Mme Beauvillier leva sa flûte de champagne et porta un toast :
— Je vous propose de trinquer aux bons résultats de Manon et à la merveilleuse soirée que nous venons de passer ensemble.
— À Manon ! reprit la tablée en chœur.
Les verres tintèrent. Personne ne remarqua que Blake et Magnier faisaient seulement semblant de boire, comme ils l’avaient d’ailleurs fait depuis le début du repas. Vu ce qui les attendait, ils avaient besoin de rester sobres… Ce soir, dans l’office, l’ambiance n’avait rien d’une réunion entre collègues ou d’un dîner offert par une patronne à ses employés. Quelque chose de plus chaleureux flottait dans l’air. Peut-être parce que Justin était là, certainement parce qu’il s’agissait du réveillon de Noël, sans aucun doute parce que tout le monde avait mis la main à la pâte.
Pour éviter qu’Odile ne passe sa soirée aux fourneaux, Andrew avait eu l’idée de demander à chacun de préparer un plat. Au départ réticente à abandonner son fief et ses outils à des mains moins expertes, la cuisinière s’était laissé convaincre — en gardant tout de même un œil bienveillant sur l’ensemble. Manon avait donc cuisiné une excellente terrine de lotte. Il n’y en avait pas eu beaucoup par personne parce que, profitant d’une courte absence, les chats en avaient volé la moitié alors qu’elle était encore tiède. Mme Beauvillier avait ensuite offert un superbe foie gras pour lequel elle avait elle-même fait griller le pain — un peu trop, d’ailleurs. Andrew s’était aventuré à préparer des médaillons de sole sauce champagne dont Méphisto, bien que déjà gavé de terrine, raffolait particulièrement. Quant à Philippe, il s’était lancé dans la confection de macarons remarquablement réussis sur le plan visuel mais quasiment impossibles à manger étant donné leur densité proche du béton. Chacun apprécia le tact de Madame lorsque, la première, elle se jeta dessus.
— Des macarons ! Quelle bonne idée ! Voilà des années que je n’en ai pas mangé.
À la première bouchée, son enthousiasme retomba aussi vite que ses dents n’allaient pas tarder à le faire si elle insistait à vouloir croquer.
— Très intéressant…, déclara-t-elle, sans se départir de son flegme.
Les plus téméraires se contentèrent de les sucer en espérant qu’ils fondent un jour. Les autres s’en débarrassèrent comme ils le pouvaient — poches, tentative de panier dans la poubelle — en évitant de justesse le fou rire. Dans une touchante opération de valorisation, Odile s’obligea à en finir un.
Il était presque minuit lorsque Mme Beauvillier se leva.
— Je vous propose d’aller nous coucher. Demain sera une longue journée. Merci à tous. C’est mon plus beau réveillon depuis bien longtemps.
Tout à coup, elle s’interrompit.
— Il me vient une idée. Puisque mes amis les Ward seront là demain en fin d’après-midi, que diriez-vous d’inviter aussi vos proches ?
Tous se regardèrent. Madame reprit :
— Justin, revenez donc avec nous. Vous pourrez même rester dormir si ça vous chante.
— Avec plaisir, merci, répondit le jeune homme.
Manon en était encore plus heureuse. Magnier fit remarquer :
— Moi, à part Youpla, je n’ai personne à inviter. Tous mes amis sont déjà dans cette pièce…
Madame répondit :
— Et ce petit Yanis, qui a si bien travaillé ?
— Il doit passer Noël avec sa mère, son frère et sa petite sœur.
— Qu’ils viennent donc aussi. Plus on est de fous, plus on rit, et ce sera l’occasion de bavarder.
Odile restait silencieuse. Elle n’avait personne à convier, pas même un chien. Blake non plus. Il appréhendait de se retrouver encore à servir Melissa et Richard… Les deux solitaires échangèrent un regard qui, à défaut de changer leur situation, les réchauffa.
— C’est donc entendu ! conclut Madame. Je vous souhaite une bonne nuit.
Lorsque la cuisine fut débarrassée, Odile s’appuya contre l’évier et soupira.
— Vous vous inquiétez pour demain soir ? demanda Blake.
— Il va bien falloir nourrir tout ce monde. Je ne sais même pas combien nous serons.
— Ne vous en faites pas. S’ils ont encore faim après le dessert, on finira les restes.
— Je me demande si Madame n’avait pas un peu bu quand elle a lancé son invitation.
— Peu importe, c’est quand même une bonne idée.
— Vous voudrez bien aller chercher le champagne à la cave ?
— Comptez sur moi.
Dans un coin de l’office, Philippe était en train de s’amuser avec les chatons. Il leur avait bricolé un jouet avec un bouchon et de la ficelle à rôti. Il fit signe à Odile.
— Si ça peut vous aider, j’ai des surgelés à la maison. C’est moins bon que ce que vous faites, mais ça vous épargnera du travail.
— Vous êtes gentil, Philippe. Je descendrai chez vous demain pour voir ce que vous avez.
Timidement, le régisseur demanda :
— Madame Odile, est-ce que vous seriez d’accord pour que j’invite Youpla ? Je serais triste qu’il reste tout seul le jour de Noël…
— Venez donc avec, répondit-elle, tout attendrie. Je lui préparerai quelque chose de spécial.
Si Blake avait eu un dentier, il l’aurait perdu tellement sa mâchoire se décrocha.