Philippe ouvrit de grands yeux. En jetant un œil sur Odile, Blake se rendit compte que Madame lui prenait les jumelles pour observer à son tour. Il soupira.

— Il a dépassé les châtaigniers, annonça la patronne.

Andrew posa la main sur la poignée de l’entrée.

— Manon, il est temps pour toi d’entrer en scène.

La jeune femme semblait fragile, et pourtant il se dégageait d’elle la noblesse et la pureté d’une reine. Pourquoi les femmes font-elles cet effet-là à tous les hommes du monde ? Manon prit une inspiration et passa le seuil comme si elle plongeait dans les flots de l’océan du haut d’une falaise. Blake referma derrière elle.

Philippe et Andrew se postèrent discrètement à l’une des fenêtres du grand salon pendant que Madame et Odile suivaient les retrouvailles de leur perchoir.

Manon descendit le perron au-devant de Justin. Le jeune homme l’enlaça et la serra fort — tant pis pour le bébé. Il la dévisagea, lui caressa une mèche de cheveux puis murmura quelques mots qui la firent rire. En se tenant l’un contre l’autre, ils déambulèrent dans l’allée. Le froid n’avait aucune prise sur eux. Ils vivaient au pays de l’éternel été. Il l’étreignit encore. Blake eut l’impression que seul Justin parlait. Les deux jeunes gens étaient heureux à en devenir lumineusement beaux. Ils ressentaient l’énergie dont tout le monde rêve, celle qui rend invincible, celle qui abolit le temps, celle qui vous soulève et vous fait oublier que vous étiez seul.

— Mais ma parole, Philippe, tu pleures…

— N’importe quoi. J’ai un truc dans l’œil.

— Ah bon. Tant pis. Comment peux-tu rester insensible ? Moi, j’ai les larmes aux yeux.

— Sans rire ?

Manon et Justin restèrent de longues minutes à parler, à rire, puis, en l’entraînant par la main, elle revint vers le manoir. Blake les accueillit sur le perron.

— Justin m’invite à dîner, annonça Manon, l’œil pétillant de bonheur.

— Bien, mademoiselle.

— Mais je serai là demain, peut-être un peu en retard…

— Prenez votre temps, intervint Madame, qui était sortie avec Odile et Philippe.

Justin monta les quelques marches et serra la main de tout le monde. Il commença par les dames, qu’il remercia d’avoir pris soin de Manon, puis arriva devant Andrew.

— Merci, monsieur Blake.

— Passez une bonne soirée. Soyez heureux.

Les deux jeunes gens reculèrent, blottis l’un contre l’autre. Manon salua tout le monde. Magnier lui répondit en agitant le bras, bien tendu, comme s’il faisait des adieux à un paquebot au bout de l’horizon alors que la petite n’était qu’à trois mètres.

Ils s’éloignèrent. Soudain, Manon lâcha la main de son homme et revint vers le perron en courant. Elle monta jusqu’à Andrew, qu’elle embrassa avec effusion.

— Merci, lui souffla-t-elle. Sans vous, je serais devenue folle.

— J’ai dû rater quelque chose, parce que tu l’es quand même un peu, plaisanta Blake pour ne pas se laisser submerger par l’émotion.

— C’est bizarre, tout à l’heure, j’ai eu l’impression que Justin vous connaissait…

— Encore une de tes intuitions. Rappelle-toi qu’elles ne sont pas toujours justes…

Emportée par son élan, Manon embrassa Madame, puis Odile — qu’elle prit dans ses bras — et Philippe — qui la prit dans les siens. Avant de se sauver, elle murmura à Andrew :

— Votre fille a beaucoup de chance. Avoir un père qui fait autant que vous est un don du ciel. À demain.

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